‹ Corneille et son tempsChapitre 10 sur 63 · CONSEILLÉ · texte numérisé non relu

CONSEILLÉ

pouvait, en reportant ses regards en arrière, se dire avec un juste orgueil : « J’ài fini ; ma destinée d’homme supérieur est accomplie ; ce que j’étais capable de faire, je l’ai fait ; le rang que j’étais digne d’obtenir, je l’ai obtenu ; il ne me reste plus rien à désirer. » Mais peu d’hommes savent ainsi poser eux-mêmes les bornes de leur part d’existence, ne se plus contempler que dans le passé qui leur a si pleinement appartenu, et reconnaître la justice de cette dispensation de la Providence qui compte à chacun de nous les instants dont chacun doit jouir à son tour. Corneille, si longtemps en possession d’une gloire unique, se résignait avec peine à voir les gloires qui devaient lui succéder; Racine et Molière lui étaient importuns ; « Quelquefois, dit Fontenelle, il « s’assuroit trop peu sur son rare mérite, et croyoit trop « facilement qü’il pût avoir des rivaux *. » Cependant, timide plutôt qu’envieux, il s’affligeait moins des triomphes d’un rival qu’il ne craignait de voir oublier ses propres triomphes : apprenant, en 1676 , qu’on avait fait représenter à la cour Cinna, Pompée, Horace, il s’écriait :

Est-il vrai, grand monarque, et puis-je me vanter Que tu prennes plaisir à me ressusciter ?

Qu’au bout de quarante ans, Cinna, Pompée, Horace, Reviennent 4 la mode, et reprentiebt leur place ?

Corneille s’imaginait qu’il pouvait mourir, et croyait 1 Vie de Corneille, p. 420.

avoir besoin de la mode : la douleur de ses revers semblait avoir éteint en lui jusqu’au souvenir de ses succès. Le sentiment de l’état d’abandon où il se croit tombé est peint, d’une façon qui pénètre de tristesse pour la vieillesse d’un grand homme, dans ces vers où il implore la faveur de Louis XIV pour ses derniers ouvrages :

Achève : les derniers n’onl rien qui dégénère,

Rien qui les fasse croire enfants d’un autre pèfe ;

Ce sont des malheureux étouffés au berceau ,

Qu'un seul de tes regards tireroil du tombeau.

Agésilas en foule auroit des spectateurs,

Et Bérénice enfin trouveroit des acteurs.

Le peuple, je l’avoue, et la cour les dégradent;

Je faiblis, ou du moins ils se le persuadent :

Pour bien écrire encor j’ai trop long-temps écrit,

Et les rides du front passent jusqu’à l’esprit.

Mais, contre cet abus, que j’aurois de suffrages Si tu donnois les tiens à mes derniers ouvrages !

Que de tant de bonté l’impérieuse loi . Ramènerait bientôt et peuple et cour vers moi !

Tel Sophocle à cent ans charmoit encore Athènes;

Tel bouillonnoit encor son vieux sang dans ses veines, Diroient-ils à l’envi, etc. *.

La jalousie de Corneille fut celle d’un enfant qui veut qu’un sourire le rassure contre les caresses que reçoit son frère : c’était cette faiblesse qui lui faisait voir, dans tous les événements, ce qui pouvait l’inquiéter, et

1 OEuvres div. de P. Corn., t. IX, p. 332, éd. 1738.

flans les moindres affaires, un objet d’horreur. « Il «toit « mélancolique, dit Fontenelle, et il lui-falloit des sujets « plus solides pour espérer ou pour se réjouir, que pour « se chagriner ou pour craindre... Rien n’étoil égal à « son incapacité pour les affaires, que son aversion; les « plus légères lui causoientde l’effroi et delà terreur

Dans l’intérieur « il avoit l’humeur brusque, et quel- « quefois rude en apparence; au fond, il étoit très-aisé à « vivre, bon père, bon mari, bon parent, tendre et plein « d’amitié*. » Dans le monde, il était tour à tour fier et humble, glorieux de son génie et incapable d’y puiser quelque autorité.' A la fin de sa vie , cette faiblesse de son caractère s’accrut encore par l’affaiblissement successif de ses organes. Corneille survécut un an à la perte de ses facultés, et mourut le 1er octobre 1684, âgé de soixante-dix-huit ans.

Il était doyen de l’Académie Française, où ij avait été reçu en 1647. Il s’était présenté en 1644 et en 1646 ; mais les statuts de l’Académie l’avaient écarté, parce qu’il n’habitait pas à Paris. On lui préféra, en 1644, l’avocat-général Salomon , et, en 1646, Duryer, poète tragique. « Le registre en cet endroit, dit PélisSon, à « propos de cette dernière nomination, fait mention « de la résolution que l’Académie avoit prise de pré- « férer toujours , entre deux personnes dont l’une et

1 Vie de Corneille, p. 123, 126-

« l’autre auroient les qualités nécessaires, celle qui fe- « roit sa résidence à Paris *.» Lorsque Corneille eut levé cet obstacle en fixant sa résidence à Paris pendant une grande partie de l’année, aucun rival ne songea à lui disputer la préférence. Balesdens, avocat au conseil, et attaché au chancelier Seguier, alors protecteur de l’Académie, s’était présenté; mais ayant su que Corneille se présentait aussi, « il écrivit à l’Académie une lettre « pleine de beaucoup de civilités pour elle, et aussi o pour M. Corneille , qu’il prioit la compagnie de « vouloir préférer à luy, protestant qu’il luy déféroit « cet honneur comme luy étant dû par toutes sortes « de raisons *. » A la mort de Corneille , l’abbé de Lavau, directeur de l’Académie, et Racine, directeur nommé, mais non encore en fonction, réclamèrent tous deux le droit de lui faire faire le service qu’accordait l’Académie à la mémoire de chacun de ses membres; l’abbé de Lavau l’emporta, et Benserade, qui excellait dans l’art de rendre la vérité aimable, dit à Racine : « Si quelqu’un pouvoit prétendre à enterrer o M. Corneille, c’étoit vous, et vous ne l’avez pas fait. » Racine s’en dédommagea trois mois après, en prononçant, à la réception de Thomas Corneille qui remplaça son frère à l’Académie, ce bel éloge de Pierre Corneille,

> Histoire de l’Académie , par Pélisson, p. 362. *

* Ibid., p. 364.

’ Voir les Éclaircissements et Pièces historiques, n« vm.

également remarquable par le sujet, par l’éloquence et par l’orateur.

Loué par Racine , Corneille a été commenté par Voltaire : le génie des deux juges garantit leur bonne foi ; mais le génie de Voltaire avait peu de parenté avec celui de Corneille , et cette dissemblance a trompé quelquefois la justice qu’un grand homme aime à rendre à un grand homme. Le poète des passions tendres et emportées n’a pas toujours senti son cœur ouvert à des beautés qui sèchent les larmes; le favori du monde élégant du dix- huitième siècle n’a pas su vaincre sa répugnance pour les incohérences grossières d’ün goût que Corneille commença à former ; enfin , la précipitation d’un travail trop facile , et quelquefois très-négligé, a introduit, dans le commentaire de Voltaire , des erreurs de fait 4 qui suffiraient

1 Je n’en citerai que deux exemples. Lorsque Félix, dans Polyeucte, a développé à son confident Albin les lâches espérances que fait naître en Ini le danger où s’est mis Polyeucte, il ajoute :

Mais qile pluiét le Ciel à tes yeux me foudroyé Qu’à des pensers si bas je puisse consentir,

Que jusque-là ma gloire ose se démentir !

(Acte lit, ttkne F.)

Albin lui répond :

Votre cœur est trop bon et votre âme trop haute.

Sur quoi Voltaire fait celte réflexion : « Félix dit au moins qu’il « déteste des pensées si lâches, on lui pardonne un peu ; mais parai donne-t-on à Albin qui lui dit qu'il a l’âme trop haute ? »

Pardonnera-l-on à Voltaire lui-même de s’être si étrangement

pour faire aussi supposer d’avance dos erreurs de jugement qu’il est aisé de reconpaîlre. Un peu plus d’attention dans le travail et un peu moins de çom-

mépris sur le sens de cette réponse d’ Albin, représenté dans toute la pièce comme un homme honnête et sensible, qui défend courageusement Pauline et Polyeucte contre son maître, auquel 11 montre continuellement le ridicule de ses craintes ? Quand Félix, que Sévère, d’après la prière de Pauline, vient de solliciter en faveur de Polyeucte, dit à son confident ;

Albin, as-tu bien vu la fourbe de Sévère 1

As-tu bien vu sa haine, et vois-tu ma misère t

{Acte V, i cène lr«.)

Albin lui répond, avec l’indignation d’un homme raisonnable :

Je n’ai vu rien en lui qu’un rival généreux;

Je ne vois rien en vous qu'un père rigoureux.

L’instant d'après il va lui dire :*

Grâce, grâce, seigneur ! que Pauline l’obtienne.

{Ibidem.)

Bientôt il lui remontrera le danger auquel il s’expose en faisant mourir Polyeucte, et de la .part du peuple et de la part même de l’empereur; enfin, le caractère d’Albin soutenu dans toute la pièce se montreencore dans levers qu’a relevé Voltaire; il est clair pour quiconque le lira, je ne dis pas avec attention, mais sans une prévention contraire, que la réponse d'Albin ne signifie autre chose, sinon : «en effet, votre cœur est trop bon et votre âme est trop haute pour que vous puissiez vous laisser aller à de si indignes lâchetés,» et l’on voit bien qu’il ne parle à Félix de la hauteur de son âme que pour l’empêcher de se trop abaisser.

Dans Œdipe, qui, à la vérité, peut faire excuser l'inattention du commentateur, on parle d’un Phædime qui vient de mourir de la peste, et â qui fut confié le fils de Laïus Voltaire, trompé par le nom, en parle comme d’une femme : « Une Phædime savoit qui étoit cet

plaisance pour de petites passions auraient rendu excellent un ouvrage qui , malgré sa sévérité souvent minutieuse et quelquefois outrée , est habituellement, par l’abondance, la justesse, la finesse et la clarté des observations qu’il contient , un modèle de critique littéraire. Voltaire voulut faire , envers le nom et la famille de Corneille , un acte de justice et une bonne action ; c’est grand dommage que, s’abandonnant aux faiblesses naturelles de son caractère et de son esprit, il n’ait pas conçu et exécuté son dessein avec assez de scrupule et de soin pour élever un monument digne de Corneille et de lui-même.

« enfant, mais elle est morte de la peste. » Cette erreur ne mériterait pas d’être relevée si elle nê prouvait l’inattention du commentateur. Je pourrais multiplier beaucoup ces exemptes.

ÉCLAIRCISSEMENTS

ET

ÉCLAIRCISSEMENTS

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