EN 1651 ET
Le savant M. Deville a découvert à Rouen, en 1840, un fait et un manuscrit pleins d'intérêt pour la vie de Corneille. Je reproduis ici sa découverte dans les termes mêmes dans lesquels il l’a racontée, en 1841, à l’Académie de Rouen :
« On sait que Pierre Corneille est né à Rouen, rue de la Pie, dans la maison paternelle, et que cette maison dépendait de la paroisse de Saint-Sauveur, donll’g lise, qui occupait une partie du Vieux-Marché, a complètement disparu. Ayant eu occasion d’examiner les anciens registres de cette paroisse, aux archives du département, où ils fureut transportés à la révolution, j’ai été assez heureux pour acquérir la preuve que la famille de Pierre Corneille, et lui-même, n’avaient pas été étrangers à l’administration de cette paroisse, et que des témoignages, écrits de leur main, en subsistaient sur ces registres.... En suivant la trace de ce glorieux nom sur un de ces énormes volumes in-folio , revêtu encore de sa vieille couverture en veau, et qui renferme- les comptes de la paroisse de Saint-Sauveur, à partir de l’année 1622 jusqu’à l’année 1653, inclusivement, quelle fut notre surprise et notre joie de reconnaître, au compte de 1651-1652, l’écriture de Corneille lui-même, remplissant trente-trois pages entières! Tout était de sa main. C’était l’étatdes recettes et dépenses de la paroisse que Pierre Corneille présentait, comme trésorier en charge, à ses confrères. Le libellé de ce compte, écrit de sa main comme tout le reste, est ainsi conçu :
• Compte et esUt de la recepte mise et despense que Pierre Corneille , ’escuyer , cy-devant avocat de Sa Majesté aux sièges généraux de la Table de Marbre du Palais à Rouen, trésorier en charge de la paroisse de Saint-Sauveur dudit Rouen, a faite des rentes, revenus et deniers appartenants à ladicte Église, et ce pour l'aunée commençant à Pasques46ol , et finissant à pareil jour 4652, par luy présenté à Messieurs les curé et trésoriers de la dicte paroisse, à ce que pour sa décharge il soit procédé ü l'examen dudict compte et clausion d'icelui. » '
Suit le compte détaillé de la recette d'abord, puis de la dépense,
, par chapitres, en 182 articles, avec les sommes sorties en marge, le tout écrit avec beaucoup de netteté, et classé dans un ordre
remarquable A la suite du compte rendu par Pierre Corneille,
est inscrit au registre, sous la date du lundi Ie* avril 1652, le quitus qui lui est délivré par le curé et les trésoriers de la paroisse; ce quitus est signé par ceux-ci et par Pierre Corneille lui-même.
« Ces trente- trois pages in-folio, écrites tout entières de la main de ce grand homme, sont, malgré le peu d’intérêt de la matière, un monument bien précieux pour la ville de Rouen. L’écriture de Cornbille est de la plus excessive rareté. C’est la même année que Corneille écrivait, et peut-être avec la même plume qui avait tracé le compte de sa paroisse, son admirable tragédie de Nicomède. Il n’y a pas à douter qu’il ne l’ait composée à Rouen. *
« Le séjour prolongé de Corneille dans sa ville natale, contrairement à l’opinion généralement accréditée , se trouve confirmé par nos registres de Saint-Sauveur. Sa signature y figure dans les années 1648, 4649, 1651 , 1652, et témoigne de sa présence k Rouen. Nous l’y retrouvons presque sans discontinuité jusqu’en 4662, époque oii son dernier biographe, M. Taschereau, suppose avec raison qu’il quitta Rouen pour aller se fixer à Paris. A partir de *1662, son nom ne reparaît plus.... »
« A la suite du compte présenté par Corneille aux trésoriers de sa paroisse, ou lit dans le registre, sous la date du 4 " avril 1 652, la note suivante :
— « Il a esté donné par le sieur Corneille, au trésor de la dicte église, un drap de veloux (velours) noir mortuaire pour lequel Mademoiselle sa mère a contribué de la somme de cent livres qu’elle a donnée au dict trésor, parce que le dict sieur Corneille
aura la faculté de s’en servir pour eux et sa famille et domestiques, sans pour ce payer aucune chose. » —
« Ce don prouve que Corneille avait, à cette époque, l’intention de vivre et de mourir à Rouen. Il en fut autrement. Le drap mortuaire de velours noir de l’église de Saint-Sauveur ne couvrit pas les restesdu grand poète; 3aint-Roch,àParis, devait voir sesfunérailles. »
( Note biographique sur Pierre Corneille, parM. A. Deville, dans * le Précis des travaux de l’Académie royale de Rouen pour l'année 1840, p. 276 -283.)