‹ Corneille et son tempsChapitre 15 sur 63 · LOUIS · texte numérisé non relu

LOUIS

Et plus bas: » De Loménie *. »

Mais, dans tout cela, rien encore ne prouvait qu’il s’agit ici de l’auteur du Cid, et j’allais cesser de m’en enquérir davantage, lorsque le hasard vint m’offrir ce que m’avaient refusé mes recherches.

En <650, avait été imprimé à Amsterdam un livre intitulé : Apologie particulière pour monsieur le duc de Longueville, où il est traité des services que sa maison et sa personne ont rendus à l’ Estât, tant pour la guerre que pour la paix, avec la response aux imputations calomnieuses de ses ennemis, par on gentilhomme breton *. Ce livre, assez rare aujourd’hui, m’étant tombé entre les mains, et ses premières pages m’ayant paru curieuses, l’intérêt qu’il pouvait avoir pour notre province, dont le duc de Longueville avait été si longtemps gouverneur, me dohna le désir de le lire en entier ; d’autant plus qu’en dépit de son titre, qui l’attribuait à un

i Registres de T Hôtel-de-Ville de Rouen.

s ln-4° de 136 pages.

*94 ECLAIRCISSEMENTS

gentilhomme breton, ce livre m'avait tout l'air (l’avoir été écrit par un Normand, et un Normand bien instruit des affaires du temps. Je ne tardai guère à m’en convaincre, et à dire avec un pamphlet de la même époque : « Ce Brelon-là a veu plus souvent l’emboucheure de la Seine que celle de la Loire l. » Mais quelle ne fut pas ma joie de trouver dans cet écrit la solution du problème qui m’avait quelque temps occupé! Après avoir amplement défendu le duc de Longueville, et cherché h montrer l’injustice des traitements rigoureux dont ce prince avait été l’objet, l’apologiste en venait aux créatures du duc qui avaient été enveloppées dans sa disgrâce, et on pense bien que l’avocat Baudry n’était pas oublié.

« Leur rage, disait le gentilhomme breton, ne s’est pas seulement « attachée à la personne et aux parens de monsieur le duc de Lou- « gueville, mais encore à toutes ses créatures, et à des personnes « mesmes qui n’en avoyent que des dépendances bien éloignées : « tesmoin le sieur Baudry, fameux advocat au parlement de Nor- « mandie, qui, ayant été syndic des Estais l’espace de dix-sept ans, « après avoir esté nommé par le peuple et toujours fort estimé de « la province, aussi bien que du conseil et du Parlement, s’est veu « démis de sa charge, pour ce qu’il estoit considéré de M. le duc « de Longueville , et que le lieutenant-général Roques n’a pu luy « pardonner la belle faute qu’il fit en présentant à la maison de « ville les lettres de bailly en faveur de son Altesse, comme les « ministres luy veulent mal pour la harangue qu’il fit sur le subject « de la survivance accordée par la reyne à monsieur le comte de « Dunois*. »

C’est ici l’histoire de l’avocat Baudry, et elle ne nous importe guère ; mais ce qui suit devient plus intéressant pour nous.

« Le sieur Baudry, continue l’apologiste, a du moins cette con- « solation dans sa disgrâce, qu’on ne- luy a osté la protection du « peuple que pour ce qu’on le veut impunément opprimer [le « peuple ), et qu’il n’a pas failly dans sa charge. En effet, on luy a « donné un successeur qui sçait fort bien faire des vers pour le « théâtre (le sieur Corneille, poète fameux pour le théâtre, dit ici

1 Desadveu du libelle intitulé : apologie particulière de h. le duc de longueville, Ole., 1651. In-4« de 43 pages.

* Apologie particulière, pages 114 et 415.

* Il faut entendre léi : le pouvoir, de protéger le peuple.

[Note de SI. Floquit.)

« une apostille imprimée en marge), mais qu’un dit eslre assez « malhabile pour manier de grandes affaires. Ilrcf, il faut qu'il « soit cnnemy du peuple , puisqu’il est pensionnaire deMazarin. »

Le gentilhomme breton, vous le voyez, n’y allait pas de main morte, et c’était bien à l’auteur du Cid qu’il s’en prenait; car, à cette époque, Thomas n’avait fait représenter encore que deux pièces, les Engagements du hasard, et le Feint Astrologue. Pierre Corneille, au contraire, régnait au théâtre; on ne connaissait, on ne connut longtemps encore qu’un seul Corneille, le grand, l’auteur de Cinna, de lludogune et des Horaces ; et quel autre aurait-on pu, en 1650 surtout, qualifier de poète fameux pour le théâtre?

Au reste, -ces fonctions de procureur- syndic, ôtées à l’avocat Baudry, au si grand déplaisir des amis du duc de Longueville, il n’y a guère d’apparence qu’elles eussent été ardemment convoitées par Pierre Corneille, qu’ils en avaient vu revêtir avec tant de chagrin. Le poète n’avait en tête, pour l’heure, qu’ Andromède et Don Sunche d'Aragon ; le moyen, avec cela, de penser au syndicat de nos États provinciaux? Naguère Michel Montaigne s’était ainsi trouvé, un beau jour, maire de Bordeaux, sans y avoir songé ; et les administrés de la Guyenne avaient tous, à qui mieux mieux, dormi en paix sous un maire qui, lui-même, ne veillait guère. Je gagerais bien que Pierre Corneille n’avait pas songé davantage à la charge de procureur-syndic; qu’il s’en tourmenta peu lorsqu’il en fut rêvêtu, et que, comme il se l’était laissé donner sans plaisir, il se la vit ôter sans regret, après l’avoir occupée sans grand labeur. Au reste, il demeura peu de temps en fonctions. A un an de là, les portes de la citadelle du Havre s’étaient ouvertes pour les trois princes prisonniers. Corrigé par le malheur, le duc de Longueville s’était bien promis de demeurer tranquille désormais ; il tint parole ; la duchesse de Longueville et le prince de Condé, qui n’épargnèrent rien pour l’engager dans de nouvelles intrigues, y perdirent leur peine. Le moyen après cela de ne pas rendre à un prince si soumis tous les droits, tout le pouvoir dont ses prouesses de 1619 l’avaient fait dépouiller? Mais comment aussi ce prince aurait-il pu ressaisir son ancienne puissance sans se ressouvenir de ses fidèles amis qui avaient souffert avec lui et pour lui? C’est ce qu'avait compris la cour; et il fut permis au duc de rendre h toutes ses créatures les places dont elles avaient été dépouillées; on vit donc rentrer au Vieux-Palais le marquis de Beuvron et La Fontaine -du-Pin ; on vit reparaître le

conseiller Montenay à la tète de sa compagnie de la garde bourgeoise; et enGn, le 21 mars 1651, M. Duhamel, premierconseilleréchevin, apporta à l’hôtel-de-ville uue lettre de cachet du 13 mars qui rétablissait M» Baudry dans sa charge naguère donnée à Corneille, et ordonnait à tous de le reconnaître en cette qualité, tout comme avant sa destitution.

C’en était donc fait du syndical de Pierre Corneille ; mais sans doute il se résigna sans trop de chagrin. Il terminait alors son Nicomède, se demandant peut-être quel effet produirait au théâtre ce ton ironique et railleur que, jusqu’alors, le cothurne ne connaissait pas : il pensait fort à la Bithynie, et apparemment peu à la Normandie et à ses États.

C’est avoir raconté bien longuement, peut-être, un bien petit fait qui, certes, n’ajoute rien à la gloire de Corneille ; mais pas un de ses biographes n’avait pu lire toutes ces lettres de cachel ensevelies dans les registres de l’hôtel— de— ville et du palais; pas un ne semble avoir lu l'Apologie du duc de Longueville qui en est le curieux commentaire. On peut donc pardonner quelque chose à ma joie d’avoir trouvé du nouveau, si médiocre qu’il soit, sur un gvand homme dont on a tant parlé depuis deux siècles.

Sm

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