‹ Corneille et son tempsChapitre 11 sur 63 · SUU PIERRE CORNEILLE, LE PÈRE · texte numérisé non relu

SUU PIERRE CORNEILLE, LE PÈRE

El sua LES LETTBES DE NOBLESSE ACCOBDBES A SA FAMILLE, PAB LOD1S |lll ET LOUIS JJV, EN 1637 ET 46(i9,

Eitrait d’un Mémoire lu par M. Floquet, à l’Académie de Rouen, • ' . le §0 janvier (837,

L’erapressemeni avec lequel vous avez toujours reçu le* documeuts nouveaux relatifs au grand Cornaille semble me promettre un accueil favorable pour une pièce découverte par moi toui récemment, encore bien qu’elle concerne, non le grand poète luimême, mais son père, qui, comme vous le savez, a exercé à Rouen, pendant trente ans environ, les fonctions de maître parti-? cuber des eaux-et-forèts. Cette charge honorable n’était pas toujours sans périls : alors des guerres interminables, de longues famines, des interruptions fréquentes dans les opérations du com* merce et dans les travaux de l’industrie, réduisaient souvent notre province, sa capitale surtout, à un état fâcheux au-delà de ce qu’on saurait imaginer aujourd’hui. Le peuple, sans ^ouvrage et sans pain, était difficile à contenir; les mouvements séditieux n’étaient pas rares, et on devait s’estimer heureux encore lorsqu’une multitude affamée ne s’eu prenait qu’aux forêts qui avoisinent la ville de Rouen. Aussi n’ est-il question, dans les anciens registres

ÉCLAIRCISSEMENTS

du Parlement, que de la dévastation de ces forêts , non pas par quelques individus isolés, mais par des bandes nombreuses, presque toujours armées, effroi des sergents verdiers qu’elles bravaient avec audace, qu’elles mettaient en fuite, et tuaient quelquefois.

Pendant le long exercice de Corneille çère, sous le règne de Louis XIII, rien ne fut plus fréquent que ces scènes de pillage, et il fallut toute la persévérance, toute l’intrépidité du maître particulier des eaux-et-forêts, pour y mettre un terme. Pour me borner ici à un fait, entre beaucoup d’autres que m’offraient les registres du Parlement de Normandie, on voit, au mois de janvier 1612, Pierre Corneille père résister en personne à des bandes armées qui pillaient, chaque jour, la forêt de Roumare1. Chose étrange ! des douze sergents préposés jusque-là à la garde des forêts voisines de Rouen, huit venaient d’être congédiés, en un temps où les voleurs de bois pullulaient ; et c’est suivi de quatre sergents seulement que Corneille père, assisté d’un substitut du procureur-général, se rend à cheval au lieu où se commettaient les désordres. Sur le chemin de Bapaume, une bande de quinze ou vingt pillards, munis de serpes et de haches, s’offre à eux. Aux interpellations de Corneille, ces hommes désespérés répondent Hardiment « qu’ils vont à la forêt, et qu'ils meurent de faim et de froid. » Corneille , si peu accompagné, ne craint pas de faire arracher à quelques-uns de ces hommes leurs haches et leurs outils. Mais ce ne fut pas sans peine, et on cuida veoir (dit le’ registre) une révolté contre luy et les siens. » A peu d'instants de là, un de ses quatre sergents est maltraité par l’avant-garde d’une autre bande de plus de trois cents pillards armés qui, descendus de la forêt de Roumare, chargés de bois, se tenaient en haie aux avenues, « et y avoit danger (disent les registres) qu’ils ne se jetassent sur maître Pierre Corneille et sur ceux qui l’accompagnaient. » Il se hâte de revenir à Rouen faire au Parlement son rapport, que nous venons de reproduire presque textuellement. Cette cour souveraine aperçoit toutes les conséquences de pareils désordres, « non pas seulement (disent les gens du roi) pour le dommage dans les forêts, mais à cause de la révolte qui se préparait pour tous les cas où il arriverait quelque nécessité; » et, renseignée par Pierre Corneille, elle prend des mesures qui font, du moins pour un temps , cesser ces mouvements populaires. Que

1 Registre secret du Parlement de Rouen (manuscrit), 7 Janvier 16 tâ,

l’on imagine tous les cas semblables, si fréquents pendant le règne de Louis XIII, ou, durant un exercice de trente années, Corneille père eut ainsi à résister en personne, et tout seul, pour ainsi dire, à un peuple atfamé réduit au désespoir, on sentira combien il y eut de justice dans l’octroi qui lui fut fait, par le roi, des lettres de noblesse que nous venons de déqpuvrir, après de longues et vaines recherches faites, à diverses époques, dans l’intérêt des descendants du grand poète. Non pas, hâtons-nous de le dire, que nous ne sentions aussi bien que personne combien pâle peut paraître la noblesse résultant d’uue charte royale, auprès de celle que Corneille-le-Grand sut conquérir lui-même par ses travaux et son génie ; mais, dans notre temps d’investigations curieuses et insatiables, où l’on veut tout savoir sur des hommes tels que Corneille, pourquoi repousserait-on le souvenir d’une marque d’honneur accordée, pour de longs et éminents services, au père de ce grand homme, marque d’honneur dont se prévalurent toujours et notre grand poète et Thomas, son frère? chose assez naturelle, sans dioute, en un temps où des titres semblables pouvaient, dans certains lieux, leur valoir l’honorable accueil que l’on eût peut-être dénié à leurs talents seuls, et que, dans notre siècle si abondamment pourvu de lumières et si éminemment philosophique, on marchande parfois encore à l’homme de mérite qui n’est pas un peu riche ou un peu haut placé. Ainsi, fils d’une Le Pesant de Bois- Guilbert (nom dès longtemps, et de nos jours encore, honoré dans la province), et d’un magistrat consciencieux et intrépide, anobli pour ses services multipliés et non sans éclat, Pierre et Thomas Corneille, l’un sieur de Damville, l’autre steur de Liste, écuyers tous deux, étaient, en certains lieux d'honneur, accueillis d'abord comme gens de bonne famille, puis ensuite recherchés sans doute et fêtés comme poètes et écrivains.

Pour nous, ne méprisons point ce qu’ils n’ont pas dédaigné, et ce qui, d’ailleurs , fut accordé à leur famille à une époque où l’éclatant et tout récent succès du Cid, succès inouï jusqu’alors au théâtre, put bien paraître un complément aux titres multipliés du père, et lui valoir l’octroi royal d’une noblesse qui devait revenir au grand poète, son fils aîné. Le Cid, en effet, avait par en 4 636 ; et, en janvier 1637, il y a précisément deux cents ans, Louis XIII signait les lettres de noblesse octroyées par lui à Pierre Corneille, père de Corneille-le-Grand. Par un édit de janvier 1 634

ÉCLAIRCISSEMENTS

(article 4), ce monarque avait promis « qu’à l'avenir il ne seroit « expédié aucune lettre d'énoblissement si non pour de grandes « et importantes considérations. » Octroyées en janvier 1637, à une époque si rapprochée de l’édit, ces lettres semblent n’en avoir que plus de prix encore.

« Louis, par la grâce de Dieu, *roi de France et de Navarre, i tous présents et à venir, salut.

< La noblesse, fille delà vertu, prend sa naissance, en tous estais bien policés, des actes généreux de ceux qui esmoignent, au péril et perles de leurs biens et incommodités de leurs personnes, estre utiles au service de leur prince et de hnchose publique; ce qui a donné subject aux roys nos prédécesseurs et à nous de faire choix de ceux qui, par leurs bons et louables effets, ont rendu preuve entière de leur fidélité, pour les eslever et mettre au rang des nobles, et, par ceste prérogative, rendre leurs vie et actions remarquables à la postérité. Ce qui doibt servir d'émulation gux autres, à ceste exemple, de s'acquérir de l'bonueur et réputation, en espérance de pareille rescompence.

« Et d’autant que, par le tesmoignage de nos plus spéciaux serviteurs, nous sommes deuement informés que nostre amé et féal Pierre Corneille, issu de bonne et honorable race et famille, a toujours eu en bonne et singulière recommandation le bien de cest estât et le nostre en divers emplois qu'il a eus par nostre commandement et pour le bien de nostre service et du publiq, et particulièrement eu l’exercice de l’office de maislre de nos eaqes et forests, en la viconié de Rouen, durant plus de vingt ans, dont il s'est acquitté avec un extrême soing et fidélité, pour la couseryation de nos dictes forests, et en plusieurs autres occasions où if s’est porté avec tel zèle et affection que ses services rendus et ceux que nous espérons de luy, à l’advenir, nous donnent subject de recongnoistre sa vertu et mérites, et les décorer de ce degré d’honneur, pour parque et mémoire 4 sa postérité,

« Sçavoir faisons que nous, pour ces causes et autres bonnes et. justes considérations à ce nous mouvans, voulans le gratifier et, favorablement traicter, avons le dict Corneille, de nos grâce spécialle, pleine puissance et authorité royaHe, ses enfans et postérité, masles et femelles, uaiz et à naistre en loyal mariage, aunoblys et ennoblissons, et du litfre et qualité de noblesse décoré et déco-

rons pâr les présentes signées de nostre main. Vonlons et nous plaist qu’en tous actes et endroicts, tant en jugements que dehors, ils soient tenus et réputez pour nobles, et puissent porter le titre d’escuyer, jouir et user de tous honneurs, privilléges et exemptions, franchises, prérogatives, prééminences dont jouissent et on accoustumé jouyr les autres nobles de nostre royaume, exlraicts de noble et ancienne race; et, comme tels, ils puissent acquérir tous fiefs possessions nobles, de quelques nature et qualité qu’ils soient, et d’iceux, ensemble de ceux qu’ils ont acquis et leur pourroient escheoir à l’advenir, jouir et uzer tout ainsy que s’ils estoient nais et issus de noble et ancienne race, sans qu'ils soient ou puissent estre contraints en vuider leurs mains, ayant, d’habondant, au dict Corneille et à sa postérité, de nostre plus ample grâce, permis et octroyé, permectons et octroyons qu’ils puissent doresnavant porter partout et en tous lieux que bon leur semblera, mesmes faire eslever par toutes et chacune leurs terres et seigneuries, leurs armoiries timbrées telles que nous leur donnons et sont cy empreintes *, tout ainsy et en la mesme forme et manière que font et ont accoustumé faire les autres nobles de nostre dict royaume.

« Si donnons en mandement à nos amés et féaux conseillers les gens tenans nostre cour des aides à Rouen, et autres nos justiciers et officiers qu’il appartiendra, chacun endroit soy, que de nos présente grâce, don d’armes, et de tout le contenu ci-dessus ils facent, souffrent et laissent jouir et uzer pleinement, paisiblement et perpétuellement le dit Corneille, ses dits enfans et postérité masles et femelles, nais et à naistre en loial mariage, cessant et faisant cesser tous troubles et empeschemens au contraire. Car tel est nostre plaisir, nonobstant quelsconques édicts, ordonnances, revocquations, et reiglements à ce contraires, auxquels et à la desrogatoire des desrogatoires y contenue, nousavons desrogé etdesrogeons par les dictes présentes. Et afin que ce soit chose ferme et stable à toujours, nous avons faict mectre nostre scel aux dictes présentes, sauf, en autres choses, notre droict, et l’autruy en toutes. Donné â Paris, au mois de janvier, l’an de grâce mil six cent trente-sept,

1 Nota. D’azur, à la fasce d’or, chargées de trois têtes de lion de gueule, et accompagnées de trois étoiles d’argent posées deux en chef et une en pointe. {Armorial général de France. Ville de Paris, folio 1066. Bibliothèque Royale.)

et de nostre règne le vingt-septième, signé Louis. Et sur le reply, par le roy, De Losénie, ung paraphe. Et à costé visa, et scellé et las de soye rouge et verd du grand sceau de cire verde.

« Et sur le dict reply est escript : Registrées au registre de la court des Aides en Normandie, suivant l’arrest d’icelle du vingtquatrième jour de mars mil six cent trente-sept, signé De Lestoille, un paraphe. »

Ces lettres de noblesse furent enregistrées le 27 mars 4637, dans la chambre des comptes de Normandie, et renouvelées par Louis XIV, en mai 4669, en faveur de Pierre et Thomas Corneille.

N* fl.

(Page 197.)

Page 1