‹ Corneille et son temps: étude littéraireChapitre 12 sur 31 · Acte ni, scène IV · texte numérisé non relu

Acte ni, scène IV

endroil faibic qui permît de passer de ruii à l'aulre. Pauline s'est écriée, quand son père lui a proposé de revoir Sévère :

Moi ! moi ! que je revoie un si puissant vainqueur, El m'expose à des yeux qui me percent le cœur !

C'est bien là le cri de l'amour dans toute sa vivacité, l'effroi d'un cœur déchiré de ses blessures, et qui n'a gagné sur sa faiblesse que de savoir la craindre ; on ne voit pas gue la tendresse de Pauline pour son mari ait encore réussi à la rassurer; cependant, lorsque le danger de Polyeucte Panime à employer tous les moyens pour le sauver, aucune des expressions de Pamour n'est trop forte pour elle :

Ne désespère pas une âme qui t'adore,

lui dit-elle. C'est de même avec une véhémence trop franche que Chimène demande au roi la mort de ce Rodrigue que, dans la scène suivante, elle ne songera plus qu'à aimer; et quoique Polyeucte soit, avec le Cidy la pièce où Corneille a le plus habilement mêlé les diverses affections du cœur, on voit que, dans le partage qu'il fait entre l'amour et le devoir, quand il s'adonne à peindre Pun de ces sentiments, il ne peut s'empêcher de trop oublier l'autre.

Cette disposition éclate plus singulièrement encore dans une pièce de vers de Corneille sur la conquête de la Hollande. Occupé de célébrer les victoires de

Louis XIV cl le bonheur de ses armes, tout-à-coup il porte sa pensée sur les peuples vaincus, sur la mollesse de leur défense, sur les motifs qui auraient dû les animer, sur la lâcheté qui les leur a fait trahir, et dans un transport de répunlicain hollandais, il s'écrie :

Misérables ! quels lieux cacheront vos misères.. Où vous ne trouviez pas les ombres de vos pères , Qui, morts pour la patrie et pour la liberté, Feront un long reproche à votre lâcheté ? Celte noble valeur autrefois si connue , •Cette digne fierté, qu* est-elle devenue ? Quand, sur terre et sur mer, vos combats obstinés Brisoient les rudes fers à vos mains destinés , Quand vos braves Nassau, quand Guillaume et Maurice, Quand Henri vous guidoient dans cette illustre lice. Quand du scoplre danois vous paroissiez Tappui, N'aviez-vous que les cœurs, que les bras d'aujourd'hui?

Corneille a oublié que tout-à-l'heure, s' adressant à Louis XIV, et regardant la résistance comme un crime, il disait de ces mêmes Hollandais :

C'est ce jaloux ingrat, cet insolent Batave, Qui te doit ce qu'il est, et hautement te brave ;

et il exhortait le roi à venger sur eux « l'honneur du sceptre et les droits de la foi », comme il s'indigne actuellement de ce qu'ils n'ont pas défendu « la liberté et la patrie ».

C'est encore à la même cause qu'il faut attribuer cette incertitude des maximes de Corneille, toujours exprimées avec une confiance absolue ; cette morale quel-

quefois si sévère, quelquefois si relâchée; ces principes tantôt d'un républicanisme si fier*, tantôt d'une obéissance si servile '. Soit que Corneille considère le républicain ou le sujet d'un roi, le héros ou le politique, il se livre sans réserve à son système, à sa situation ou à son caractère; il écarte toute idée générale qui contrarierait les idées particulières qu'il veut mettre en scène, et qui varient selon les personnages. Cet entier abandon à tel ou tel principe spécial, changeant avec les circonstances , fit regarder Corneille comme trèshabile à représenter les diverses couleurs locales , le génie des différents peuples et des différents États, tandis qu'on refusait ce mérite à Racine dont les peintures, prises dans une nature plus générale, semblaient

1 Voyez tous les discours d^Émilie dans la quatrième scène du troisième acte de Cinna.

* Horace déclare que lorsqu'un roi juge son sujet coupable :

C*esl crime qu'envers lui se vouloir excuser. Notre sang est son bien, il en peut disposer; Et c'est à nous de croire, alors qu'il en dispose^ Qu'il ne s'en prive point sans une juste cause.

LlTie dit à Emilie, en lui parlant du souverain :

Nous lui devons no§ biens, nos jours sont en sa main.

Et cette Emilie, tout-à-l' heure si républicaine, est si parfaitement de cet avis qu'elle répond à Livie :

Aussi, dans le discoui-s que vous venez d'onlcmlrC;, Jo parlois pour l'aigrir cl non pour me dércndie^

lro|) semblables à nous pour pouvoir apparloiiir à d'autres temps que les nôtres : on reconnaissait les héros de Racine, donc c'étaient des Français ; la physionomie singulière de ceux de Corneille les faisait aisément passer pour des Grecs ou des Romains, ce Étant une « fois, dit Segrais, près de Corneille, sur le théâtre, à « une représentation de Bajazet, il me dit : — Je me « garderois bien de le dire à d'autres qu'à vous, , c< parce qu'on diroit que j'en parle par jalousie; « mais prenez garde, il n'y a pas un seul personnage, ce dans le Bajazet, qui ait les sentiments qu'il doit <c avoir, et que Ton a à Constantinople; ils ont tous, « sous un habit turc, les sentiments que l'on a au milieu c( de la France. — Et il avait raison, » ajoute Segraîs *; c( dans Corneille, le Romain parle comme un Romain, « le Grec comme un Grec, l'Indien comme un Indien, (( et l'Espagnol comme un Espagnol '. »

c( Corneille, dit Saint-Évremond, fait mieux parler a les Grecs que les Grecs, les Romains que les Romains, « les Carthaginois que les citoyens de Carthage ne par- « loient eux-mêmes '. .. Corneille a presque seul le bon a goût de l'antiquité. — Il peint les Romains, dit La « Bruyère; ils sont plus grands et plus Romains dans « ses vers que dans leur histoire*, » Balzac, enfin,

* Segraisiana, p. 64, 65.

2/fti(/.,p. 63.

8 OEuires de Saint-Evremond, t. 111, p. 41.

^ Caractères, t. II, p. 84.

^ ' i CORNEILLE. 229

écrivait à Corneille, en lui parlant de Rome : « Vous c( êtes le vrai et fidèle interprète de son esprit et de son « courage. Je dis plus, Monsieur, vous êtes souvent son « pédagogue, et l'avertissez de la bienséance quand « elle ne s*en souvient pas. Vous êtes le réformateur du « vieux temps, s'il a besoin d'embellissement ou d'apa pui. Aux endroits où Rome est de brique, vous la « rebâtissez de marbre ; quand vous trouvez un vide, « vous le remplissez d'un chef-d'œuvre; et je prends « garde que ce que vous prêtez à l'histoire soit toujours « meilleur que ce que vous pensez d'elle.... Qu'est-ce « que la saine antiquité a produit de vigoureux et de « ferme, dans le sexe foible, qui soit comparable à ces c< nouvelles héroïnes que vous avez mises au monde « {Sabine et Emilie), à ces Romaines de votre façon * ?» Mais s'il est des points par lesquels les hommes se reconnaissent, quoiqu'ils ne se ressemblent pas, il en est d'autres par lesquels ils se ressemblent sans se reconnaître. Certains sentiments appartiennent à la nature de tous les pays; ils ne caractérisent ni le Japonais, ni le Parisien; ils ne caractérisent que l'homme, et partout l'homme y verra sa propre image. Il est, au contraire, un certain ensemble d'idées qui ne peut appartenir qu'à certains degrés et à certaines circonstances de civilisation; plus ces idées seront absolues et uniformes dans un temps et dans un

* Lettre sur Cinna, Voyez à la tête de cette tragédie

pays, plus elles le caractériseront particulièrement; toutes les actions, tous les écrits du temps en porteront l'empreinte; les auteurs 5 soumettront leurs fictions, y assujettiront leurs personnages, quels que soient leur siècle et leur patrie : ils leur imprimeront ainsi une physionomie particulière qu'on prendra pour la physionomie locale de l'homme et du temps où se passe l'action, tandis que ce sera la physionomie de l'auteur et du temps où Faction est représentée ; cependant, on ne la reconnaîtra pas, parce qu'elle se montrera sous un costume différent. Quand Emilie parlait de « république et de liberté, » pouvait-elle paraître autre chose qu'une Romaine? Et, dans ce vers :

Si j'ai séduit Ginna, j'en séduirai bien d'autres ;

dans cette importance qu'elle attache à « ses faveurs, » qui doivent être le prix d'une révolution, lequel des spectateurs se fût avisé de reconnaître l'orgueil d'une héroïne de roman du dix-septième 'siècle? C'en était une cependant, mais d'autant plus méconnaissable aux yeux de ses contemporains qu'elle leur empruntait, pour l'appliquer à des temps et à des sujets totalement étrangers à leurs mœurs, toute la singularité de ce§ mœurs mêmes.

C'est ainsi' que, sans le vouloir et sans qu'on s'en aperçût, Corneille a assujetti ses personnages à l'ensemble des idées de son temps, de ce temps où de longs

troubles avaient jeté dans la morale, encore peu avancée, quelque chose de celte incertitude qu'engendrent les liaisons de parti et les devoirs de situation : ^eu d'idées générales et beaucoup d'intérêts particuliers et divers laissaient une grande latitude à cette morale de circonstance, qui se forme selon le besoin des affaires, et que les besoins de la conscience transforment en vertu d'État : les principes de la morale commune ne semblaient obligatoires que pour les personnes qu'un grand intérêt n'autorisait pas à les dédaigner, etLivie pouvait dire sans étonner personne : .

Tous ces crimes d'État qu'on fait pour la couronne. Le ciel nous en absout alors qu'il nous la donne ; Et dans le sacré rang où sa faveur l'a mis, Le passé devient juste et l'avenir permis.

Un dévouement sans restriction à la cause ou à l'état que l'on avait embrassé était une conduite qu'on pouvait ne pas approuver, mais qu'on discutait plutôt qu'on ne la condamnait : peu d'actions semblaient assez coupables en elles-mêmes pour ne pouvoir être excusées par quelques motifs particuliers; peu de caractères étaient assez bien établis pour qu'on les crût inaccessibles à de pareils motifs. M""® de Rambouillet, la femme la plus honorée de son temps, recevait du cardinal de Richelieu, « qui avoit beaucoup de considération pour elle S » un message par lequel il la priait, en

1 Segraisiana, p. 29,

amie, de lui donner avis de ceux qui parlaient de lui dans les assemblées qui se tenaient alors chez elle ; et Scgrais, en apprenant son refus*, Tattribue à ce « qu'elle ne savoit ce que c'étoit que de prendre parti « et de rendre de mauvais offices à personne. » Se faire l'espion du cardinal n'eût été que a prendre parti! » Et qui eût blâmé M"* de Rambouillet de prendre parti pour le premier ministre? Emeri, surintendant des finances, disait en plein conseil « que la foi n'étoit que c( pour les marchands, et que les maîtres des requêtes « qui l/alléguoient pour raison dans les affaires qui « regardoient le roi, méritoient d*êlre punis. *» A la vérité, Emeri avait été, dans sa jeunesse, condamné à être pendu; mais les plus grands fripons ne disent guère tout haut que ce que les honnêtes gens peuvent entendre. Frappés d'une liberté à laquelle ils ne se sentaient pas capables d'atteindre, ces honnêtes gens disaient : «Voilà un habile homme d'État »; et ils en concluaient seulement que, pour être homme d'État, il fallait être un malhonnête homme ^. Quelques esprits

1 Elle répondit à Bois-Robert, chargé de cet office d'ami, « que « ceux qui venoient chez elle étoient si fortement persuadés de la « considération et de Tamitié qu'elle avoit pour Son Éminence, qu'il « n'y en avoit pas un seul qui eût la hardiesse de parler mal de « lui en sa présence; et ainsi qu'elle n'auroit jamais occasion de lui « donner de sembla])les avis. » {Segraisianaf p. 30.)

2 Mémoires de Retz, t. 1, liv. H, p. 99.

*. C'est un Emeri que ce Photin, qui dit, dans la Mort de Pompée,

que

La jusllre n'csl pas une vertu d'Klal;

supérieurs, comme le cardinal de Relz, apercevaient, dans les opinions* d'Emeri, autant de défaut de jugement * que de bassesse de cœur; mais ce même cardinal de Retz cherchait, en bouleversant TÉlat, une manière a non-seulement honnête, mais illustre»,» de sortir de Tordre ecclésiastique auquel on Tavait attaché malgré lui. De longs bouleversements avaient, à cette époque, laissé-à chaque homme le soin et le pouvoir de faire lui-même sa place dans la société; tous les intérêts, toutes les ambitions étaient sans cesse aux prises, ne fût-ce que pour Thonneur de la victoire; on avait niis la dignité de Tliomme à soutenir son rang; la gloire dispensait de la vertu, et la fierté pouvait consister à se croire au-dessus des devoirs*.

Les plus petits faits sont dignes de remarque lorsqu'un priuce doit

Fuir comme ud déshonneur la vertu qui nous perd, Et voler, sans scrupule, au crime qui le serU ^

Àcle /«^ scène J'o.

Et Voltaire, qui s'élève avec indignation contre ce défaut de vraisemblance, qui assure que jamais de pareilles maximes n'ont été prononcées, qu'un homme qui veut faire passer son avis ne lui donne pas de si abominables couleurs^ etc., etc. (Voyez les Commentaires de la Mort de Pompée, de SertorîuSy etc.), Voiraire n'avait ni bien examiné, ni bien compris le temps de Corneille. Ce qui prouve que ce temps était îout différent de celui que connaissait Voltaire, c'est que, du temps de Voltaire, un Emeri même n'eût pas énoncé, en plein conseil, une pareille opinion.

• Mémoires de Retz, t. I, p. 99.

* lO'd., t. 1, liv. I, p. 31.

' Voir les Éclaircissements et pièces historiques, n» III.

23 i CORNEILLE,

qu'ils révèlent et caractérisent clairement l'esprit du temps. M. dcLuynes plaisantait un^jour le jeune duc de Rhélelois, alors âgé de seize ans, sur le soin qu'il avait pris de faire boucler ses cheveux ; le duc répondit qu'ils étaient ainsi naturellement; « et comme M. de « Luynes faisait peut-être semblant, devant le roi, d'en a être étonné, le roi demanda s'il était vrai? — Non, « sire, lui dit le duc de Rhételois. -— Pourquoi donc me « le disiez-vous tout-à-l'heure? répliqua M. de Luynes. a — C'est, lui répondit le duc, que je dis au roi la a vérité, et à vous ce qui me plaît ». » Un démenti eût fait mettre à ce même duc de Rhételois Tépée à la main; on voulait n'être jamais démenti par un autre, et demeurer le maître de se démentir soi-même. f C'étaient là les traits qui se présentaient incessamment aux regards de Corneille; et ce sont les traits qu'il a prêtés aux Grecs et aux Romains, si ressemblants et en même temps si flattés aux yeux de ses compatriotes qui ne demandaient pas mieux que de reconnaître l'authenticité de ces « vieux illustres», car ils n'avaient nulle peine à se sentir Grecs et Romains comme eux. L'esprit de Corneille et la subtilité de ses raisonnements justifiaient, aux hommes de son temps, des mœurs qu'ils savaient mieux soutenir qu'expliquer: la force de sa dialectique jetait pour eux de vives clartés

* Mémoires de MaroUes t, I, p. 89.

sur des principes dont ils avaient plutôt le sentiment qu'une idée nette et précise; et ses réflexions politiques les frappaient d'autant plus vivement que, sur une route qui leur était connue, elles les conduisaient plus loin qu'ils n'étaient jamais allés. Quand le maréchal de Grammont disait: « Corneille est le bréviaire des rois », c'était moins, je pense, par un juste sentiment de la belle délibération de Ginna que par une admiration de courtisan pour ces arrogants dédains de la morale qu'on croit propres aux situations éminentes, parce qu'ils s'écartent des maximes vulgaires : mais il fallut les sentiments vrais et les élans sublimes qu'un homme de génie seul pouvait tirer d'un système si étrange, pour qu'on vît :

Le grand Condé pleurant aux vers du grand Corneille.

Tel est le vice d'un pareil système que le mérite de ses effets dépend absolument de la situation des personnages. Il peut se trouver, dans la vie d'un homme, quelques moments où des circonstances extraordinaires lui commandent de n'avoir plus qu'un seul sentiment, oii les maximes de la prudence, de la morale ordinaire même, peuvent et doivent se taire devant des considérations d'un ordre peut-être supérieur, et ne plus laisser à l'homme qu'une seule vertu comme un seul intérêt. Si cet homme, d'un naturel énergique et simple, s'est accoutumé à tout sacrifier à ce qu'il veut, si, marchant

toujours d'un pas ferme à Texéculion de ses desseins, il n'a jamais éprouvé ni ces troubles d'esprit qui naissent de l'incertitude des devoirs, ni cette hésitation de volonté qui vient du combat de deux affections,'alors,au moment où une circonstance impérieuse se présente à lui, prompt et ferme, il écarte d'un coup tous les obstacles, s'élance au but, et saisit brusquement cette heureuse nécessité qui le fait un grand homme. C'est ce qui arrive quelquefois aux héros de Corneille : quand le caractère qu'il leur a donné devient une vertu, cette vertu soumet et gouverne l'homme tout entier, ses sentiments comme sa situation ; et tout s'abaisse devant ce caractère à la grandeur duquel rien ne manque plus dès qu'il a trouvé l'emploi de toute sa puissance.

Mais cette puissance ne trouve pas toujours de quoi s'employer dignement, et l'appareil de sa force offre quelquefois la pompe de l'étalage plutôt que l'activité réelle du combat. Ainsi, dans Héraclius, Pulchérie s'éjpuise contre Phocas en injures qui n'ont pas pour elle assez de difficulté ni de danger ; il lui manque une occasion où la hauteur de son mépris , l'inflexibilité et la franchise de son ressentiment soient un courage et une vertu. Dans la situation deNicomède, la nécessité de braver et d'insulter tout ce qui l'entoure n'est pas assez évidente pour que cette perpétuelle bravade ne paraisse pas quelquefois hors de propos. L'inflexibilité d'Emilie est admirable si l'on ne pense qu'àJa situation où l'a

mise son désir de vengeance; elle est excessive si l'on pèse les motifs de sa passion de vengeance; les loris d'Auguste, dont elle a consenti à recevoir tant de bienfaits, ne méritent plus la fermeté qu'elle emploie à le haïr; et cette « adorable furie » du docteur de Balzac i, « adorable », si l'on veut, quand la situation convient à son caractère, n'est plus, en effet, qu'une «furie», quand cetle situation lui fait défaut.

Il est impossible que la situation ne fasse pas souvent défaut aux personnages de Corneille, car ils ne peuvent trouver convenablement leur place que dans les circonstances les plus extraordinaires de la vie. On leur a reproché de parler longuement et de parler beaucoup d*eux-mêmes: « Us parlent trop pour se faire connaître», a dit Vauvenargues : comment les connaî- /7 / V trait-on s'ils ne parlaient pas? Une seule action dramatique ne saurait renfermer assez de faits, assez de circonstances pour que de pareils caractères s'y déploient tout entiers, et montrent, dans ce qu'ils font^ tout ce qu'ils seraient capables de faire. Ce ne sont

1 « Un docteur de mes voisins, qui se met d'ordinaire sur le baut « style, en parle certes d'une étrange sorte; et il n'y a point de mal « que vous sachiez jusqu'oii vous avez porté son esprit, lise conten- « toit, le premier jour, de dire que votre Emilie éloit la rivale de e Caton et de Brulus, dans la passion de la liberté. A celte heure, il « va bien plus loin ; tantôt il la nomme la possédée du démon de la « république, et quelquefois la belle, la raisonnable, la salnle et . « l'adorable furie. Voilà d'étranges paroles, etc. » (Balzac, L(?//r^«Mr Cinna,]

point des caractères qui se bornent à influer sur l'action du moment, à éclater violemment dans une passion particulière ; ils embrassent et dominent tout Tindividu; ils auraient besoin d'une vie entière pour se faire connaître et comprendre. Sur la scène, TeSpace et le temps leur manquent ^ Nicomède ne peut y montrer ce génie de la guerre qui fonde sa confiance et sa hauteur; sans pouvoir dans la cour de Prusias, il n'y peut faire preuve ni de cette prudence éclairée qui sait prévoir et prévenir les desseins des Romains, ni de celte grandeur d'âme tranquille qui ne voit, pour échapper à la puissance, nul moyen plus sûr que de la braver ;

D'estimer beaucoup Rome et ne la craindre point.

Aussi, pour nous faire connaître Nicomède, faut-il que Prusias le lire un moment de sa situation inactive en lui permettant de répondre à sa place à Flaminius. Corneille n'a su par quel autre expédient prêter, à Nicomède même, assez de paroles pour suppléer aux actions qui conviennent à un caractère tel que le sien. Dans Rodogune, Cléopâtre, gênée par sa situation, ne peut faire éclater la violence de sa haine et l'inflexibilité de son ambition; le temps lui manque pour développer à nos yeux la marche de ses combinaisons jelle nous les détaille pour nous les apprendre. Si la sévérité du devoir permelta'^ à Pauline de laisser

paraître dans ses actions la force de son amour pour Sévère en même temps que sa persévérance à le sacrifier, elle ne serait pas obligée de tant dire combien il y a de vertu dans ce sacrifice. Tous ces personnages parlent forcés par la nécessité de la scène, et non par la nécessité de l'action : ils parlent quelquefois sans en attendre l'occasion, ce qui n'est pas d'accord avec Tempire presque exclusif qu'exerce sur eux leur caractère; le caractère, simple disposition naturelle, ne se manifeste que lorsqu'il se trouve en présence dç l'objet propre à Te mettre en jeu, tandis que la passion, mouvement violent de Tâme, se porte sur toutes choses, s'épanche où elle peut, et peut fournir bien plus naturellement ces discours abondants, nécessaires à la scène. Lorsque Cléopâtre mourante révèle à son fils ses . crimes et ses affreux projets, c'est la passion qui l'entraîne; sa haine ne peut plus agir; elle n'a d'autre soulagement que delà déclarer; ses révélations sont donc parfaitement naturelles : mais les révélations que Cléopâtre fait à Laonice dans les premiers actes ne le sont point, parce que ce sont de simples développements de caractère, savamment donnés par le personnage lui-même, au lieu d'être naturellement provoqués par les événements.

Non-seulement les héros de Corneille ont peu de passions qui combattent leur caractère; mais il est rare même que leur caractèi'e soit mis en mouvement par

les sentiments ordinaires du cœur, tels qu'ils peuvent exister dans une situation simple ; ce sont le plus souvent des idées et presque des doctrines qu'ils expriment; leurs discours consistent d'ordinaire en raisonnements animés par une conviction ferme et par une logique pressante, mais un peu froids et renfermés dans le cercle des combinaisons de l'esprit : partout domine et se révèle un principe, une idée gémérale et systématique ; de la vérité ou de la fausseté de ce principe dépend toujours la conduite des personnages. Ainsi Pauline est dirigée par l'idée du devoir, Polyeucte par l'idée de la. foi religieuse ; ces idées, admirablement propres à élever l'âme et à exalter l'imagination, développent dans les deux personnages un sentiment trèspassionné; mais ce sentiment lui-même se fonde sur un principe : quand Polyeucte s'écrie :

Grand Dieu ! de vos bontés il faut que je robl'.eiiiic. Elle a trop de Vertu pour n'être pas chrétienne :

c'est l'inflexibilité du principe : « hors de l'Église point de salut», qui produit ce mouvement si touchant et si vrai. C'est la connaissance raisonnée de ce que le patriotisme impose de dévouement à un Romain qui soutient l'inft^^xible fermeté du jeune Horace; et cet élan sublime : ,

Quoi ! vous me pleureriez mourant pour mon pays ?

exprime rétonnement d'un homme qui enlend contester une vérité à ses yeux incontestable. Cinnadil à Emilie:

Vous faites des vertus au gré de votre haine;

et elle lui répond :

Je me fais des vertus dignes d'une Romaine.

La haine d'Emilie esten effet pour elle une vertu,nonun sentiment ; elle a pensé qu'elle devait haïr Auguste, et elle dit pourquoi elle le hait plutôt qu'elle n'exprime comment. La vivacité de Chimène à poursuivre la mort de Rodrigue est toute réfléchie; quelque douleur que lui ail causée la mort de son père, ce n'est point sa douleur qui la précipite aux pieds du Roi; c'est l'idée qu'elle s'est formée de ce que lui commande l'honneur; mais le sentiment qui la possède Tarraçhe sans cesse à ridée qui la gouverne ; en même temps qu'elle fait ce qu'elle croit devoir à son père, elle dit ce qu'elle sent pour son amant; et le Cid, la seule des tragédies de Corneille où l'amour ose se montrer avec tout son empire, est aussi la seule où il ait suivi la règle natiirelle de donner l'action au caractère et les paroles à la passion. Au reste, dans Corneille, la vérité absolue est, ici comme ailleurs, remplacée par une vérité relative; là où manquent les traits de l'homme en général, se retrouvent ceux des Français du dix-septième siècle; et la vertu un peu parleuse de ses héros devait être accueillie avec indulgence dans un temp? où la né-

iO

cessité de bien tenir son rang dans la société mettait presque le soin de se faire valoir au nombre des devoirs, ou du moins des habitudes d'un homme de cœur. Parler de soi-même était alors une d^s habitudes les plus communes. Balzac avait coutume, toutes les fois que cela lui arrivait dans la conversation, d'ôter son chapeau, par politesse apparemment envers ceux qui récoutaient; un jour qu'il était enrhumé, Ménage prétendit que cela venait de la fréquence des occasions qu'il se donnait lui-même d'ôter son chapeau ; cet(e plaisanterie les brouilla, a M. de La Rochefoucauld , a dit Segrais, étoit l'homme du monde le plus poli, « qui savoit garder toutes les bienséances, et surtout « qui ne se louoit jamais. M. de Roquelaure et M. de a Miossans avoient beaucoup d'esprit , mais ils se « louoient incessamment. Ils avoient un grand parti. « M. de La Rochefoucauld disoit, en parlant d'eux : « — Je me repens de la loi que je me suis imposée « de ne me pas louer : j'aurois beaucoup plus de a sectateurs si je le faisois. Voyez MM. de Roquelaure (( et de Miossans, qui parlent deux heures de suite « devant une vingtaine de personnes, en se vantant « toujours ; parmi ceux qui les écoutent, il n'y en a « que deux ou trois qui ne peuvent les souffrir, et les « dix-sept autres les applaudissent et les regardent « comme des gens qui n'ont pas leurs semblables ^ »

* Segraisiana, p. 32.

Cependant en douant ses héros du goût et du don de parler, Corneille n'oublie point deles placer dansdes situationsoù ils aient à agir; tout, chez lui, tend aux effets de situation; c'est la situation qu'il cherche consfam^ ment à préparer etàmeltre ensaillie : dans scsB'aramem, il ne 8*applaudit que rarement du sentiment ou de ridée qu'il a su exprimer; mais il se félicite sans cesse de l'invention de telle ou telle situation, ou bien des moyens qu'il a inventés pour rendre vraisemblable et convenable la situation à laquelle il voulait arriver. A la vérité, il abuse de cet art trop facile de se créer les embarras dont il a besoin ; c'est dans les subtilités de son temps plutôt que dans la nature qu'il cherche les sentiments nécessaires à Faction qu'il veut pro* duire. Ainsi Rodogune, prête à épouser celui des deux princes auquel son devoir la donnera quand il sera déclaré Paîné, ne se croit pas permis de se donner ellemême sans exiger pour condition que son preniier mari soit vengé, c'est-à-dire sans obliger le prince qu'elle choisira à assassiner sa mère :

Je me meUrai trop haut s'il faut que je me donne. Quoique aisément je cède aux ordres de mon roi, Il n'est pas bien aisé de m'obtenir de moi.

Ce cœur vous est acquis après le diadème, Prince, mais gardez-vous de le rendre à lui-même ; Vous y renoncerez peut-être pour jamais Quand je vous aurai dit à quel prix je le mets *,

Rodogune, acte III, scène IV.

Celte épouvantable proposition n'est qu'une subtile invention destinée à fonder la situation du cinquième acte, en plaçant Rodogune elle-même dans la nécessité de prolonger Tincertitude des deux princes ; et lorsque cette incertitude cesse par l'aveu qu'elle fait à Antiochuset par le renoncement deSéleucus, la facilité avec laquelle Rodogune abandonne son projet ajoute encore à la bizarrerie de Tidée qui Ta produit:

Voire refus est juste autant que ma demande: A force -de respect votre amour s'est trahi. Je voudrois vous haïr, s'il m'^voit obéi ; Et je n'estime pas l'honneur d'une vengeance Jusqu'à vouloir d'un crime être la récompense i.

C'était ainsi que le siècle de Corneille lui apprenait à traiter les sentiments du cœur ; ce siècle, si dévot à Tamour, est un exemple, parmi tant d'autres, des effets de la superstition sur le véritable culte; et le grave, le simple Corneille, soumis aux superstitions de la galanterie de son temps, montre d'une façon éclatante à quel point un homme de génie peut asservir sa raison aux caprices de la multitude, qu'il écoute pour s'en faire écouler.

^ Le Cid et Polyeucte mettent Corneille à l'abri du soupçon d'avoir méconnu, dans l'amour, ce qui le rend digne d'être peint par un homme de génie, et de n'avoir cherché que dans les romans de son temps des couleurs

1 Rodogune f acte IV, scène I'«.

que lui refusait son imagination. Cependant on ne saurait nier que, dans la plupart dé ses pièces. Corneille n'ait fait de Tamour, non une passion qui remplit, agile et entraîne l'âme, mais une situation qui impose de certains devoirs, prescrit une certaine conduite, et dispose froidement de la vie sans lui donner aucun charme. L'auteur du Cid et de Polyeucte n'a pu ignorer le véritable amour ; s'il n'en a pas éprouvé l'ardeur et l'égarement, il a connu la vraie et profonde tendresse du cœur, cette confiance parfaite qui unit deux âmes à travers des devoirs différents, ou même opposés; cette douce- et intime communauté de deux amants qui ne permet pas que l'un fasse à l'autre un mal qu'il ne sente comme lui, qui oppose l'union des cœurs aux malheurs de la destinée, et établit, entre deux êtres que tout sépare, des liens secrets que rien ne saurait rompre. C'est de leurs affaires communes que s'entretiennent Chimène et Rodrigue, en se parlant des devoirs contraires qui leur sont imposés; c'est ensemble, s'il est permis de le dire, qu'ils s'arrangent pour les remplir

Tu n'as fait le devoir que d'un homme de bien; Mais aussi, le faisant, lu m'as appris le mien.

Il n'est rien que l'amour de l'un des deux amants voulût arracher à Thonneur de l'autre :

Va ; je ne le hais point. — Tu le dois. — Je ne puis. — Crains- tu si peu le blâme et si peu les faux bruils ? Quand on saura mon crime, et que ta flamme dure, Que ne publieront pas T envie et l'imposture ?

ii6 COHNEILLE. -

Mais quand Rodrigue et Chimène sont bien convaincus que leur amour est impossible à étouffer, et que ce n'est pas dans cette vaine tentative qu'ils ont à faire éclater leur force et leur vertu, alors, livrés pour un instant, sans résistance, à cet amour qui demeure leur unique bien au milieu des plus cruels malheurs, ils sentent, ils pensent,. ils parlent presque ensemble; Vécho de leurs paroles est ce cri qui échappe à la fois à deux âmes pénétrées de la même douleur î

Rodrigue, qui Peut cru ? — Chimène, qui Teût dit T Que notre heur fût si proche et si tôt se perdît !

Et leurs adieux achèvent d'unir leur destinée :

Adieu. Je vais traîner une mourante vie, Tant que par ta poursuite elle me soit ravie. — Si j'en obtiens Teffet, je te donne ma foi De ne respirer pas un moment après toi.

Maintenant ils peuvent se séparer; Rodrigue pourrait aller combattre le frère de Chimène, sll restait à Chimène un frère qui voulût venger son père ; Chimène peut poursuivre Rodrigue en ennemie; ils se sont revus, Isse sont reconnus ; ils s'entendront à travers les apparences les plus inintelligibles aux yeux du monde, et cette mystérieuse franc-maçonnerie de l'amour ne permettra pas que ni l'un ni l'autre soit jamais exposé à être mal compris de l'être adoré auquel il demeure fidèle, au moment même où il le sacrifie.

Pauline unie à Polyeucte, déterminée à tous les sacri-

fices que lui impose ce lien, ne prétend cependant pas dissimuler à Sévère des sentiments qu'il a si bien connus; c'est à l'amour de Sévère lui-même qu'elle demande de la soutenir dans l'accomplissement d'un devoir qui

Moins ferme et moins sincère^

N'auroit pas mérité Tamour du grand Sévère ;

et c'est encore à lui qu'elle appartient quand elle le repousse au nom de sa vertu.

Le poète qui pouvait concevoir ainsi Tamour possédait sans doute en lui-même ce qu'il faut pour le peindre; dans la vie la moins livrée aux passions, Texpérience, lorsqu'on sait en faire usage, fournit en ce genre, à l'imagination, plus de détails touchants qu'elle n'en peut employer : c< Le tempérament de Gor- « neille, dit Fontenelle, le portoit assez à l'amour, mais « jamais au libertinage, et rarement aux grands atta- « chements*. » Les grands attachements sont toujours rares, et c'est assez d'en avoir connu un seul pour savoir qu'en penser : mais Corneille oublia souvent ce qu'il en pensait pour ne se souvenir que de ce qu'il en avait entendu dire à d'autres 3 il a dit, en parlant de lui-même :

En matière d'amour je suis fort inégal; J'en écris assez bien ; je le fais assez mal.

Qu'il le fît bien ou mal, il n'en écrivait pas toujours aussi bien qu'il le pensait. Trop souvent il permit à des

» \ic de Corneilles p. 123.

248 COBNEILLE.

habitude^ empruntées de démentir son cœur et sa raison, et il sacrifia les sentiments dont il avait su animer Chimène et Pauline, pour les fadeurs qu'on lui avait appris à faire répéter à Cléopàtre et à César.

Maintenant, pour juger les amours de César et de Cléopàtre , d'Antiochus et de Rodogune , comme les ju geaient les hommes les plus spirituels et les plus sensés du dix-septième siècle*, transportons-nous dans le système d'amour généralement adopté à celte époque, et auquel les personnages de Corneille ont soin de se conformer avec Tattention de gens bien élevés ; résignonsnous à ne plus voir dans l'amour ni liberté de choix, ni convenance de goûts, de caractères, d'habitudes, ni aucun de ces liens d'autant plus chers qu'on sait mieux s'en rendre compte et qu'on en connaitmieux les justes motifs : l'amour n'est, pour le beau monde du temps de Corneille , qu'un ordre du ciel , une influence de rétoile , une fatalité aussi inexplicable qu'inévitable. On sait par cœur ces vers de Rodogune :

n est des nœuds secrets, il est des sympathies Dont, par le doux rapport, les âmes assorties S*attachent Tune à Tautre, et se laissent piquer Par ces je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer.

D'autres vers, de la Suite du Menteur, seraient encore plus connus, si la pièce l'était autant :

Quand les ordres du ciel nous ont faits Tun pour l'autre,

1 On peut voir entre autres ce qu*en dit St-Evremond dans son Discours sur VAlexandre^ de Racine, t.UI de ses OEuvres, p. 149.

Lise, c^est ua accord bientôt fait que le nôtre ;

Sa noain, entre les cœurs, par un secret pouvoir,

Sème rintelligence avant que de se voir ;

Il prépare si bien Famant et la maîtresse

Que leur âme, au seul nom, s'émeut et s'intéresse;

On s'estime, on se cherche, on s'aime en un moment ,

Tout ce qu'on s'entredit persuade aisément ;

Et, sans s'inquiéter d'aucunes peurs frivoles,

La foi semble courir au-devant des paroles.

La même idée se retrouve dans Tite et Bérénice * : elle domine dans toutes les pièces de Corneille : c'était ridée du temps. Une passion ainsi préparée devait ndlre tout à coup ; c'est ainsi que naît cette passion du duc de Nemours et de la princesse de Clèves, dont les divers mouvements seront ensuite observés avec tant de délicatesse, et peints avec tant de vérité : la beauté, le seul genre de charmes dont un premier coup-d^œil fasse sentir tout le prix, dominait alors^ nonseulement avec entraînement, mais avec tyrannie: a A quarante-huit ans, dit Segrais, M"»* de Montbazon « étoit encore si belle qu'elle effajjoit M"»' de Roque- <( laure, qui étoit la plus belle personne de la cour, « laquelle n'en avoit que vingt-deux j et un jour s'étant « trouvées ensemble dans une assemblée, M"® de a Roquelaure fut obligée de se retirer*. ))Les Mémoires

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