‹ Corneille et son temps: étude littéraireChapitre 9 sur 31 · II · texte numérisé non relu

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CORNEILLE (pierre)

Les progrès de Tart dramatique ne sont pas nécessairement parallèles à ceux des autres genres de la littérature. Dans les genres où la poésie ne tire ses effets que du talent du poëte lui-même, ce talent, pour que son influence se déploie, a besoin d'un public dont le goût soit déjà assez formé pour le sentir et l'admirer. Les moyensextérieurse't matériels dont dispose l'auteur dramatique étendent bien davantage son auditoire ; à moins d'un amour-propre très-délicat, il aura peu de peine à se contenter des bruyants applaudissements de la multitude: c*est même à la multitude que, selon toute apparence, ont été partout destinés les premiers essais de l'art dramatique. Ce fut pour des hommes trop

peu touchés des seuls plaisirs de l'esprit qu'on inventa d'abord* un spectacle capable de frapper les sens :

Thespis fut le premier qui, barbouillé de lie, Promena par les bourgs cette heureuse folie, Et, d'acteurs mal ornés chargeant un toçibereau, Amusa les passants d'un spectacle nouveau.

be génie devait promptement s'emparer de cette heureuse invention. Des poètes accoutumés à réciter leurs vers en public sentirent aisément l'avantage que leur donnaient la forme du dialogue et la représentation matérielle des objets qu'ils montraient en réalité au lieu de se borner à les peindre. Chez nos Troubadours, des causes semblables produisirent des effels analogues. Il parait certain que ces premiers poètes modernes eurent l'idée d'une sorte de représenlaiion dramatique, tout au moins d'une poésie dialoguée, et récitée par des acteurs qui étaient ou les poètes euxmêmes, ou des subalternes engagés à leur suite. On rencontre aussi, dans les treizième et quatorzième siècles, des pièces de théâtre, historiques ou satiriques, représentées quelquefois par les ordres et aux frais des princes dont elles flattaient les passions*, quelquefois même aux frais du public, que les auteurs entrepre-

I Boniface, marquis de Montferrat, et prolecteur des Albigeois, fit représenter une pièce satirique d'Anselme Faydit contre le concile de Latran, intitulée l'Hérésie des Pérès (rHere/jia deis Peyres),

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Baient, comme aujourd'hui, de divertir pour son argent*. Hais ces talents dramatiques, nés dans les cours et parmi les jeux déjà raffinés de la poésie, ne purent connaître ni le goût du peuple, ni le caractère propre d'un art fait pour s'adresser aux sens autant qu'à Pesprit, Issus d'un sol qui ne leur convenait pas, ils ne portée rent point de fruits durables, et c< quand défaillirent les Mécènes, dit un vieil auteur, défaillirent aussi les poètes.»

La véritable origine du théâtre en France a été populaire. Personne n'ignore comment prit naissance la société des Confrères de la Passion. Des pèlerins de

Jérusalem, de Saint- Jacques -de -Compostelle, de la S;\inte-Baume, l'esprit plein des lieux qu'ils venaient de parcourir, l'imagination exaltée par la dévotion et le loisir, composaient des cantiques, que le besoin leur apprenait à embellir de tout ce qui pouvait leur attirer l'attention et des aumônes. A la pantomime dont ils acconipagnaient ces chants, ils joignaient le secours du dialogue, et, réunis en troupes sur les places publiques, revêtus de la chape, le bourdon à la main et couverts d'images, ils édifiaient et amusaient le peuple. Soit qu'on leur doive la première idée des représentations

1 Ce même Faydit, dit-on, « non content des présents que les seigneurs lui faisaient pour ses ouvrages, fit dresser un lieu propre à jouer des comédies, et recevait l'argent que les spectateurs lui donnaient à la porte. » {Hht. du Théâtre franc» y 1. 1, p. 13.) j

dramatiques^ soit qu'eux-mêmes l'eussent empruntée de ces représentations grossières employées dans les églises à réchauffer la piété des fidèles les jours de grandes fêtes \ cette idée parut si heureuse que bientôt, employée comme divertissement public, elle fil partie, à Paris, des jeux par lesquels la ville solennisait les grands événements. Charles YI, à son entrée, « vit avec plaisir ce qu'on appelait alors les Mystères^ c'est-à-dire diverses représentations de théâtre d'une invention toute nouvelle. » A Feutrée d'isabeau de Bavière, des jeunes gens représentaient sur différent» théâtres a diverses histoires de TAncien-Testament *j» Ces pieux spectacles s'étaient répandus dans toutes les provinces du royaume, et dans la plupart des royaumes de la chrétienté; le zèle ou l'industrie tentèrent bientôt de les mettre à profit. 11 paraît probable que les premières représentations données à Saint-Maur par Icî? Confrères * ne le furent point gratis; du moins est-il certain que, lorsque la défense, faite par le prévôt de Paris, de représenter sans le congé du roiy les eut obli- . gés de se pourvoir à la cour, les lettres-patentes qu'en 1422 ils obtinrent de Charles VI sous-en-

• La fêle des fous, la fêle des ânes, eic.

« Histoire de la ville de Paris, I. XIV, p. 686 el guiv.; p. 707 et suiv.

' En 1398, ils avaient loué une salle à Saint-Maur, où ils représplUèrent les Mystères de la Passion de N.-S. J.-C,

<X)RNEILLE, «ÎS

tendaient la permission de jouer à -leur profit « ;

Voilà donc un spectacle établi selon le goût du public, et où le droit d'entrer en payant lui donne celui de manifester son avis. Cest là ce que l'art dramatique dut aux Confrères de la Passion. Hais ce public^ aussi grossier que les hommes qui se chargeaient de le divertir, n'était pas encore capable de les former : la concurrence manquait aux acteurs, la comparaison aux spectateurs ; lu bout de cent cinquante ans, les derniers Mystères, aussi ridicules que les premiers, avaient de moins seulement la simplicité et la bonne foi ; et la défense qu'en 1548 on fit aux Confrères de continuer ces sortes de représentations prouve que le bon goût et le bon sens avaient fait des progrès dont ils n'avaient pas profilé.

A cette époque, on vit éclore un nouveau système dramatique indépendant de celui des Confrères, indépendant du goût du public pour lequel il n'était pas fait, et l'un des premiers fruits de cette littérature savante qui, selon l'usage des pédagogues de tous les

* * Duquel fait et mystère ladite Confrérie a moult frayé et dépendu du sien, et ont aussi les Confrères, un chacun proportionnellement: disant, en outre, que s'ils jouoient publiquement et en commun (c'est-à-dire devant le peuple), que ce seroit le profit d'icelle Confrérie, et que faire ne pourroient bonnement (abonnement) sans notre congé et licence.... Nous qui voulons le bien, profit et utilité de ladite Confrérie, et les droits et revenus d'icelle être par nous accrus et augmentés de grâces et de privilèges afin qu'un chacun par dévotion se puisse et doive adjoindre en leur compagnie, avons donné et octroyé, etc. »

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siècles, commençait par imposer gilence au goût de ses disciples avant de l'éclairer. Déjà quelques tragédies grecques, Y Electre et VHécube entre autres, avaient été traduites en vers, mais comme des monuments d'un théâtre étranger, et dont on ne prétendait pas enrichir le nôtre. D'un autre côté, les événements de l'histoire fabuleuse des Grecs avaient paru sur notre théâtre, mais dans la forme qui lui était propre *, et sans rien prendre de l'art des anciens, auxquels on empruntait seulement des sujets plus riches ou plus connus que ceux qu'aurait pu fournir notre propre histoire, Jodelle, contemporain et ami de Ronsard, de Du Bellay, [ de Baïf, de Pasquier, peu savant lui-même, mais Tesprit imbu de cette atmosphère de science qui régnait autour de lui, imagina, le premier, d'introduire, dans des pièces françaises de sa composition, les formes dramatiques dès anciens, ou du moins d'Horace, c'est-à-dire i la division en actes, les trois unités, et le soin d'écarter du \ théâtre toute machine, toute représentation hideuse, ! surtout les diables, l'enfer et les supplices des damnés et des martyrs, qui faisaient la partie la plus goûtée

*■ Nous avons le Mystère de la destruction de Troyes la grant, en quatre journées qui coosprennenttout Tespace écoulé depuis le jugement de Paris jusqu'au retour des Grecs après la prise de Troie ; on y voit Paris offrant cent écus au temple de Vénus, et on y apprend, dans une note, que Troie avait quarante lieues de long et huit de large. L'auteur n'avait probablement pas lu le passage d'Homère où Hector, poursuivi par Achille, fait trois fois le tour de Troie.

des Mystères. La comédie offrit des mœurs plus relevées que celles de la populace ; là tragédie fut réservée aux aventures des rois et des princes : la coterie poétique célébra avec transport cette invention ; a ceux qui de ce temps-là jugeoient des coups, dit Pasquier, disoient que Ronsard étoit le premier des poètes, mais que Jodelle en étoit le daimonKy> Le froid mortel de ces tragédies, nresque entièrement composées de récits et de monologues» ne rebuta point des esprits que leur mépris pour le spectacle des Confrères jetait dans Textrémité opposée, et l'indécence des comédies ne put révolter dans un temps où régnaient encore les farces*

Les deux genres dramatiques eurent donc alors en France des règles connues et approuvées des autorités souveraines en littérature: delà cour, qui, peu habile à se créer elle-même des plaisirs, accepte volontiers ceux qu'on lui présente ; des poètes et des savants, par qui les nouvelles pièces étaient faites, jouées, applaudies, a La Cléopâtre^ tragédie de Jodellc, et la Rencontre^ comédie du même auteur, furent représentées devant le roi Henri, à Paris, en l'hôtei de Reims, avec un grand applaudissement de toute la compagnie; et depuis encore au collège de Boncourt, où toutes les fenêtres étaient tapissées d'une infinité de personnages d'honneur.... et les entreparleurs étoient tous hommes de nom, car

i Pasquier, 1. VII, p. 705.

mesine Remy Belleau et Jean de La Péruse jouoient les principaux rouUetz i». Jodelle, qui étoit jeune etd^une jolie figure, s'étoit chargé du rôle de Gléopâtre.

L'art dramatique, dans sa nouvelle forme, ouvrit aux poètes une carrière qu'ils purent juger digne d'eux; rimitation ou même la traduction des tragédies grecques leur fournit de nombreux et riches sujets : à la vérité, ils les dénaturèrent étrangement en les imitant, car ils étaient d^un temps qui ne connaissait guère de grandeur sans emphase, et où le naturel tombait bientôt dans la grossièreté ; la dignité du rang suprême» celle du français savant employé par les personnages de tragédie, ne les garantissaient pas toujours du ton et des manières des halles, et les amateurs de Tantiquité ne furent point choqués de voir la Gléopâtre de Jodelle^ lorsque Séleucus l'accuse devant Auguste d'avoir caché une partie de ses trésors, sauter aux cheveux de Séleucus, et Taccabler d'injures et de coups.

Plus heureux dans la comédie, qu'il emprunta aux seules mœurs de son temps, et soutenu peut-être par quelques modèles nationaux du vrai comique , endémique en France, comme le prouve l'ancienne farce de Pateliity Jodelle fut aussi plus heureusement imité. Des comédies, sans caractère et sans vraisemblance, mais non pas sans intrigue et sans gaîté, oflfrirent

i Pasolier, 1. VII, p. 704.

coRNËiu.£. m

quelques fruits plus naturels de Tesprit français. Laiivey transporta bientôt avec succès, sur notre théâtre^ quelques imitations des comédies latines et italiennes; en même temps, Garnier, successeur immédiat de Jodelle, dont il éclipsa la réputation, eniio- Uissait le ton de la tragédie; et sans y répandre un intérêt et une vraisemblance, que Fart des poètes de ce temps n'était pas capable de concilier avec la gêne des noitég, il lui donna quelque décence y Torna dhm style plus poétique^ et y introduisit un pathétique de sentiment qui n'était pas ce que Ronsard et ses partisans avaient cherché à imiter des anciens.

Ces progrès se renfermaient encore dans le cercle Toit dont s'entouraient sAors les poètes. Les Confrères de la Passion, en possession du privilège exclusif d'offrir au public un spectacle où il pût entrer pour son argent, mais hors d^état de le faire valoir par euxmêmes, depuis qu'on leur avait défendu les Mystères, louaient ce privilège et l'hôtel de Bourgogne à des c<miédiens qui ne prétendaient plus à édifier les spectateurs, mais à les amuser. Ce n'était pas avec une poésie à la Ronsard, ni avec des tragédies encore plus dénuées d'action que chargées d'érudition qu'on pou- "mt amuser les spectateurs de l'Hôtel de Bourgogne* Des farces grossières et sans esprit, des moralités dont le sujet se prenait dans quelque aventure récente et populaire^ par exemple, celle d'un valet pendu en

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place de Grève pour avoir été surpris avec la femme de son maître, et dont l'exécution avait lieu sur le théâtre, c'était là ce qui convenait aux habitués du Théâtre des

Confrères. Les savants poètes de ce temps ne paraissent pas avoir jamais confié leurs pièces aux comédiens de l'Hôtel de Bourgogne. Elles étaient représentées, soit dans les collèges, soit aux frais de quelques grands seigneurs ; la plupart étaient simplement livrées au public par la voie de l'impression; les représentait ensuite qui voulait. Garnier, en tête de sa Bradamante^ avertit « celuy qui voudroit représenter » cette pièce, que, comme elle n*a pas de chœurs, on en doit séparer les actes par des intermèdes (entremetz); et Ton voit par le Roman comiqmqae les acteurs de province jouaient Bradamante.

Quelquefois, lorsque l'impression avait livré les tragédies au public, les comédiens de l'Hôtel de Bourgogne essayaient d'en faire leur profit; et à coup sûr, elles ne plaisaient guère à des spectateurs hors d'état de les comprendre : cependant ces représentations et Timpression leur donnèrent, dans le monde à demi lettré qui s'étendait de jour en jour, une sorte de popularité. Cette époque est inondée d'une foule de tragédies divisées en actes; à la vérité ces actes, portés quelquefois au nombre de sept S embrassent souvent, dans la même

^ Comme la Cammate de Jean Hays, avortât du roi au bailliage de Rouen, 1597.

représentation, autant d'années et de pays que le pouvalent faire les anciens Mystères. Les notioils fabuleuses et historiques y sont confondues de la façon la plus étrange. En l|61, neuf ans après le brillant succès des 5" pièces de Jodelle, Jacques Grevin, dans la préface de son théâtre, se plaint « des lourdes fautes lesquelles se commettent journellement es jeux de l'Université de Paris, qui doit être comme un parangon de toute • perfection de sciences, et où cependant ils font, à la manière des basteleurs, un massacre sur un échaffaut, ou un discours de deux ou trois mois * » . Les règles d'Aristote, aussi souvent violées que colles du sens commun, étaient impuissantes à réformer le goût du public aussi bien qu^à le satisfaire.

Un fait mérite d'être remarqué à cette époque; c'est le petit nombre des comédies, comparé à la foule des tragédies; peut-être les frais d'invention, nécessaires dans un genre qui n'avait pas, comme la tragédie, l'histoire pour ressource, furent-ils, pour le peuple des lettrés, une difficulté qui les détourna de la comé-

* Dans la Soltane de Gabriel Bounyn, en 1560, la Soîtane Rose, magicienne, pour faire périr le fils de son mari, le Soltan Solyman, se propose de faire venir les dénions, au nombre desquels elle compte Yulcan avec ses argoulels. Dans VAman de Pierre Mathieu., Aman , que l'orgueil fait déraisonner, se vante d'être le fuzil de Vinfernale Trope (troitpe). Dans la Loyauté trahie de Jacques Du Hamel, 1586, Miieinfante d'Astracan se trouve à la cour d'un Roi de Canada, etc., etc. Ce sont là des exemples pris entre mille.

die. Ce qui est certain, c'est que, soit dans Tun de ces genres, soit dans l'autre, Jodelle, ses contemporains et ses successeurs, ne contribuèirent que bien bien peu au perfectionnement de notre tl^âtre national, si Ton peut donner un pareil nom à ces informes représentations dont le peuple de Paris et des provinces se laissa amuser ou ennuyer pendant près de deux cents ans.

C'est cependant de ce grossier berceau que, dès les premières années du dix-septième siècle, Part dramatique sortit pour grandir rapidement. La guerre civile avait rompu les anciennes habitudes; la paix et le bonheur^ ramenés par Henri IV, en demandaient de nouvelles^ et les plaisirs que pouvait offrir Paris ne suffisaient plus à ses habitants. Le mépris dans lequel étaient tombés les Confrères de la Passion encourageait à attaquer leur privilège. Différentes troupes l'avaient essayé sans succès; enfln,^ en 1600, malgré l'opposition des Confrères et les arrêts du Parlement, une troupe nouvelle s'établit à Paris, à l'Hôtel d'Argent, au Marais^ sous la condition de payer à la Confrérie privilégiée un écu tournois par représentation. Les espérances des nouveaux sociétaires se fondaient sur les engagements qu'avait pris avec eux un homme dont les succès nous étonnent aujourd'hui, autant que ses talents étonnèrent son siècle. Hardy, le fondateur du théâtre parisien, le précurseur de Corneille, n'était pas l'un de ces hommes

dont le génie change ou fixe le goût de ses contemporains ; mais il fut le premier, en France, qui entrevît une juste notion de la nature de la poésie dramatique. Il comprenait -qu'un ouvrage de théâtre ne devait pas se borner à satisfaire l'esprit et la raison des spectateurs, et en même temps que le soin d'occuper leurs sens et d'ébranler leur imagination ne devait pas empêcher que le spectacle ne fût réglé par la raison et la vraisemblance. Hardy n'était pas de ces poètes savants et heureux qui pouvaient borner leur ambition aux suffrages des lettrés etaxm applaudissements des cours. Obligé de chercher journellement dans son talent des moyens de subsistance, il n'était pas non plus de ces bateleurs, capables seulement d'amuser une populace dont ils partageaient l'ignorance. Son éducation ne l'avait pas laissé étranger aux connaissances littéraires de son temps. Sa pauvreté l'avait attaché à une troupe de comédiens errants, plus libres d'exercer leur profession en province qu'à Paris, d'où les bannissait le privilège des Confrères. Accoutumé aux jeux du théâtre, il avait tâché d'appliquer à une action importante les grossiers moyens d'intérêt que ces jeux pouvaient offrir* Le pas qu'il avait à faire, et qu'il fit en effet, peut seul expliquer les succès qu'il obtint.

Les critiques étrangers * qui ont représenté le théâtre

» Entre autres M. Bouterwek, dans son Histoire de la littérature française (en allemand, 2 vol. in-8. Gœltingue, 4809)*

français, comme enchaîné, depuis Jodelle^parradhésion générale du public à l'autorité des règles d'Aristote, ou bien n'ont point lu Hardy, ou apprécient bien mal son importance dans l'histoire du théâtre français. Hardy était aussi irrégulier qu'il le fallait pour devenir un Shakspeare, s'il en eût eu le génie. Son premier ouvrage dramatique connu * comprend tout le roman de Théagène et Chariclée; il est divisé en huit journées, une pour chacun des livres du roman, et absolument dans la forme des Mystères. A la vérité, cet ouvrage fut défavorablement reçu des gens de lettres : « Je sçay, a lecteur, nous dit Hardy lui-même • , que mon His- « toire éthiopique, toute monstrueuse des fautes surce venues en la première impression, fit faire une a mauvaise conséquence de mes autres ouvrages à cer- « tains Aristarques, etc.» Pour que ce drame, à Timpression, parjit digne d'exercer les critiques, il fallait qu'il eût eu quelque succèsà la représentation. Peut-être un plus grand succès eût-il entraîné leur approbation. Au reste, si l'on juge de ce que demandaient les critiques d'après ce que Hardy leur accorda, il est évident que l'exigence des règles n'était pas grande envers les auteurs dramatiques, et que l'autorité d'Aristote ne dominait pas la scène comme les écoles.'

* Les chastes et longues Amours de Théagène et Chariclée^ en huî poèmes dramatiques ou de Ihoâlre, consécutifs. 1600.

• Préface de Dïdon se sacrifiant,

Après ses Amours de Théagène et Charicîée, Hardy abandonna la forme des journées, et divisa ses pièces en actes, sous le nom plus décent de tragédies et de tragi-comédies *. Mais il ne se crut point obligé, sous ce nouveau costume, à une régularité plus sévère; il montre, dans le premier acte de son Alceste, Hercule à la cour d*Eurysthée; le second, le troisième et le cinquième actes se passent à la cour d'Admète, et le quatrième aux enfers, où Hercule va chercher Alceste, et d'où, par la même occasion, il délivre Thésée et emmène Cerbère. Dans Phraaie, ou le Triomphe des vrais Amans, le spectateur voyage de Thrace en Macédoine et de Macédoine en Thrace -, la tragédie de Panthée comprend plusieurs jours; les trois premiers actes de Gesippe, ou les deux Amis, se passent à Athènes, et les deux derniers à Rome, plusieurs années après. Comptant peu sans doute, pour entraîner les spectateurs, sur un dialogue quelquefois raisonnable, mais froid, languissant et sans esprit, Hardy les en dédommage par le spectacle de l'action, qu'il étale sans réserve sous leurs yeux. Dans ScédasCy ou T Hospitalité violée, deux jeunes filles, violées par leurs hôtes, se défendent sur le théâtre jusqu'au dernier moment, marqué probablement par une retraite dans la coulisse, que n'in-

i U donne encore le tilre de poème dramalique à sa Gigantoma-* ehie, pièce à machines, où Ton voit combattre les dieux et les géants. Cette pièce est cependant divisée en actes.

dique pas même Tinterruption du dialogue. Leurs ravisseurs les tuent ensuite sur la scène. Dans Lucrèce, qui n'est pas la chaste Lucrèce, un mari, témoin de rinfidélité de sa femme, rend compte à mesure, au spectateur, de ce qui se passe entre les deux amants dans la coulisse, et ne les interrompt que lorsqu'il a vu, de ses propres yeux vu ce qu'il lui en faut pour l'autoriser à les tuer tous deux. Aristoclée, dans le Mariage infortuné , meurt sur la scène des efforts que font pour se l'arracher les gens de Straton, amoureux d'elle, qlii veulent l'enlever, et les parents de Callisthène, son mari, qui veulent la retenir.

Il est difficile de déniêler ce qui constitue , dans ces compositions, la différence de la tragédie et de la tragicoinédie : elle ne tient ni à la nature du sujet, ni au rang des personnages. Scedase, dont tous les personnages sont de simples particuliers, est une tragédie, et mérite assurément ce titre par son dénouement; mais l'épouvantable mort d'Aristoclée ne fournit qu'une tragi-comédie, Didon est une tragédie ; la dignité des personnages à' A Iceste, et le pathétique de leur situation, ne les élèvent pas au-dessus de la tragi-comédie. Deux sujets, également tragiques, de la mythologie grecque fournissent à Hardy la tragédie de Méléagre, et la tragi-comédie de Procris. L'irrégularité est la même dans les deux genres ; et quant au ton, celui de Hardy, en général peu élevé, laisse à peine apercevoir

les nuances d'un naturel plus familier qu'il paraît avoir voulu inlroduire dans quelques scènes de ses tragicomédies, DBiisProcriSy par exemple, Titon se plaint eu termes fort légers à son confident de Tinfidélité de sa femme ; l'Aurore adresse à Céphale des plaisanteries fort libres ; et dans Àlceste,\e père et la mère d'Admète, après avoir exprimé le regret de ne pouvoir racheter de leur vie celle de leur fils, changent de sentiment dès qu'on leur apprend l'oracle qui leur permet de le sauver en se dévouant, et déclarent tous deux qu'ils veulent conserver ce qui leur reste de vie.

Hardy ne fut donc point le successeur de Jodelle et de Garnier, ni l'imitateur des Grecs, mais un poète dramatique national, autaiit qu'il était possible de l'être dans une littérature où les souvenirs des anciens tenaient tant de place. Ce ne sont point leurs préceptes qui conduisent Hardy, bien qu'il profite quelquefois de leurs exemples; il leur emprunte souvent les sujets de ses fables, mais sans imiter la conduite des leurs; il écarte de leurs règles celles qui ne lui paraissent pas convenir à la scène et au goût de son temps ; il adopte la coupe de leurs tragédies , mais il en retranche les chœurs comme a superflus à la représentation, et de trop de fatigue à refondre. » Il refond à sa manière les sujets dont il s'empare. Trop sensé et trop peu homme du monde pour habiller, comme on le fit plus tard, les personnages grecs et romaine à le mode du moment, il se

garde pourtant de leur conserver cette couleur antique et locale qui aurait fort étonné un public tout français. C'est en français aussi, bien qu'en mauvais français, que Hardy parle à ce public. Les défauts de son style ne sont ni la savante obscurité, ni les tours forcés, ni le néologisme étudié de Ronsard; il a la dureté, Tincorrection,. l'impropriété, la trivialité d'un homme' à qui la nécessité de pourvoir à sa propre subsistance, et à celle d'une troupe de comédiens, coûtait quelquefois deux mille vers en vingt-quatre heures. Le talent de Hardy ne connut d'autres entraves que celles de la pauvreté ; rien ne lui fut imposé que la fécondité, et jamais devoir ne fut mieux rempli. Six cents pièces de théâtre^, toutes en vers, dont quelques-unes furent composées, apprises et représentées en trois jours *,

1 D^autres disent huit cents; il n*en reste que quarante-une, en y comprenant les huit poèmes dramatiques dont se composent les Amours de Théagène et Chariclée, (Voyez Guéret, Guerre des Auteurs, p. 161.)

s II parait que le prix était pour chacune de trois écus. La comédienne Beaupré, qui avait joué les pièces de Hardy et jouait celles de Corneille, disait : « M. Corneille nous a fait un grand tort; nous avions ci-devant des pièces de théâtre pour trois écus, que Ton nous faisait en une nuit; on y était accoutumé, et nous gagnions beaucoup; présentement, les pièces de Corneille nous coûtent beaucoup d'argent et nous gagnons peu de chose. » — « 11 est vrai, ajoute Segrais, de qui nous apprenons ce fait {Segraisiana, p. 214), que ces vieilles pièces éioient misérables ; mais les comédiens étoieat excellens et les faisoient valoir par la représentation.» Hardy est, à ce qu'on

servirent par leur nombre, au moins autant que par leur mérite, à établir la réputation de Hardy et le goût des ouvrages dramatiques en France. Comme Hardy, Lope de Véga composait une pièce en vingt-qualre heures, et tous les deux ont été les fondateurs du théâtre de leur nation. La variété est le mérite le plus nécessaire aux premiers succès d'un art qui a besoin de la foule; avant d'avoir formé le goût ou l'habitude qui retient les spectateurs , il faut donner le mouvement qui les attire, et la curiosité peut seule produire ce mouvement ; mais il faut que sans cesse renouvelée, la curiosité rappelle sans cesse, par l'espoir de la nouveauté, vers des plaisirs dont l'habitude n'a pas encore fait un besoin. Ni la décence relative que Hardy avait donnée au ton de ses personnages, ni une certaine mesure de raison et de vraisemblance qu'il s'efforçait d'apporter dans ses plans, ni le mouvement qu'il savait imprimer à son action, ni même les machines dont il l'embellissait quelquefois, n'auraient ramené longtemps les spectateurs à des pièces où ils ne pouvaient trouver ni de quoi satisfaire un goût réfléchi, ni de quoi ranimer des émotions profondes; si Hardy eût donné, à perfectionner son spectacle, le temps qu'il employait à le varier, quelques gens de goût auraient

prétend, le premier qui ait tiré de l'argent de ses uièr<^s. Auparavant, les comédiens prenaient celles qu'ils trouvaient imprimées, ou les faisaient eux-mêmes.

pu applaudir à ses intentions, mais la foule se serait retirée. Cinthio, acteur d'une troupe italienne, répondait au comte de Bristol, qui lui reprochait le peu de vraisemblance des pièces qu'il représentait : a S'il y en a avait davantage, de bons acteurs mourraient de faim « avec de bonnes comédies. » Et quand les acteurs meurent de faim, il n*y a bientôt plus d'acteurs, ni par conséquent d'auteurs dramatiques.

Hardy fit vivre les siens; c'était alors le plus grand service qu'il pût rendre à son art. Plusieurs fois le défaut de spectateurs obligea les^eux troupes à se réunir, et à se borner aux seules représentations de l'hôtel de Bourgogne, dont les comédiens avaient obtenu, dès 1612, le titre de comédiens du roi, et une pension de 1,200 liv. : mais depuis 1600, il ne cess^ jamais d'y avoir à Paris au moins une troupe de comédiens, et les pièces de Hardy furent longtemps leur fonds le plus solide. Le moment était venu où il ne fallait aux poètes que Fétablissejnent d'un théâtre régulier pour leur donner envie d'y monter. Hardy avait rendu ce théâtre plus décent et plus digne de leurs essais. Le goût que le public commençait à sentir pour les plaisirs de l'esprit ne trouvait qu'un faible et froid aliment dans les vers soignés et compassés de l'école de Malherbe. La scène appelait tous les hommes qu'une imagination plus vive, un talent plu« libre, un caractère plus actif, poussaient dans une car-

rière plus animée et yers des succès plus bruyants. Théophile, poëte sans goût mais non pas sans talent, disait en s'adressant à Hardy :

Jamais ta veine ne s^amuse A couler un sonnet mignard ; Détestant la pointe et le fard Qui rompt les forces à la muse,

Je marque entre les beaux esprits, Malherbe, Bertaut et Porchères, Dont les louanges me sont chères.

Comme j'adore leurs écrits.

Mais à r^ir de tes tragédies, On verroit faillir leur poumon, Et comme glaces du Strymon Seroient leurs veines refroidies.

Théophile donna au théâtre sa Thisbé, où se rencontrait quelquefois, mêlée aux ridicules concetti du temps, une élégance poétique dont Hardy n'avait jamais eu ridée. Racân, dont Malherbe admirait Timagi nation et blâmait la négligence ' , y porta, dans ses Bergeries, plus d'élégance encore et de pureté. Mairet, Rotrou ne firent connaître leurs noms que sur le théâtre ; Scudéry et La Calprenède s'y jetèrent à corps perdu. « Depuis « que Théophile eut fait jouer sa Thisbé et Mairet sa a Sylvie, M. de Racan ses Bergeries et M. de Gombauld

i Malherbe disait de Racan « quMl avoit de la force^ mais qu'il ne iravailloit pas assez ses vers.» (Pélisson, Histoire de VAcadémiey p. 4^7.)

a son Amaranthe, le théâtre fut plus célèbre, et plu- « sieurs s'efforcèrent d'y donner un nouvel entretien. « Les poètes ne firent plus de difficulté de laisser mettre a leur nom aux affiches des comédiens ; car au parace vaut on n'y en avoit jamais vu aucun ; on y mettoit « seulement que leur auteur leur donnoit une comédie a d'un tel nom *. » Le poète dramatique ne fut plus Y auteur des comédiens, mais celui du public; l'art dramatique devint, dans les Lettres, un des plus brillants moyens de succès, et bientôt le goût que prit à ce divertissement le cardinal de Richelieu en fit un des plus sûrs moyçns de faveur. C'était évidemment vers le genre dramatique que se tournait la poésie française ; mais rien n'annonçait encore l'élan que devatt lui imprimer Corneille. 11 est aisé de concevoir ce que devait être un théâtre livré aux caprices d'une imagination qui ne cherchait qu'à se délivrer du frein des règles qu'acceptaient les autres genres de poésie ; aux applaudissements d'un public qui n'y demandait que la nouveauté; aux fantaisies de la mode; à l'ambition de tous les poètes en qui l'aspect d'une nouvelle carrière suffisait pour éveiller la présomption d'un nouveau talent. Mairet se présentait sur le théâtre à seize ans, Rotrou à dix-huit; Sçudéry y arrivait en gascon %

* Sorel, Bibliothèque française, p. 185. • -

* D* autres disent normand, Scudéry était d'origine provençale mais il était né au Havre, où était marié son père.

se vantant de son ignorance : « Dans la musique des <« sciences, je ne chante que par nature... J'ai passé « plus d^années parmi les armes que d'heures dans mon « cabinet, et usé beaucoup plus de mèches en arque-

0 buses qu'en chandelles : de sorte que je sais mieux « rangerles soldats que les paroles, et mieux quarrerles « bataillons que les périodes*. » Le théâtre convenait à l'impertinence poétique de Scudéry; c'était là qu'on croyait pouvoir se dispenser du soin, et même de la correction du style; là on mêlait à son gré le recherché, l'ampoulé, le trivial, et l'extravagance des paroles ne le cédait qu'à celle des inventions. Le mouvement, presque banni des autres genres de poésie, semblait le seul mérite requis sur le théâtre ; et ce mouvement, qu'on se gardait bien de chercher dans les passions de l'âme, était entretenu par un entassement d'aventures romanesques : enlèvements, combats, travestissements , reconnaissances , infidélités , rien, n'était épargné pour animer la scène et pour étourdir le spectateur sur le défaut d'esprit et de vérité de ces insipides romans, presque toujours mis en scène sous le litre commode de tragi-comédies, et dont la tragédie proprement dite ne se distinguait que par un plus singulier mélange de trivialité et d'enflure, la comédie par une plus étrange indécence, et la pasto-

* Préface de Lygdamon,

raie par un plus monstrueux emploi de tous les moyens. Que devenaient, danscette confusion,les règlesd'Aristote et le souvenir des Grecs et des Romains? Les unités, observées par hasard ou violées sans scrupule, prescrites par quelques savants, méprisées par la plupart des autres, n'étaient guère qu'un sujet de discussion, indifférent à ceux qui auraient dû s'en occuper le plus. La simplicité trop. nue des sujets antiques ou historiques avait fait place à des sujets.d'invention où rien ne gênait la bizarrerie des conceptions de l'auteur, et à de nombreuses imitations soit du théâtre espagnol, soit du théâtre italien, où quelques gens de goût conseillaient aux poètes d'aller chercher quelque idée de la régularité nécessaire au poème dramatique *. Le public moins délicat laissait, à ceux qui se chargeaient de Tamuser, le choix des moyens qu'il leur plairait d'y employer; sa faveur ignorante était à la merci de quiconque prenait un peu de peine pour s'en emparer; le talent pouvait y parvenir , la médiocrité pouvait y pré ten- I dre ', nulle route enfin n'était tracée, mais toutes étaient libres, lorsque Corneille se présenta pour les tenter.

^ Le cardinal de la Valette ayant engagé Mairet à composer une t^astorale dans la forme et le goût des pastorales italiennes, ce fut j en étudiant les auteurs dramatiques italiens que Mairet reconnut la [ nécessité des unités auxquelles il n'avait pas cru devoir s'astreindre tant qu'elles ne lui avaient paru commandées que par l'exemple des anciens, et d'après lesquelles il composa sa Sylvanire (1623); cependant il ne les observa pas toujours depuis.

Pierre Corneille, né le 6 juin 1606 à Rouen, dans une famille de la magistrature S était destiné au barreau, et fut élevé dans les études sévères de cette grave profession» : il sentit cependant de bonne heure son génie s'échapper vers des occupations plus rapprochées de la carrière où devait le pousser une vocation si bien prouvée par toute sa vie. L^amour lui dicta ses premiers vers, et il lui a fait hommage de sa gloire :

Charmé de deux beaux yeux, mon vers charma la cour, Et ce que j'ai de mieux, je le dois à Tamour *.

On croira difficilement cependant qiie Tamour ait été la source principale du génie de Corneille, et pour se

^ Son père était avocat du roi à la table de marbre de Normandie, et maître particulier des eaux et forêts dans la vicomte de Rouen ; sa mère, Marthe Le Pesant de Boisguilbert, était ûlie d*un maître des comptes. On trouvera, dans les Éclaircissements et pièces historiques que je place à la suite de la vie de Corneille, des détails intéressants et nouveaux sur sou père, et sur les lettres de noblesse que lui con< fera Louis XIIL Je dois ces renseignements à la bienveillance de M. Floquet, si versé dans Tbistoire politiqueet littéraire de la Normandie. {Éclaircissements et pièces historiques, n» 1 .)

s n Ût ses études à Rouen, dans le collège des Jésuites, et il y obtint un prix en 1618 ou 1619^ « J'ai vu, m'a écrit le savant M. Floquet, dans la riche bibliothèque de feu M. Villenave, le volume qui fut donné alors à Pierre Gorn£ille : c'est un volume in-folio; sur les plats du linre sont en or les armes d'Alphonse d'Ornano, lieutenantgénéral au gouvernement de Normandie à cette époque, et qui, en cette qualité, avait fait les frais des prix distribués au collège. Une notice détaillée et signée du principal indique dans quelle classe et ^quel titre avait été décernée au jeune Corneille cette récompense. »

• Excuse à Ariste, etc.

convaincre qu'il fut peu redevable à ce sentiment, il suffit de lire ce que, dans un moment d'humeur, il dit ailleurs de son premier amour :

Soleils, flambeaux, attraits, appas, Pleurs, désespoirs, tourments, trépas.

Tout ce petit meuble de bouche Dont un amoureux s' escarmouche.

Je savois bien m'en escrimer ;

Par là je m'appris à rimer.

Ce n'était là, en effet, qu'apprendre à rimer, et rimer était bien peu de chose pour Corneille. Mais, si Ton en croit Fontenelle, ce n'est pas là tout ce que lui apprit Tamour: « Hardy commençoit à être vieux, et bientôt

c( sa mort auroit fait une grande brèche au théâtre,

a lorsqu'un petit événement, arrivé dans une maison « bourgeoise d'une ville de province, lui donna un a illustre successeur. Un jeune homme mène un de ses « amis chez une fille dont il étoit amoureux ; le nou- 0 veau venu s'établit sur les ruines de son introducteur; « le plaisir que lui fait cette aventure le rend poète j <c il enfaituuQ comédie, et voilà le grand Corneille*. »

* Fontenelle, Histoire du Théâtre français, p. 78, 79. Tel est, en eiïet, le sujet de Mélite, sa première. pièce. Cependant cette anecdote paraît contredite par une note de VEa^cuse à Ariste, oîi l'on nous apprend que ces beaux,yeux qui charmèrent Corneille étaient ceux de M™e de Pont, femme d'un maître des comptes de Rouen, « qu'il a^oit connue toute petite fille pendant qu'il étudioit à Rouen t au collc£:e des Jé&uitâs. »

Voilà du moins tf où le grand Corneille est parti; mais rien, dans ce point de départ, ne fait pressentir sa gloi re.

Elle eut mes premiers vers^ elle eut mes premiers feux^

dii encore Corneille ; et il répète, en plusieurs endroits de la même pièce, que ce fut cet amour qui M apprit à rimer ^ et que le goût de sa maîtresse pour les yers,

Le fit devenir poète aussitôt qu'amoureux.

Il ajoute ensuite :

Je ne vois rien d'aimable après Tavoir aimée; Aussi n'aimai-je plus^ et nul objet vainqueur N'a possédé depuis ma veine ni mon cœur.

Ces vers ont été faits en 1635 ou 1636; ainsi Tobjetde celte unique passion ^qui a occupé les dix ou onze premières années de Corneille» et lui a inspiré ses premiers vers, est nécessairement sa Môlile, si Méiite a jamais existé. Mais comment accorder celte ancienne liaison entre Corneille, encore écolier, et Mn»e de Pont, encore toute petite fille, avec la manière dont Fontenelte introduit chez Méiite Corneille déjà avocat ? (Voyez la Vie de Corneille, par Fontenelle, t. \\\ de ses Œuvres, p. 81 .) Il eslégalement difficile d'accorder, avec ces diverses circonstances, la date de Tannée 1625, indiquée par Fontenelle comme celle de la représentation de Méiite. Corneille, né en 1606, n'aurait eu alors que dix-neuf ans ; ses études devaient être à peine achevées; il était diflicile qu'avant de composer sa pièce, il eût, ainsi que nous l'assure Fontenelle , paru déjà au barreau, quoique sans succès. D'autres ouvrages donnent la date de 1629. Fontenelle, qui écrivait soixante-dix ans après cette époque (vers 1700), Fontenelle, né cinquante ans après son oncle (en 1656), pouvait n'avoir trouve que des ti'âditions confuses et effacées dans une famille pour qui les anecdotes littéraires de la vie de Corneille avaient probablement été d'abord moins intéressantes qu'elles ne le furent depuis pour un

Si, dans ses premîersouvrages,on découvre quelque originalité, ce n'est pas celle du génie, mais celle du boa sens qui commence à démêler l'absurdité de ce qu'il se soumet à imiter. Les modèles offerts à l'imitation de Corneille n'étaient faits ni pour le diriger, ni pour le gêner: « Je n'avois pour guide, dit-il dans « Texamen de Mélite, qu'un peu de sens commun,

neveu riche de sa gloire. Ceux pour qui elles auraient pu avoir le plus d'intérêt, Thomas Corneille et M™* de Fontenelle, femme, diton, de beaucoup d'esprit, nés à une très-grande distance de leur aine (Thomas naquit en 1625), n'avaient rien pu savoir par eux> mêmes. J'aurai occasion de relever plusieurs erreurs manifestes de Fontenelle sur les faits de la vie de son oncle.

M. Taschereay , dans son Histoire de la Vie et des Ouvrages de Corneille (in*8o, Paris, 1829), a contesté aussi l'anecdote rapportée par Fontenelle; et je trouve dans un mémoire lu à l'Académie de Rouen, par M. Ëmm. Gaillard, en 1834, et qui contient^ sur Corneille, quelques détails biographiques assez curieux, le passage suivant:

c M. Taschereau s'est trompé sur Mélite, dont il fait un être imaginaire. S'il avait lu le Moréri des Normands, manuscrit delà biblio* Ihèque de Caen^ il aurait vu que Mélite est l'anagramme de Milet; or, Tabbé Guyot, ancien secrétaire duPuy de la Conception de Rouen, affirme que MMo Milet était une très-jolie personne de notre ville. J'ajouterai qu'elle demeurait à Rouen, rue aux Juif», n^ 15. Le fait m'a été attesté par M. Dommey, ancien greffier en chef de la chambre des comptes, homme qui aurait cent vingt ans aujourd'hui, et qui disait tenir cette particularité de très-vieilles demoiselles, habitani cette maison, rue aux Juifs, quand, lui, il était fort jeune et ne l'habitait pas encore. L'existence de M^i" Milet est d'ailleurs de tradition à Rouen. Je l'ai ouï raconter, dans ma jeunesse, à des octogénaires du plus haut rang, et dontTun, le chevalier de Maisons, était Tami de M. de Cideville. » Précis analytique des travaux de VAeadé-r mie de Rouen pendant l*année 1834, p. 165-166.)

« ayec les exemples de feu M. Hardy*, et de quel- « ques modernes qui commençoient à se produire^ et e n'étoient pas plus rentiers que lui. » Aussi, selon ses expressions, « Mélite n'a garde d^être dans les a règles, puisque, ajoute-t-il, je ne savoîs pas alors «c qu'il y en eût. » Il importait peu qu^il le sût: apprendre à relsserrer dans Ij^s yingt-quatre heures une intrigue à laquelle Corneille a donné l'étendue d'un mois, était alors un progrès peu important à introduire dans un art où tout était à créer, et quMl fallait fournir de sujets bien choisis et de sentiments vrais et passionnés^ avant de songer à y tracer, dans le vide, des formes encore inutiles.

La raison cependant avait indiqué à (Corneille quelques-unes de ces formes. « Ce sens commun, dit-il, • tt qui étoit toute ma règle, m'avoit fait trouver Punité «c d'action pour brouiller quatre amants par une seule « intrigue, et m'avoit donné assez d'aversion de cet « horrible dérèglement qui mettoit Paris, Rome et a Constanlinople sur lé même théâtre, pour réduire le a mien dans une seule ville*. » Mais là s'arrête Taii du jeune Corneille; là se borne ce qu'il a su donner à la vérité de la représentation et à la vraisemblance de

1 Hardy élait mort à Tépoque où Corneille fit ses examens; mais il vivait lors dé la représentation de Mélite, et ne mourut qu^deux ou trois ans après.

% Examen de Mélite,

raction. Érasie, furieux contre Tircis, qui Ta supplanté auprès de sa maîtresse, écrit, au nom de cette maîtresse, des lettres d'amour à Philandre, amoureux de b sœur de Tircis. La vanilé de Piiilandre ne lui permet, ni de douter de sa bonne fortune, ni d'y résister, ni de s'en cacher; voilà l'intrigue qui brouille les quatre amants, sans qy'aucun d'eux ait cherché à se procurer la moindre explication. Tircis et Mélite, les héros de la pièce, sont prêts à mourir de douleur, sans se demander pourquoi. Éraste les croit morts, le remords le prend, il en devient fou. Dans sa folie, il s'imagine descendre au Tartare pour les chercher, décidé, si Pluton ne les lui rend pas, à enlever Proserpine. Il saute sur les épaules d'un voisin, qu'il prend pour Caron, et qu'il assomme de coups pour le forcer à lui donner passage dans sa nacelle. 11 rencontre ensuite Philandre, qu'il prend pour Minos, et à qui sa confession apprend comment il s'est moqué de lui. Voilà le genre de comique que Corneille" ce en le condamnant en son âme S » employait comme c< un ornement de théâtre « qui ne manquoit jamais de plaire, et se faisoit soua vent admirer*. » iMélite, à qui Tircis parle de l'amour qu'elle inspire, lui répond :

Je ne reçois d'amour el n'en donne à personne : Le moyen de donner ce que je n'eus jamais ?

1 Examen de Mélite, ' IMU.

Elle veut, au lieu de cela, « prêter à Éraste les f roice deurs » de son âme; mais les froideurs ne peuvent subsister à sa vue :

Et vous n'en conservez que faute de vous voir ?

répond galamment Éraste ; à quoi Mélite, qui ne veut pas demeurer en reste, repart sur-le-champ :

Eh quoi ! tous les miroirs ont-ils 'de fausses glaces !

C'était là « le style naïf qui faisoit une peinture de la « conversation des honnêtes gens*; » c'était par de tels moyens que la comédie obtenait, pour la première fois, l'honneur de faire rire « sans personnages ridicules, a tels que les valets bouffons, les capitans, les doc- « teurs, et simplement par l'humeur enjouée de a gens d'une condition au-dessus de ceux qu'on voit a dans les comédies de Plante et de Térence '. » Du reste, quant aux caractères, Tircis serait à la place d'Éraste, Éraste à la place de Tircis, qu'on ne s'apercevrait pas de la différence. Un amant léger et un peu poltron, placé là pour faire ressortir le héros de la pièce, une jeune fille indifférente et gaie, opposée à la sensible Mélite, forment les traits les plus saillants de cette comédie^ dont le a genre sans exemple dans

^ Examen de Mélite.

* Ibid.

a aucune langue, d et dont l'originalité et le mérite, forçant les suffrages du public qui s'était montré d'abord peu empressé pour Fouvrage d'un auteur inconnu *, obtinrent un tel succès et attirèrent une telle afïluence que les deux troupes de comédiens, réunies jen ce moment à l'hôtel de Bourgogne, se séparèrent de nouveau; la troupe du Marais, fondant de brillantes espérances sur le nouvel auteur qui paraissait avec tant d'éclat, alla reprendre son ancien domicile ' ; et le vieux Hardy, toujours attaché à la troupe qu'avaient soutenue ses travaux , eut souvent occasion de reconnaître, du

i < Les trois premières représentations ensemble n'eurent pas

tant d*afQuence que la moindre de celles qni suivirent dans le

même liyver. » (Ck)rneille, ÉpUre dédicatoire de Mélite, à M. de Liancourt.)

« Voyez V Histoire de la ville de Paris, liv. XXIX. Autant qu'on ea peut juger par les renseignements assez obscurs qui nous sont parvenus sur les théâtres de cette époque, il paraîtrait que les cornédiens de l'Hôtel de Bourgogne, fidèles à l'héritage des Confrères et des Enfants de Sans-Soucy, jouaient habituellement la farce, et que les acteurs du théâtre du Marais s'étaient destinés plus spécialement à la comédie et à la tragédie. Mondory, le plus célèbre acteur tragique de ce temps, était chef de la troupe du Marais. Cependant le goût des spectacles réguliers, bannissant les farces, finit par mettre les deux troupes sur le même pied. Les comédiens de l'Hôtel de Bourgogne furent souvent recrutés par des acteurs de la troupe du Marais, que les ordres du gouvernement y faisaient passer, proba^ blement sur leur demande* particulière. Malgré ces pertes qui l'af faiblissaient, la troupe du Marais se soutint jusqu'en 1673, qu'elle fut réunie à celle du Palaîs-Royal, troisième troupe formée sous les auspices du cardinal de Richelieu.

moins au moment du partage, le mérite de son jeune rival *. ^

Quel était donc, dans le premier ouvrage de Corneille, ce mérite honoré d*un succès si éclatant? Une supériorité d'art et d'intrigue dont n'avait approché aucun de ses contemporains; une sagesse de raison égalé à la richesse de l'esprit ; enfin, la nouveauté d'une première lueur de goût, d'un premier effort vers la vérité. Ce style, qui nous paraît si peu ndify était pourtant, comme le dit Corneille, celui de la conversation des honnêtes gens et de la galanterie. Le dialogue de Mélite devait paraître simple et naturel auprès de celui de Sylme^y « tant récité, dit Fonlenelle, par nos pères « et nos mères à la bavette •, » et qui se compose en entier de quarante ou cinquante distiques du genre de ceux-ci :

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