ROTROU, CORNEILLE
corneille. Je l'ai acceptée.
rotrou, se levant. Corneille !
corneille. Mon ami!... (En lui serrant affectueusement la main.) Mon maître 1
rotrou. Je suis fier de ce nom que tu te plais à me donner. . .
corneille. Il t'appartient I... quoique plus jeune, Rotrou m'a devancé dans la lice !
rotrou. Oui, mais pour remporter le prix, il faut d'autres forces que les miennes... Et c'est à Corneille qu'il est réservé !
corneille. Ton amitié t'égare!
rotrou. Non... non... je sais ce que tu es... et je devine ce que tu seras... Mais dismoi vite, tu as reçu ma lettre ?
corneille. Et je ne me suis pas trompé sur le motif qui te l'a dictée. En parlant de mes services, dont tu avais besoin ici , tu ne pensais qu'à m'en rendre de nouveaux.
rotrou. Et cette pension que le Cardinal t'a envoyée?...
corneille. A ta sollicitation, je le sais.
rotrou. Qu'importe ?
corneille. Je te l'ai dit... je l'ai acceptée !
rotrou. Enfin!... tu as compris qu'icibas le génie a besoin d'appui... que sans protecteur le poète traîne une existence misérable et s'expose à voir son nom même mourir avec lui!
corneille. J'ai pensé surtout à mon frère et j'ai répondu à sonEminence que j'acceptais avec résignation !
rotrou. Avec résignation!... Imprudent!
tu n'as pas songé à l'effet que ces mots ont dû produire sur un homme accoutumé à voir plier devant lui tout ce qui l'approche ?
corneille. C'était le seul moyen , en ne refusant pas, de me relever à mes propres yeux, aux tiens, à ceux de quiconque a le sentiment de sa dignité.
rotrou. Ami, tu juges mal Richelieu. C'est une grande âme qui répare toujours ses faiblesses par quelque chose de noble ! La réflexion l'a éclairé. . . Il revenait à toi. . . il te frayait la route vers de nouveaux succès.
corneille. Richelieu?... lui quia voulu écraser le Cid ! lui qui m'a livré tout vivant aux morsures d'un Chapelain !
rotrou. Eh! que t'importe!... méprise ceux qui dénigrent ta gloire! Recueille-toi dans ton courage, et de triomphe en triomphe marche à la postérité !. . . Tu m'as écrit que tu travaillais à une tragédie d'Horace ?
coRNEliLE. Elle est achevée. . . et je viens la lire aux comédiens. Ils la refuseront peutêtre..
ROTROU. Pourquoi?
corneille. Le Cardinal !
rotrou. Tu le vois, Pierre , tes craintes justifient les miennes.
corneille. Et cependant Horace est un beau sujet!... Oh! ce n'est pas le seul que j'aie l'intention d'emprunter à l'histoire romaine! L'époque que j'ai choisie n'est encore que l'enfance de la grande nation ; l'amour de la patrie, les destins du peuple conquérant ne font que germer au cœur de quelques citoyens ! Je veux suivre Rome à travers les tempêtes de la république. Plus tard, je montrerai le géant vaincu tombant aux pieds des Césars. Le siècle d'Auguste offre un mélange de belles et tristes pages , mais d'où doivent sortir de nobles enseignements. Qui sait si je n'embrasserai pas Rome à sa dernière phase ; si je ne montrerai pas ses faux dieux croulant devant la croix inondée du sang des martyrs? Que le temps ne me manque pas, Rotrou, et peut-être j'irai jusqu'au jour où, pouranéantir la ville dégénérée, le doigt de Dieu poussera vers elle Attila ! Ah ! mon ami !. . . qu'elle serait belle la tâche du poêle qui , prenant ainsi Rome h sa naissance et la suivant jusqu'à sa mort, la ferait revivre sur la scène, aux yeux de cette autre nation issue de ses débris et qui doit s'élever encore plus haut ! Rome ! France ! vos deux noms sont inséparables dans ma pensée ! Toutes deux obscures à votre berceau , vous avez grandi par les batailles; mais vous ne devez pas finir de même. O ma patrie! le règne des arts commence aussi pour toi. Instruite par l'exemple de ta mère, ouvre une route nouvelle à l'univers qui te contemple, force-le à te proclamer la reine du monde , et , plus heureuse que Rome, conserve ce titre glorieux!
rotrou, quia écouté Corneille avec admiration. Ah! pourvu que tu ne brises pas entre tes mains un avenir si riche d'espérances !
corneille. Mais quelle marche me conseilles-tu donc de suivre ?
rotrou, bas. Rentre en grâce auprès du Cardinal. Tu lui as ravi la palme du poète et de toutes les gloires, c'était peut-être en secret celle qu'il ambitionnait le plus. Il peut te pardonner cette perte douloureuse. . . mais ne lui dispute pas riionncurdet'avoir protégé! CORNEILLE. J'ai tait tout ce que je pouvais faire.
rotrou. Consens au moins à voir Richelieu 1
CORNEILLE. Non !
rotrou. Corneille!...
corneille. N'insiste pas, Rotrou... En toute autre circonstance peut-être, j'aurais
cédé à tes conseils mais aujourd'hui
cela me serait impossible. Quand on souffre
! on est plus irritable... et jesoulFre, ami; j'ai : lecœurdoublementulcérédes basses intrigues, des critiques haineuses dont je suis l'objet... j et surtout. .. à toi je puis l'avouer... d'un amour qui domine toutes mes pensées ! un ! amour sans espoir !
rotrou. Ah!... je te plains! avec une i âme comme la tienne, l'amour ne peut être I qu'une passion sérieuse. Tu n'es donc pas ; aimé ?
corneille. Je l'ignore et n'ai point cheri ché à le savoir.
rotrou. Je ne te demande pas si la personne est digne des sentiments qu'elle t'a ini spires.
corneille. Elle a vingt-trois ans, une édu- ! cation parfaite , une âme pleine de no- ! blesse. C'est une bonne et douce créature, | qui, privée de sa mère depuis une dizaine ; d'années, a consacré sa vie à faire le bonheur î de ceux qui l'entourent. Elle a élevé elle- ! même sa jeune sœur. . . elle dirige la maison. . . elle prodigue les soins les plus touchants à son père; tout le monde l'admire, tout le monde I l'aime et j'ai fait comme tout le monde !
rotrou. Quels obstacles vois-tu donc à ! cette union?
corneille. Elle est riche et je n'ai rien. j Puis elle est d'une famille noble ! Et j'ai vu i tout d'abord que son père rêvait pour elle I quelque brillante union ! C'est un brave ; homme, mais il est entêté comme tous les i petits esprits. .. il croirait déroger, s'il donnait i sa fille à un misérable écrivain ; et elle , la ! pauvre enfant, en supposant qu'elle m'aimât, | elle n'aurait jamais le courage de résister à | son père. Ce serait Je premier chagrin qu'elle ! lui aurait causé de sa vie !
rotrou. Eh bien, à ta place, je m'assurerais de ses sentiments à mon égard, et je ; forcerais le consentement du père en faisant I ma paix avec le Cardinal.
corneille, souriant. En auteur habile, ! tu ne perds pas de vue ton sujet !
en laquais , annonçant. 3Ionsieur et mademoiselle de Lamperrière !
corneille, à part. Grand Dieu!
rotrou. Lamperrière!... c'est le nom du lieutenant civil des Andelys...
corneille. Mon ami, de grâce, avant de faire entrer, permets que je me retire. rotrou. Ce trouble. . . cette émotion. .. corneille. C'est elle, avec son père!
rotrou. Ah! je comprends... Eh bien, là, dans cette bibliothèque!... (Corneille sort ; par la gauche.) Faites entrer.
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