‹ Corneille et son tempsChapitre 18 sur 63 · SOIS LOUIS XIII ET LOUIS XIV · texte numérisé non relu

SOIS LOUIS XIII ET LOUIS XIV

Que Corneille eût part aux libéralités du cardinal de Richelieu, cela n’est pas douteux. Recevait-il de lui une pension? Quelle en fut la date précise , et quelle en était la quotité ? On ne saurait le déterminer avec certitude.

Mararin fit aussi des dons à Corneille, sans doute avec moins de libéralité que Richelieu.

La dédicace de Cinna, à M. de Montauron, et plusieurs petits faits prouvent que des personnages riches, financiers ou autres, donnèrent aussi à Corneille des marques de leur munificence.

Ce furent les libéralités de Fouquet qui, en 1 658, déterminèrent Corneille à travailler encore pour le théâtre.

En 1662, Colbert, d’après l’ordre dé Louis XIV, fit dresser, par Costar et par Chapelain, chacun séparément, une liste des savants et des lettrés qui méritaient les faveurs du Roi. On lit sur la liste dressée par Costar :

« CORNEILLE. Le premier poète du monde pour le théâtre. »

Et sur celle de Chapelain :

« CORNEILLE (Pierre), est un prodige d’esprit et l’ornement du Théâtre-François. Il a de la doctrine et du sens, lequel paroît néanmoins plus dans tout le détail de ses pièces que dans le gros, où très-souvent le dessein est à faux ; à les faire tomber parmi les plus communes si ce défaut d’art général n’étoit récompensé amplement par l’excellence du particulier qui ne sauroit être plu* exquis dans l’exécution des parties. Hors du théâtre, on ne sait s’il réussiroit en prose et en vers, agissant de son chef, car il a peu d’expérience du monde et ne voit guère rien hors de son

métier. Les paraphrases sur YlmPation de'J.-C. sont très-belles, mais c’est plus traduction qu'invention.*»

Corneille reçut alors du Roi une pension de 2000 livres.

Il en avait obtenu, en 1655, un don indirect dont on ne saurait déterminer exactement la valeur. Le 15 avril 1645, Mathieu de Lampérière, son beau-père, était mort, en possession de l'office (1e lieutenant particulier civil au bailliage présidial de Gisors, établi aux Andelys. L’office vacant échut à Pierre Corneille, aux droits de sa femme, Marie de Lampérière, et pour la part de celle-ci dans l’héritage; Corneille (qui s’était démis antérieurement de la charge d’avocat du Roi à la Table de Marbre du Palais, h Rouen), ne désirant pas exercer celle de lieutenant-particulier civil, aux AriHelys, la résigna a Marin Durai, qui en fut pourvu parle Roi, et prêta serment en cette qualité, le 2 décembre 1651 , devant le Parlement de Rouen. Les gages attribués f» l’office, échus durant V inter médial (c’est-à-dire pendant que la charge avait été vacante), du 15 avril 1645 au 2 décembre 1651, jour de la cessation de la vacance, devaient, régulièrement, faire retour au trésor. Mais Louis XIV signa, le 7 septembre 1655, des lettres patentes, dites d’intermédiat, en vertu desquelles la totalité des gages échus pendant la vacance de l’office appartint à Pierre Corneille , à qui le Roi en lit don. Ces lettres sont adressées à la Chambre des Comptes de Rouen, avec ordre de passer et allouer en compte à Pierre Corneille lesdits gagés et droits appartenant audit office; et ce, depuis le 15 avril 1645 jusqu’au ^décembre 1681.

Le 27 novembre 1655, la Chambre des Comptes de Rouen, sur la requête à elle présentée par Pierre Corneille, écuyer, ordonna, par un arrêt, l’enregistrement de ces lettres patentes, qui existent dans les Mémoriaux de la Chambre des Comptes de Rouen d’où M. Floquet a bien voulu extraire pour moi ces renseignements.

Entre l'année 1674, époque de la mort de son fils, lieutenant de cavalerie, tué au siège de Graves, et l’année 1683, époque de la mort de Colbert, on rencontre la supplique suivante adressée par Corneille, à Colbert sans doute, et sans qu’on puisse en déterminer, la date précise :

« Monseigneur,

« Dans le malheur qui m’accable, depuis quatre ans, de n’avoir

1 Tome LXX11I, fol. 2t», Archive i de la Préfecture.

plus de part aux gratifications dont Sa Majesté honore les gens de lettres, je ne puis avoir un plus juste et plus favorable recours qu’à vous, Monseigneur, à qui je suis entièrement redevable de celle que j’y avois. Je ne l’ay jamais méritée; mais, du moins, j’ay tâché à ne m’en rendre pas tout-à-fait indigne par l’employ que j’en ay fait. Je ne l’ay point appliquée à mes besoins particuliers, mais à entretenir deux fils dans les armées de Sa Majesté, dont l’un a été tué pour son service au siège de Graves ; l’autre sert depuis quatorze ans, et est maintenant capitaine de chevau-légers.

« Ainsi , Monseigneur , le retranchement de cette faveur , à laquelle vous m’aviez accoutumé, ne peut qu’il ne me soit sensible au dernier point ; non pour mon intérêt domestique, bien que ce soit le seul advantage que j’aye reçu de cinquante années de travail , mais parce que c’estoit une glorieuse marque de l’estime qu’il a plû au Roy faire du talent que Dieu m’a donné, et que cette disgrâce me met hors d’état de faire encore longtemps subsister ce fils dans le service, où il a consumé la pluspart de mon peu de bien pour remplir avec honneur le poste qu’il y occupe. — J'ose espérer, Monseigneur, que vous aurez la bonté de me rendre votre protection, et de ne pas laisser destruire vostre ouvrage. Que si je suis assez malheureux pour me tromper dans cette espérance , et demeurer exclus de ces grâces qui me sont si prétieuses et si nécessaires, je vous demande cette justice de croire que la continuation de ceste mauvaise influence n’affoiblira , en aucune manière, ny mon zèle pour le service du Roy, ny les sentiments de reconnoissance que je vous dois par le passé, et que, jusqu’au dernier soupir, je ferai gloire d’estre, avec toute la passion et le respect possible, Monseigneur,

« Votre très-humble, très-obéissant et très-obligé serviteur,

Par quelles causes Corneille avait-il cessé de jouir de sa pension •de 2000 livres ? On l’ignore. Cette pension lui fut- elle immédiatement rendue ? Il y a lieu de le croire : on lit, en marge de sa supplique, ces mots écrits, à ce qu’il parait, de la main de Colbert :

« Pension accordée aux gens de Lettres, et dont il a été privé depuis quatre ans. » Cependant, après la mort de Colbert (septembre

1683), et peu avant sa propre mort (1er octobre 1684), Corneille se trouvait encore dans une pénurie extrême. Ce fut alors que Boileau , se récriant noblement contre une telle honte pour les Lettres, en informa Louis XIV, et offrit le sacrifice de sa propre pension pour que Corneille malade retrouvât au moins le nécessaire. Le Roi envoya aussitôt à Corneille 200 louis , et ce fut La Chapelle, parent de Boileau, qui fut chargé de les lui porter.

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