‹ Corneille et Gerson dans l'Imitation de Jésus-ChristChapitre 64 sur 107 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Contre les mauvaises pensées.

a N'éloigne point de moi ta dextre secoùrable,

Viens , à maître du ciel, mens, 6 Dieu de mon, cœur, Ne me refuse pas un regard favorable

A fortifier ma langueur.

Vois les penser s divers qui m'assiègent en foule , Vois-en des légions contre moi se ranger, Vois quel esprit de trouble en mon âme se coule ,

V$is là gémir et s'affliger:

Contre tant d'ennemis prête-moi tes miracles, Pour passer au travers sans en être blessé, Et donne-moi ta main pour briser les obstacles

Dont tu me vois embarrassé.

b Etouffé ces distractions *

Qui pour troubler l'effet de mes intentions, A ma plus digne ardeur mêlent leur insolence, Et dompte les tentations Qui m'osent faire violence.

a Domine Deus meus , ne elongeris a me; Deus meus in auxilium meum respice ; quoniam insurrexerunt in me variât cogitationes, et timorés magni, affligentes animant meam.

Quomodo pertransibo illœsus ? quomodo perfringam eas?.. . . .

b Cohibe evagationis multas, eivimfacientes elide tentationes.

Secours-moi d'un bras vigoureux, Terrasse autour de moi ces monstres dangereux, Ces avortons rusés d'une subtile flamme , Qui sous un abord amoureux Jettent leur poison dans mon dme. Que la paix ainsi de retour Te fasse de mon cœur comme une sainte cour, Où ta louange seule incessamment résonne , Par un apurement d'amour A qui tout ce cœur s'abandonne, c Abats les vents, calme les flots :

Tu n'as qu'à dire aux uns: Demeurez en repos ; Aux autres : Arrêtez , c'est moi qui le commande ; Et soudain, après ces deux mots, La tranquillité sera grande.

Répands donc tes saintes clartés, Fais briller jusqu'ici tes hautes vérités , Et que toute la terre en soit illuminée , En dépit des obscurités Où ses crimes Vont condamnée.

Je suis cette terre sans fruit Dont la stérilité , sous une épaisse nuit , N y enfante que chardons , que ronces et qu'épines: Vois, Seigneur, où je suis réduit Jusqu'à ce que tu m'illumines.

d Verse tes grâces dans mon cœur, Fais-en pleuvoir du ciel l'adorable liqueur,

Pugnafortiter pro me, etexpugna malas bestias, concupiscentias dico illecebrosas, utfiatpax invirtute tua, et abundantia laudis tuœ resonetin aula sancta, hoc est, in conscieniia para.

c Impera vends et tempestatibus ; die mari, Quiesce ; et Aquilon i> Nefiaveris ,• et erit tranquillitas magna»

Emitte lucem tuam et. ve ri ta te m , ut luceant super terram : quia terra sum inanis et vacua , donec illumines me,

à Effunde gratiam desuper ; perfunde cormeum rore cœlesti, mi-

A mort aridité prête leurs eaux fécondes,

Prête à ma traînante langueur

La vivacité de leurs ondes.

Qu'ainsi par un prompt changement Ce désert arrosé se trouve en un moment Un champ délicieux où règne l'aflluence,

Et paré dé tout Vornement

Que des bons fruits a l'abondance.

Mais ce n'est pas encore assez , Elève à toi mes sens sous le vice oppressés, Et rompts si bien pour eux des chaînes si funestes >

Que mes désirs débarrassés

N'aspirent qu'aux plaisirs célestes.

Que le goût du bien souverain Déracine en mon cœur rattachement humain; Et , faisant aux faux Mens une mortelle guerre ,

M'obstine au généreux dédain

De tout ce qu'on voit sur la terre.

Fais plus encore , use d'effort , Use dé violence et m'arrache d'abord A cette indigne joie, à ces douceurs impures,

A ce périssable support

Que promettent les créatures.

Car ces créatures n'ont tien Qui forme un plein repos , qui produise un vrai bien ; Leurs charmes sont trompeurs, leurs secours infidèles,

Et tout leur appui sans le tien

S'ébranle et trébuche comme elles.

nistra devotionis aquas, ad irrigandam faciem terres, adproducendum/ructum bonum et optimum.

Eleva mentem pressant mole peccatorum , et ad cœlestia totum desiderium meum suspende , ut , gustata suavitate supernœ felicitatis, p'geat de terre nis cogitare.

Daigne donc t'unir seul à moi, Attache à ton amour par une ferme foi Toutes mes actions , mes désirs , mes paroles , Puisque toutes choses sans toi Ne sont que vaines et frivoles.

Nous avons pu croire que le chrétien illuminé par lar présence de Dieu , avoit vu enfin ses passions surmontées : et voilà que soudain se sont insurgées contre lui { insnrrexerunt) des pensées diverses {varias cogitationes) , des tentations violentes {vint facientes tentatûmes) , et d'effrayantes convoitises qu'il prie Dieu de dompter : ( Expugna malas Içestias , concupisçentias dico illecebrmas).

Ne nous étonnons point de ces continuelles révoltes : ne savons-nous pas par l'auteur lui-même que l'homme ici-bas n'est jamais sans traverse; et que le péché, comme la mort , vient au moment où on y pense le moins ? Ce n'est pas un livre que l'auteur nous fait : il écrit , jour par jour peut-être, tout ce qui se passe dans son âme , et ces fluctuations , ces retours au bien , traversés par des pensées contraires , n'est-ce pas son histoire , et la nôtre aussi , qu'il écrit ?

Fortement ému du choc de ces pensées , qu'il se représente sous les traits de bataillons armés , ou bien de bêtes dévorantes auxquelles il prétend échapper, voyez comme il anime tout ! Et l'on a dit qu'il n'étoit pas poète ! Mais il l'est presque à chaque mot ; et Corneille luimême, Corneille ici ne peut le suivre. Malgré ses beaux vers , ses vers même ne peuvent s'élever jusqu'à ce&

images où Fauteur, comme les apôtres dans l'Evangile , prie Dieu d'ordonner aux vents et aux tempêtes ( soulevés dans son âme sans doute) de s'appaiser; de dire à la mer Repose-toi; à Paquilon Ne souffle plus : et telle est sa confiance en Dieu qu'il ajoute : Alors la tranquillité sera grande .

Et après ces mouvements tumultueux , et quand tous

ces flots de passions sont , pour ainsi dire , tombés , et

ces débordements rentrés dans leurs limites ; avec quelle

douceur, quel intérêt de style , le poëte , l'homme di-

yin y rates (je ne puis lui refuser ce titre ) , avec quel

amour ce poëte invoque l'astre de vérité, qui peut seul

éclairer une terre en désolation , la r'ouyrir aux rayons

de la grâce , la forcer encore à porter de bons fruits !

Avec quelle onction il prie Dieu de répandre sur lui cette

grâce céleste (effunde yratiam desuper!)^ de pénétrer

son cœur d'une rosée divine (perfunde cor meum rare

cœlesti); d'élever son âme oppressée sous le poids de

ses iniquités ( éleva mentent pressant mole peccato*-

rum) ; et d'attacher enfin tous ses vœux au ciel {et ad

cœlestia totum desiderium meum suspende !).

Qu'est-ce donc que la poésie , grand Dieu ! si , opposée au langage vulgaire, sermoni pedestri,, comme dit Horace , elle n'est pas ce qu'il y a de plus élevé sur la terre? Combien peu d'esprits en ont le sentiment, quand je vois des hommes de mérite ( et j'en entendois tout à l'heure, au moment où j'imprime ce livre) ^appuyer encore de l'opinion de Fontenelle pour repousser toute traduction en vers de Y Imitation ! Je croyois en avoir assez dit contre ce paradoxe , et je suis forcé d'y

revenir. Quoi ! Y Imitation , si elle étoit en vers , ri irait pas droit au cœur, dites-vous, après Fontenelle. Mais la poésie n'est-elle pas la langue du cœur? PTest-elle pas la fidèle interprète?.,.. Je dis plus , elle est la langue du Ciel. Cherchez son origine : elle émane de la sagesse du Très-Haut. Interrogez antiquité sacrée , d'où ce beau livre de ï Imitation est tiré en partie , portez vos regards sur le peuple de Dieu ; à chaque pas , vous appercevrez , comme autant de phares placés sur la tête des générations , les chefs de ce peuple extraordinaire recevant d'en-haut leurs inspirations : et quelle langue leur partait l'Esprit de Dieu ? Quelle langue parloient-ils eux-mêmes au peuple? Celle de la poésie. Voyez Moïse, voyez Josué , les juges, les héroïnes, les prophètes, les rois , tous , quand ils sfefforçoient d'arracher leur cœur du limon de la terre , pour le transporter dans le sein de la Divinité , tous avoient recours à la poésie : c'est qu'en effet la prose doit souvent puiser à cette source vive autant que profonde , quand elle a besoiu de renvoyer au ciel les inspirations qui n'en sont venues que pour y remonter en flots pressés d'amour et de reconnoissance , ou se répandre sur la terre en rosée bienfaisante (*). C'est ce qui nous explique pourquoi la meilleure traduction en prose de la Bible est celle qui fait le mieux revivre en notre langue la poésie des Hébreux , ainsi que le remarque M. de Lamartine , dans son Dithyrambe à M. de Genoude. Or, ce n'est point

(*) Adlocum undeexeuntfluminarevertuntUTy ut iterum jluant. Eccl.1,7.

parce qu'elle est en prose ? mais quoiqu'en prose , que cette traduction s'élève quelquefois jusqu'à l'original. On en peut dire autant des traductions de Y Imitation de J. C. : la meilleure est évidemment celle qui se rapproche le mieux du texte latin, de cette langue de l'Eglise et des Pères qui , bien qu'en prose , n'est ni prosaïque ni vulgaire. L 1 Imitation , composée d'abord dans l'idiome du temps , comme nous le verrons tout à l'heure , y est-elle restée ? Non : l'auteur a senti que ces pensées touchantes où il parle au Ciel et du Ciel à la terre T ' dévoient s'élever jusques à la langue de la ville éternelle y langue éternelle aussi , qni , consacrée à Dieu , ne sera plus sujette aux vicissitudes et des lieux et des temps , aux trivialités des langages vulgaires.

Nos meilleurs écrivains (à qui personne plus que nous ne rend Hommage ) se flatteroient-ils de reproduire en prose les grandes proses de l'Eglise? Non assurément. Eh bien ! les plus beaux chapitres de V Imitation sont bien souvent des proses , des hymnes véritables , à la hauteur desquelles le grand Corneille seul a pu jusques ici atteindre.

<( Le fond de ce livre étoit si beau , dit Monfalcon , qu'il a nui à la forme ; et tant d'éloges ont été donnés à la sublimité de sa morale , qu'il n'en est pas resté pour la poésie du langage. » Préface de redit, polygl. de Ylmit.

Humble vœu : Que bannie partout d'un siècle prosaïque ,, la pauvre poésie puisse, sur ses vieux jours, dans le sanctuaire où fat son berceau, retrouver du moins un asyle !

Page 1