‹ Corneille et son temps: étude littéraireChapitre 4 sur 31 · J PRÉFACE · texte numérisé non relu

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cinquante ans, une puissance littéraire : d'autres journaux faisaient aussi, et avec talent, de la littérature; mais le Journal des Débats sut démêler mieux qu'aucun autre et s'appropria, pour ainsi dire, Fidée vraiment littéraire ; il rappela les Lettres à elles-mêmes, et à elles seules, en les rappelant aux exemples du temps oii elles avaient brillé avec le plus d'éclat, pour leur propre compte, et dans le sentiment le plus indépendant comme le plus pur de leur mission. Les principaux écrivains du Journal des Débats j à cette époque, MM. Geoffroy, Féletz, Dussault, Fiévée , Hoffmann étaient des hommes d'un esprit très-distingué ; mais s'ils n'avaient écrit qu'isolément et chacun selon sa pente , ils auraient, à coup sûr, acquis bien moins d'autoritégénérale et de renommée personnelle. Ils se groupèrent autour d'une pensée, la restauration littéraire du dix-septième siècle; ilsat-

taquèrent, dans ce but et sÉus ce drapeau, les écrivains du siècle suivant, de leur propre siècle, philosophes ou lettrés, poètes ou prosateurs, des hommes dont ils avaient longtemps subi l'influence, et dont, au fond, ils conservaient encore souvent les goûts et les idées. Se plaçant ainsi, dans la sphère de la littérature, à la tête du mouvement généralde réaction anti-révolutionnaire, ils devinrent le journal littéraire par excellence,

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et conquirent, sur le jugement et le goût public, une véritable domination.

Au sein même de cette domination, et avec toute lafaveur de ce même journal qui l'exerçait, s'éleva le plus hardi novateur et le plus moderne génie de notre littérature contemporaine, M. de Chateaubriand : génie aussi étranger au dixseptième siècle qu'au dix-^huitième, brillant in* terprète des idées souvent incohérentes et des sentiments troublés du dix-neuvième, et atteint lui-même de ces maladies de notre temps qu'il a si bien comprises et décrites, et tour à tour combattues et flattées. Qu'on relise Y Essai hU^ torique sur les révolutions^ René et les Mémoires d'Outre-Tombey ces trois monuments où M, de Chateaubriand, jeune, homme fait et vieillard, s'est peint lui-même avec tant de complaisance ; est-il une seule de nos dispositions et de nos infirmités morales qui ne s^y retrouve? Nos espé' rances si démesurées, nog dégoûts si prompts, nos tentations si changeantes, nos ardeurs, nos défaillances et nos renaissances perpétuelles, nos ambitions et nos susceptibilités alternatives, nos retours vers la foi et nos rechutes dans le doute, cette activité à la foi^ inépuisable et incertaine , ce mélange de passions nobles et d'égoïsme, cette fluctuation entre le passé et l'avenir, tous ces traits mo-

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biles et mal assortis qui caractérisent panni nous, depuis un demi-siècle , Tetat de la société et de l'âme humaine, M. de Chateaubriand les portait aussi en lui-même, et ses ouvrages , comme sa vie , en offrent partout T influence et l'image. Delà sa popularité , générale au milieu de nos dissensions , persévéranie en dépit de nos révolutions politiques et littéraires. Ce gentilhomme lettré et voyageur qui s'est livré si hardiment à Texubérance de son imagination riche des trésors de tous les siècles et de tous les mondes, cet écrivain qui a fait de notre langue un emploi si nouveau et quelquefois si téméraire, ce prosateur poétique et romantique a eu Fadmiration des juges les plus purs et les plus rigides, de M, de Fontanes, de MM. Berlin, de toute l'école classique du Journal des Débats. Ce politique émigré et Bourbonien qui, toutes les fois que la question souveraine et définitive a été posée, s'est rangé dans le camp des anciens souvenirs, a toujours obtenu ou retrouvé la faveur des jeunes générations libérales, et même révolutionnaires. 11 était attentif et habile à se concilier ces suffrages si divers ; il avait l'instinct des impressions publiques, et savait choisir , dans ses propres sentiments , ce qui pouvait leur plaire; mais cette habileté n'eût jamais suffi à lui valoir tant de succès difficiles et contraires ;

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par ses mérites et par ses défauts, par les qualités et par les faiblesses de son caractère comme de son génie, il était en harmonie avec son temps ; il répondait à des penchants et à des goûts très-différents, mais également avides et charmés des satisfactions qu'il leur offrait. C'est par là que, dans la politique, et malgré ses continuels revers, il a toujours été un adversaire si redoutable, et que, dans la littérature, il a exercé sur Je public tout entier, sur les esprits qui s'en défendaient comme sur ceux qui s'y livraient en admirateurs ou en imitateurs aveugles, une si prompte et si éclatante influence.

M"*' de Staël ne cherchait point à plaire ainsi à tant de partis et de goûts divers. C'était une personne passionnée et sincère, qui avait sérieusement h cœur ses sentiments et ses idées, et en même temps un représentant fidèle du dixhuitième siècle, dans ses plus nobles et meilleures aspirations. Il ne s'est peut-être jamais rencontré une nature si vraie, formée au milieu d une société si factice, ni un si brillant mélange de la vie de l'âme et de la vie des salons, d'émolions intimes et d'impressions mondaines. C'est là le trait original et frappant de M""* de Staël, et c'est par là qu'elle tient fortement au dixhuitième siècle, quoique d'ailleurs, et par d'importants côtés, elle s'en sépare. Siècle plein de

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confusion et de contradiction , d'ambition sérieuse et de mœurs frivoles, de générosité et de personnalité, qui s'est enivré à la fois de sen- 1 timents moraux et d'idées destructives de toute moralité, qui a voulu le bien en en méconnaissant la source et la loi, et qui a conduit les hommes aux portes de l'Enfer en rêvant pour eux, avec une sympathie vive et sincère, Tinnocence et le bonheur du Paradis. M""* de Staël conservai t, sous l'Empire, les généreux sentiments de cet ;. ancien régime libéral au sein duquel s'était pas- ' sée sa jeunesse : son esprit s'était élevé et épure' sans se détacher de sa première foi; et même indépendamment de leur mérite intrinsèque , ses ouvrages, quels qu'ils fussent, littérature, philosophie morale, romans, mémoires personnels, recevaient de là un puissant attrait. Quand un peu pie s'est livré avec passion à un grand mou- , vement pour une grande cause, il n'y a point de y mécomptes, point de désastres, point de remords, . . point de réaction, quelque naturelle qu'elle soit, • qui effacent de son cœur les jours de ses pre- ■ ^ miers élans de force et d'espérance ; la révolu- \ tion commencée en 1789 a déjà reçu et recevra ., peut-être encore de bien rudes leçons ; elle a déjà coûté et coûtera peut-être encore bien cher à la France ; TEmpire, qui en était né, la reniait

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était, sousTEmpire, et est encore aujourd'hui, et restera toujours une grande date nationale, un mot puissant et cher à la France. M"* de Staël avait été et restait attachée à 1789; elle touchait par là à des fibres toujours vives, même la où elles semblaient émoussées ; les nombreux lecteurs de ses écrits se plaisaient à y retrouver, ceux-ci leurs souvenirs et l'image, les mœurs, le ton de cette ancienne société qu'ils avaient connue; ceux*-là leurs espérances et encore une foi vive aux principes de cet avenir qu'ils avaient rêvé pour leur patrie : pour tous , il y avait matière soit à la sympathie, soit à la critique, soit aux commentaires ; et chaque nouvel ouvrage de M°* de Staël était, dans le monde lettré, dans les salons, même dans le public dispersé etiointain, unévénementîntellectuel, une source de conversations , de discussions, de réminiscences ou de perspectives pleines de mouvement ei d'intérêt.

Je ne veux méconnaître aucun mérite, ni offenser aucune mémoire : la littérature de 1 Empire offre certainement d'autres noms qui oni justement occupé le public de leur temps et De doivent point être oubliés. Je persiste cependant dans ma conviction : le Journal des Débats^ cette association de judicieux restaurateurs des et des goûts littéraires du dix-septième

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siècle, M. de Chateaubriand , ce brillant et sympaihique interprète des perplexités intellectuelles et morales du dix-neuvième, M"' deSiael, ce noble écho des généreux sentiments et des belles espérances du dix-huitième, ce sont la les trois influences, les trois puissances qui, sous l'Empire, ont vraiment agi sur notre littérature et marqué leur trace dans son histoire.

Et toutes les trois ont été dans l'opposition. Les incidents de leur vie nous l'apprendraient quand leurs écrits ne seraient pas là pour le prouver. Par une confiscation sans exemple, le Journal des Débats fut enlevé à ses propriétaires ; M. de Chateaubriand ne put être reçu dans l'Académie française; M""* de Staël passa dix ans dans Texil.

Le pouvoir absolu n'est pas l'ennemi nécessaire des Lettres et ne les a pas nécessairement pour ennemies. Témoins Louis XIV et son siècle. Mais pour que les Lettres brillent sous un tel régime et Tembellissent de leur éclat, il faut que le pouvoir absolu soit accueilli par les croyances morales du public, et non pas seulement accepté comme un expédient de circonstance, au nom de la nécessité. Il faut aussi que le possesseur du pouvoir absolu sache respecter la dignité des grands esprits qui cultivent les Lettres, et leur laisse assez de liberté pour qu'ils déploient avec

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confiance leurs ailes, La France et Bossuet croyaient sincèrement au droit souverain de Louis XIV ; Molière et La Fontaine frondaient librement ses courtisans aussi bien que ses sujets; Racine, par la bouche de Joad, adressait au petit roi Joas des préceptes dont le grand roi n'était point choqué ; et lorsque Louis XIV, dans sa colère contre les Jansénistes, disait à Boileau : a Je fais chercher partout M, Ârnauld », Boileau lui répondait : « Votre Majesté a toujours été « heureuse; elle ne le trouvera pas », elle roi souriait au spirituel courage du poète, au lieu de s^en offenser. A de telles conditions, le pouvoir absolu et les plus grands, les plus fiers esprits adonnés aux Lettres peuvent bien vivre ensemble. Mais TEmpire n'offrait rien de semblable : l'Empereur Napoléon, qui avait sauvé la France de l'anarchie et qui la couvrait de gloire en Europe , n'était pourtant, dans la pensée des hommes clairvoyants , que le souverain maître d'un régime temporaire peu en harmonie avec les tendances réelles et longues de la société, et commandé par la nécessité plutôt qu'établi dans la foi publique. Des esprits éminenls et de nobles caractères le servaient, et ils avaient raison de le servir, car son gouvernement était nécessaire et grand ; mais en dehors du gouvernement, dans les régions de la pensée, il n'y

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avait, pour les grands esprits et les caractères fiers, point d'indépendance ni de dignité. Napoléon ne savait pas leur laisser leur part dans l'espace, et il les redoutait sans les respecter. Peutêtre y avait-il là un vice de sa situation autant qu'un tort de son génie. Quoi qu'il en soit, nulle part, à aucun degré, sous aucune forme, TEmpire n'admettait TopposilioUé En France et dans notre siècle, c'est là tôt ou tard, pour les gouvernenements les plus forti^ un piège trompeur et un immense péril. Dieu l'a bien fait voir- Après quinze ans de pouvoir absolu glorieux, Napoléon tombait; les propriétaires du Journal des Débats reprenaient possession de leur bien;

M. de Chateaubriand célébrait le retour des Bourbons; M"* de Staël Voyait les grands désirs de 1789 consacrés parla Charte de Louis XVIIf. Et maintenant, après trehte-quatre ans de ce

régime auquel avaient tant aspiré nos pères !

Dieu a des leçons sévères qu'il faut comprendre et accepter sans désespérer de la bonne cause. Quand on a assisté à ces prodigieux retours des choses humaines, on est également guéri de la présomption et du découragement.

Lorsque j'ai publié, en 1813, cette élude sur la littérature du dix-septième siècle, j'ai été aidé dans mon travail par la personne à qui j'ai du

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longtemps le bonheur, et à qui je dois toujours les plus chers souvenirs de ma vie, L'Essai sur les trois contemporains de Corneille (Chapelain, Rotrou et Scarron) a été préparé et en grande partie rédigé par elle. Je l'ai revu avec soin, comme les Essais sur l'état de la poésie en France avant Corneille et sur Corneille lui-même^ et je le laisse à sa place dans cette Élude ^ dont il ne peut être séparé.

Les Éclaircissements et pièces historiques, qui sont joints à la vie de Corneille, m'ont été fournis par l'amitié du savant archéologue normand, M. Floquet, dont les recherches ont élucidé tant de points importants de notre histoire politique et littéraire, et qui prépare, sur la vie et les œuvres de Bossuet, un travail plein de véritables découvertes. Ma reconnaissance ne fait, à coup sûr, que devancer celle du public.

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