SCÈNE VI
Les Mêmes, LAMPERRIÈRE, JULIE.
1 lamperrière, au fond, au laqvais. Merci,
MAGASIN THEATRL.
mon garçon ; tiens, voilà pour toi ! Dans le pays où nous entrons, ma fille, il faut flatter les grands et graisser la patte des petits (S' avançant et saluant.) Monsieur de Rotrou, lieutenant civil à Dreux, l'un de mes plus jeunes collègues?
rotrou , à part, après avoir salué. La charmante personne !
lamperrière. J'ai appris, en descendant de voiture que vous étiez de service au palais Cardinal, et, sans perdre une minute, je suis accouru... avec ma fdle. . . que j'ai l'honneur de vous présenter. . . persuadé que vous ne refuserez pas de m'introduire chez son Eminence.
rotrou. Ce sera pour moi un devoir et un plaisir; mais il est un peu matin...
\. \mperrihue. Tant mieux!... nous attendrons ! (Julie va s'asseoir dans un fauteuil à gauche.) Cela nous donnera le temps de nous remettre... Nous autres gens de province, habitués connue nous le sommes au calme de nos cités, la tète nous tourne! au milieu du brouhaha de Paris... n'est-ce pas Julie? Cette chère enfant n'a aucune idée des curiosités de la capitale... et pour son début je la conduis droit chez son Eminence le cardinal de Richelieu!... (Baissant la voix.) Ce n'est pas commencer par le côté le plus gai. . . mais nous prendrons notre revanche !... Le devoir avant tout. !
rotrou. Avez-vous écrit au Cardinal pour lui demander une audience?
lamperrière, avec importance. Il m'attend... c'est lui qui m'a mandé par une lettre de sa main !
rotrou. Ah! c'est différent.
lamperrière, tirant une lettre de sa poche et la donnant à Rotrou. La dépêche m'est arrivée avant-hier au sortir de la messe. Nous nous sommes mis en route et nous arrivons !... (D'un air triomphant.) Vingt-six lieues en quarante-huit heures , mon cher monsieur!... on voyage maintenant avec une rapidité!... c'est effrayant!
rotrou, lisant. «Monsieur, je vous attends à Paris dans le plus bref délai. »
lamperrière. La lettre ne permettait aucun retard.
rotrou. En effet ! le style en est bref... Il s'agit donc d'une affaire bien importante ?
LAMPERRIÈRE. Monsieur, je fais à ce sujet deux suppositions, dont une au moins ne peut manquer de se réaliser. A mon dernier voyage, Monseigneur m'a témoigné le plus grand lntéPêt, il m'a demandé si je me plaisais dans ma lieutenance des \ndel\s.... nous avons surtout parlé de mes deux fdles, qui toutes deux sont à marier... charge bien lourde !... Enfin je l'ai quitté convaincu d'être on ne peut plus avant dans sesbonnesgrâces!... Or,
il est évident que le Cardinal veut m'appelcr à des fonctions plus importantes... à Paris peut-être. . . ou bien qu'il a quelques projets pour mon aînée.
rotrou, observant Julie. Ah !.... vous pensez, monsieur, qu'il pourrait être question d'un établissement pour mademoiselle?
lamperrière, souriant. J'en ai le soupçon.
rotrou, à part et inquiet. Elle ne s'est pas troublée !
lamperrière. Vous comprenez, mon cher monsieur, que, si j'avais voulu la marier, les soupirants n'auraient pas manqué.
rotrou. Ce que je sais de mademoiselle m'en donne la certitude.
lamperrière. Mais qui voyons-nous dans nos petites villes?... des petites gens... une petite noblesse... qui ne vaut guère mieux que la grosse bourgeoisie!... On voit cemondelà, mais on ne s'allie pas avec lui !
rotrou, à part. Corneille a bien jugé le père! A-t-il compris la fille?
lamperrière. Tenez , dernièrement encore, à ce sujet, j'ai dû battre froid à un garçon dont j'avais deviné les espérances et que vous connaissez probablement. . . Le jeune...
julie, se levant vivement. Mon père , je vous en prie, gardez un secret qui n'est pas le vôtre ! Il ne m'est pas permis, sans doute, de vous dicter votre conduite; permettez-moi seulement de vous rappeler que cette personne ne vous a adressé aucune demande positiw, qu'elle est liée d'amitié avec notre famille, que son dévouement nous est connu, et qu'enfin elle a des droits à toute notre estime par l'élévation de son caractère et de son talent !
rotrou, à part. Si elle ne l'aime pas, elle l'admire !
lvmperrière. Tu as raison, ma fille; à quoi sert de parler de tout cela ? Surtout devant M. de Rotrou, qui a bien d'autres affaires en tête 1
rotrou. Monsieur, tout ce qui vous intéresse, ainsi que mademoiselle, ne peut m'être indifférent !
lamperrière. Vousêtes trop bon, en vérité!
rotrou. Mais, onze heures viennent de sonner. . . il est temps de nous présenter chez le Cardinal ! [A part.)I\ faut absolument que Corneille parle, et qu'il se déclare ! ( Haut. ) Je crois, mon cher collègue, qu'il serait convenable de prier mademoiselle de nous attendre ici.... Le Cardinal reçoit rarement des visites aussi agréables, et jamais sans en avoir été prévenu d'avance...
lamperrière. Ah!... vous croyez?... Cela te contrarie, n'est-ce pas, mon enfant ?.. . Tu te faisais une fête de voir son Eminence?
julie. J'en avais grand'peur, au contraire !
lamperrière, montrant la porte qui conduit chez le Cardinal. Ah! ma fille!... voilà le chemin de la fortune et des honneurs !... Une fois lancé dans cette voie, qui peut prévoir où il s'arrêtera ?
Il embrasse sa fille.
rotrou, à part. Allons,. . je joue ici l'emploi de Scapin!... Je ménage un tête-à-tête, et j'éloigne le Géronte !
lamperrière. Je suis à vos ordres, monsieur de Rotrou.
Rotrou pousse la porte qui conduit chez le Cardinal et fait passer Lampcrrière devant lui.
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SCÈINE VIL
JULIE, puis CORNEILLE, qui, aprèsles premiers mots de Julie, sort de la bibliothèque et reste timidement au fond.
JULIE , seule. Serais-je en effet l'objet de cette entrevue?... Le Cardinal aurait-il disposé de ma main ? Cette seule pensée m'effraie ! Oh!... c'est que dans ces mariage de cour on croit avoir tout fait pour une jeune fille quand on lui a donné des titres, une fortune !. . . mais son cœur, personne n'y songe!... Ecartons cette idée pénible. [Elle aperçoit Corneille.) Ciel!... M. de Rotrou vous savait-il là, monsieur?
corneille, s* approchant. Oui, mademoiselle, et je demande sa grâce en même temps que la mienne !
julie , souriant. Je devrais peut-être les refuser toutes deux.
CORNEILLE. Non, vous devez être indulgente et bonne aujourd'hui comme toujours ! Ah ! mademoiselle , je vous dois la première joie que j'aie éprouvée depuis longtemps ! Merci, mille fois merci des nobles et consolantes paroles que mon souvenir vous a dictées!
JULIE , avec intérêt. Auriez-vous quelque sujet de tristesse?... Oui, oui... je le devine à votre silence. . . à vos regards qui évitent les miens!... Monsieur Pierre, j'ai dit tout à l'heure que votre amitié nous était connue !. . . douteriez-vous de la nôtre ? de la mienne ? Ah ! par exemple , je ne vous pardonnerais pas cela!
corneille. Je sais , mademoiselle, tout l'intérêt que vous daignez me porter.
julie. Montrez-moi donc que vous en êtes digne!... Confiez-moi vos chagrins... Vous étiez tout à l'heure avec un ami bien capable de les comprendre et de vous conseiller !... Mais en présence d'un homme, même de l'ami le plus intime , il doit exister une sorte de gêne... de fierté, qui nuit à l'épancheinent du cœur. Si l'on est joyeux , la dignité ordonne de le paraître moins ; si l'on souffre, on veut
se montrer fort, et cette force que l'on s'im-* pose fait taire la douleur sans la guérir. Tandis qu'auprès d'une amie, toute contrainte disparaît.... on s'abandonne davantage à la joie comme à la tristesse. . . On ose se plaindre. . . on ose pleurer avec elle. . . et les larmes, cette grande ressource des femmes, les larmes sour lagent, consolent ; il me semble , Corneille , qu'elles doivent raffermir le courage d'un homme tel que vous !
corneille, avec exaltation. Ah ! mademoiselle , vous venez de peindre le bonheur tel que je l'avais rêvé!... le seul qui puisse payer le poëte de ses travaux , le reposer de ses veilles, lui faire chérir l'étude! Les succès doublent de prix, les revers ne sont plus rien, quand une amie peut vous dire : je suis heureuse, ou je souffre avec vous! (Avec douleur.) Mais, hélas!... un tel bonheur... n'est qu'un rêve !
julie. Pourquoi ne se réaliserait-il pas?
corneille. Je ne pourrais le trouver qu'auprès d'une personne. . .
julie. Qui ne vous le refuserait peut-être pas!
corneille. Que dites- vous?
JULIE. Je dis que depuis longtemps cette personne s'associe en secret, et presque malgré elle, à tout ce qui vous intéresse. . . Je dis que le jour où le Cid a paru, elle a été fière et heureuse!... mais qu'elle a bien souffert le jour où elle a eu la basse critique dont l'œuvre de génie a été l'objet ! Tenez, Corneille, voilà le Cidl... voilà sa critique !... (En ouvrant sa mante.) Ces deux livres m'ont fait verser bien des larmes de joie etd'indignation ! Je n'en garderai plus qu'un seul... sa place est sur mon cœur!... Quant à l'autre, sa place est sous vos pieds.
Elle jette la seconde brochure à terre.
CORNEILLE. Ah! Julie!... Julie!... voilà un triomphe que l'envie n'empoisonnera pas! JULIE. Silence!... On vient!
Corneille remonte et se tient à l'écart.
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