‹ Corneille et son temps: étude littéraireChapitre 11 sur 31 · NICOMÈDE · texte numérisé non relu

NICOMÈDE

Roi.

Reprenez hautement ce noble caractère ; Un véritable roi n'est ni mari ni père ; Il regarde son trône et rien de plus. Régnez. . .

Les rois de Corneille, si Ton en excepte Prusias, ne font que régner, sont incapables de tout ce qui ne se rapporte pas directement à leur métier de roi, ne semblent pas nés pour autre chose ;

32d GOBNEILLE.

Celles de ma naissance ont horreur des liassegses ; Leur sang tout généreux craint les molles adresses,

dit Rodogune. Lorsque Charmion, dans lo: Mort CI0 Pompée, dit à Cléopâtre :

L* amour certes sur vous a bien peu de puissance,

Elle lui répond •

Les princes ont cela de leur haute naissance.

A la hauteur où le poëte voit les, princes, il ne les distingue plus que par l'éclat, qui les environne; il cou-? fond cet éclat avec leur nature; et, sans leur eu supposer une autre que celle qui appartient à leur rang, il va jusqu'à régler les vertus d'après l'ordre des rangs, jusqu'à les regarder comme des attributs qu'on prend avec le costume d'un nouvel état. Rodelinde, dans Pertharite, fonde un raisonnement très-sérieux sur ce que

Autre est Tâme d'un comte, autre est celle d'un roi.

L'intrigue d'Àgésilas roule sur la fantaisie d'Aglatide qui veut épouser un roi au lieu d'un prince souverain qui n'est pas roi; et quand on voit Attila disant aï*x rois qu'il est fier de tenir sous le joug :

. . . . Et vous, rois, suivez-moi ;

on ne peut s'empêcher de sourire de cet enfantillage de l'imagination d'un grand homme.

En général, cette imagination, trop exclusivement

CORNEILLE. m

frappée du caractère ou de la situation spéciale dont elle s'occupe, ne permet pas à Corneille de donner assez d'attention aux idées qui, se rattachant naturellement à cette situation ou à ce caractère, seraient nécessaires pour en rendre le tableau complet et fidèle. De là vient la singularité de certains sujets qu'il a choisis sans s'inquiéter de l'aspect odieux ou ridicule sous lequel ils peuvent paraître : c'est sans se représenter aucune des idées qui se lient à l'étrange sujet de Théodore qu'il a vu et nous a montré cette vierge-martyre conduite dans un mauvais lieu pour y être livrée aux soldats et à la populace : il s'étonne un peu, dans son examen, de la sévérité publique qui n'a pus souffert, sur le théâtre, « une histoire Ci qui fait le plus bel ornement du second livre des « Vierges de saint Ambroise. Qu'eût-on dit, ajoute-t-il, (c si, comme ce grand docteur de l'Eglise, j'eusse fait « fait voir cette vierge dans le lieu infâme, si j'eusse a décrit les diverses agitations de son âme quand elle a y fut, si j'eusse peint les troubles qu'elle ressentit a au premier moment qu'elle y vit entrer Didyme ?» Si Corneille eût eu le moindre soupçon des sentiments que réveillent ces paroles, il eût abandonné la pensée -de peindre une situation dont le déshonneur est le moindre supplice ; mais il n'y a vu que cette idée générale du déshonneur, dépouillée de toutes les idées révoltantes qui accompagnent un pareil genre d'in-

famie, etsa Théodore, comme si elle n'était que conscience, comme si elle n'était menacée que du malheur de commettre une mauvaise action, déclare tranquillement que

Dieu tout juste et tout bon, qui lit dans nos pensées, N'impute pas de crime aux actions forcées.

Elle se résigne également à ce qu'on dévoue

Son corps à Tinfamie et sa main à T encens,

si elle peut d'ailleurs conserver

.... d*une âme résolue, A Pépoux sans macule une épouse impollue.

Ni le poète, ni la vierge ne se sont avisés de penser que, pour une fille honnête et modeste , il s'agit là de bien autre chose encore que de son âme aux yeux de Dieu et de son honneur aux yeux des hommes.

Aussi Corneille n'a-t-il jamais su peindre un sentiment mixte et composé de deux sentiments contraires, sans se jeter tout-à-fait tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Cinna exècre Auguste dans les premiers actes ; il l'adore * dans les derniers. Le poëte ne voyait d'abord que la haine, il ne voit maintenant que l'affection; chacun de ces sentiments, pris à part, est entier, absolu, comme s'ils ne .devaient pas se trouver réunis dans le même cœur, et avoir, par conséquent, quelque

t Vous me fiiites haïr ce que mon âme adore.

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