‹ Corneille et son tempsChapitre 2 sur 63 · EN FRANCE · texte numérisé non relu

EN FRANCE

AVANT CORNEILLE

L’iiistoire littéraire a sur l’histoire générale cet avantage qu’elle possède et peut montrer les objets mêmes qu'elle veut taire connaître et juger*. Achille et Priai» sont morts; nous ne les connaissons, eux et leurs actions, que par Homère; mais Homère vit encore; c’est par ses poèmes qu’il appartient à l’histoire, et ses poèmes sont sous nos yeux.

Mais c’est peu de voir ; il faut comprendre : comment comprendre l’histoire littéraire sans connaître les temps et les hommes au milieu desquels ont été élevés les monuments dont elle s’occupe? Et comment connaître des hommes qui ne savaient encore ni s’observer, ni se connaître eux-mêmes ? « Il est difficile à l’homme, dit Milton, de dire de quelle manière eom-

mença la vie humaine, car qui se connaît lui-même dans ses commencements.» '?

L’histoire littéraire est donc souvent obligée de suppléer par des conjectures au silence des faits. Mais les

conjectures fondées sur la marche naturelle de l’esprit . * ♦ humain se trouvent en défaut lorsqu’il s’agit de rendre

raison des voies qu’ont suivies les littératures modernes.

Chez un peuple qui se forme simplement ,• et dont

la civilisation est le fruit du développement libre

et harmonieux de l’esprit humain, la question des

origines de la littérature, quoique compliquée en elle-

même, u’est pas bien difûcilc à résoudre; c’est dans

l’épanouissement spontané de notre propre nature

qu’il en faut chercher et qu’on eu découvre la solution. La poésie, premier élan d’une imagination naissante au milieu d’un monde nouveau pour elle, trouve alors partout et sous sa main les objets de ses chants, et puise dans les spectacles les plus simples une foule de sensations inconnues. Adam, ouvrant pour la première fois les yeux à la lumière, nous peint ainsi ses premiers mouvements* :

1 For ma» lo tell hnw human life begnn le harâ, for t cho himtelf bcjinning kuew ?■

• . Miitox.

i * Ne io icaked f rom soundest sleep,

Sfraiyhl éowards h eaven my wond’ring eyes J turned And gaz’d a ichile the ample xky, lill raiscd

about me round J satc

Hill, date and shady woodx and tunny plainx,

AVANT CORNEILLE

a Comme me réveillant d’un profond sommeil... j’élevai vers le firmament mes yeux étonnés et contemplai quelque temps l’immensité des cieux... Me levant ensuite, je vis autour de moi la colline, la vallée, et des bois ombrageux, et des plaines brillantes de soleil, et le coursliquide des ruisseaux murmurants. Je vis, aumilieu de tout cela, des créatures vivre et se mouvoir, marcher ou voler; les oiseaux gazouillaient sur les arbres; toutes les choses souriaient ; mon cœur nageait dans les parfums et dans la joie. Je tournai mes regards sur moimême; j’examinai mes membres l’un apres l’antre je marchai, je courus; de souples jointures obéissaient à mon active vigueur. Mais qui j’étais, d’où j’étais venu, qui m’avait créé, je l’ignorais. J’essayai de parler et je parlai. »

Tel est l’homme au moment où ses facultés s’éveillent aux premières jouissances de l’imagination; il regarde l’immensité des cieux, les bois, la plaine; il croit les voir pour la première fois; autour de lui toutes choses

And liquid lapse of murmuring slreams : by thete Créature s thaï liv’d and mov’d and tca/k’d or fletc;

Birdt on lhe branches warbling; ail thinge smil’d;

With fragrance and wilh joy my hearl over/low’d;

Myself J lhe n perus’d, and limb by limb Surcey’d, and somelimes wen!, and tomelimei ran Wilh stlpplc joints, as lively vigour led.

But who J'was, or altéré, or [rom ichal cause,

Kntic nol ; to speak J try'd and forthicilh spakc.

Milton, Paradis perdu.

s’animent et l’émeuvent ; en lui, l’inspiration s’éveille ei l'agite; les sensations accumulées lui demandent des expressions; il essaye de parler, il parle, et la poésie naît, simple comme ce que voit l’homme, vive comme ce qu’il sent. C’est la nature qu’il nous montre, la nature parée de toutes les richesses que son aspect a développées dans le sein de l’homme. Il veut décrire, il peint; il nomme ce qui se présente à ses regards : « et.je nommai sans hésiter tout ce que je voyais1. » Mais il nomme chaque chose comme il l’aperçoit, comme un être plein d’une vie que lui-même il lui prête : ses sentiments et les objets qui les excitent s’unissent dans une même idée : « son cœur nage dans les parfums et dans la joie. » Partout sa nature morale se répand sur la nature physique, qui l’environne, et son âme peuple l’espace de créatures comme lui vivantes et sensibles. Les Grecs se plaisent à entendre chanter ; Homère chante; il chante les combats de ses compatriotes, leurs différends, leurs échanges, leurs jeux et leurs festins, leurs affaires et leurs plaisirs. Sur le bouclier d’Achille s’étalent les troupeaux, les moissons et les vendanges; l’amour conjugal attendrit les adieux d’Andromaque; Priam est un père qui pleure la perte de son fils; ce sout les regrets de l’amitié qu’Achille fait entendre sur

• And readily cnuld naine

Wlia’.e'er J xnv *.

Milton, Paradit perdu.

le corps de Patrocle. Ainsi les sentiments les plus naturels, les intérêts les plus simples sont ce qui inspire la muse du prince des poêles. Ces sentiments sont les premiers qui aient ému le cœur de l’homme : ces intérêts ont été d’abord pour lui les intérêts uniques ; ils ont animé devant lui la terre et les deux; et dans les événements d’une guerre de barbares armés pour reprendre une femme, dans la querelle de deux chefs brouillés pour une esclave, Homère voit et nous montre la nature

dans ses plus belles proportions, l’homme tout entier

et les Dieux partout.

Qu’on ne demande point comment Homère a été conduit à de pareilles idées, et quelles combinaisons de mœurs, de circonstances, de situations, ont concouru à former le système de sa poésie; il n’en pouvait avoir un autre. Si Homère se fût perdu, et qu’on pût l’inventer, on dirait: c’est ainsi qu’il devait être; c’est là ce qu’a dû produire le développement des plus heureuses facultés chez un peuple libre de les déployer toutes, et en qui rien n’en a dénaturé le caractère, troublé l’harmonie ou détourné le cours.

Il n’a pu en être ainsi des nations modernes : en s’établissant sur les débris d’un monde déjà vieilli, elles y arrivaient ignorantes et incapables de se rendre raison des institutions dont leurs mœurs grossières allaient recevoir quelques formes aussi grossières et plus incohérentes. Une religion divine, descendue au milieu de

peuples à la fois éclairés et corrompus par une longue existence, une morale sublime fixée par les préceptes de l’Évangile, trop parfaite pour les moeurs de ceux qui allaient la recevoir, et cependant assez positive pour exiger leur obéissance; ces villes, ces palais que venaient conquérir et habiter des sauvages hors d’état de comprendre l’art qui les avait élevés; ce luxe dont ils prenaient le goût et l’habitude avant d’en avoir appris l'usage ; ces jouissances, ces distinctions, ces titres inventés par la vanité d’un monde amolli, et dont une vanité barbare se parait par imitation plutôt que par besoin ; tous ces faits devaient frapper ces peuples nouveaux comme un de ces spectacles étranges et confus, dont les spectateurs ignorants ne savent pas même s’étonner assez parce qu’ils n’en démêlent pas les ressorts et les secrets; toutes ces causes devaient amener dans leurs idées cette confusion , ces associations bizarres et incomplètes dont les littératures modernes, dans leurs premiers essais et même dans leurs chefs-d’œuvre, offrent des traces plus ou moins profondes, mais partout visibles.

Le Grec, à la naissance et dans les progrès de sa civilisation, nous apparaît tel que l’homme sortant des mains de Dieu , dans la simplicité comme dans la grandeur de sa nature , naissant avec le monde prêt à lui livrer toutes les richesses qu’en saura tirer son intelligence, et découvrant ces richesses pav degrés, à

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mesure que son intelligence se perfectionne : le Barbare Germain, transporté tout à coup au milieu de la civilisation romaine, nous représente les enfants des hommes brusquement jetés dans un monde formé pour des créatures déjà exercées et développées; ils y vivent entourés d’objets dont ils se serviront avant de les avoir étudiés, dont ils abuseront avant desavoir qu’ils puissent s’en servir, répétant des mots dont le sens n’arrive pas à leur esprit , soumis à des règles dont ils ne connaissent pas le but, et s’efforçant de tourner à leur usage des choses que des générations savantes ont faites pour elles-mêmes , et comme il leur convenait.

Au milieu de cette enfance des peuples modernes, comment démêler ce qui appartient à une nature continuellement étouffée sous une situation factice, ou à une éducation si peu appropriée aux besoins et aux facultés de ceux qui la recevaient? Dans un pareil état . de choses, la raison de l’homme ne put marcher d’un pas égal avec sa situation et avec les intérêts que cette situation lui donnait à traiter. A l’époque que retrace Homère, lorsque les hommes ne connaissaient probablement encore ni l’usage des lettres, ni celui de la monnaie, quand les princes et les héros apprêtaient eux-mêmes leur dîner et celui de leurs hôtes, quand les filles des rois faisaient la lessive, les personnages, parfaitement en harmonie avec leurs mœurs et l’état de leur civilisation,

ont des idées simples et conséquentes, un bon sens net et complet : mais comment ces qualités et cet état d’esprit auraient-ils pu se retrouver chez ces seigneurs du moyen âge qui avaient leurs titres écrits dans des chartes, et ne savaient pas lire, qui battaient monnaie et volaient l’argent des voyageurs, qui habitaient des châteaux fortifiés et se faisaient servir par une foule de valets ou d’esclaves plus habiles en cuisine que le divin Achille lui-même?

C’est cette complication de causes dans les mœurs du moyen âge, c’est ce bizarre mélange de barbarie naturelle et de civilisation apprise , d’idées vieillies et d’idées naissantes , qui rend très-difficile à expliquer la marche des littératures sorties de ces temps. Elles sont nées au milieu d’une foule de circon- . stances discordantes et obscures qu’il faudrait pouvoir reconnaître et rapprocher pour bien démêler l’enchaînement des faits et leur influence progressive. Croit-on avoir reconnu quelques-uns de ces traits déci-

sifs qui servent à expliquer le caractère et la conduite des peuples ? On s’aperçoit bientôt que ces traits-là même ne dévoilent point le secret des causes qui ont déterminé l’esprit des littératures, car les grands événements de l’histoire n’ont agi sur les lettres que par des rapports inconnus, détournés, et presque impossibles à saisir. En voyant le Dante en Italie et Milton en . Angleterre, en observant tant de traits de rcssem-

AVANT COBNEJLLE.

blanee dans le génie de ces deux poètes nés sous des climats si différents, et plus encore entre les sujets de leur poésie, on est disposé à chercher dans des causes generales, dans une situation pareille, les raisons de cette conformité. On se persuade que les discussions religieuses, les troubles civils au milieu desquels le Dante et Milton ont vécu l’un et l’autre, en exaltant 1 imagination des hommes sur les plus sérieux intérêts de la vie, amènent les circonstances les plus propres à féconder le génie : on trouve dans la grandeur des pensées qui ont dû faire le sujet de leurs méditations, dans la violence des passions qui ont agité leur âme, la source de cette sublimité terrible, de cette sombre energie également remarquables dans le Paradis perdu et dans la Divina Commedia, et qui s’associent également dans les deux poèmes à cette subtilité théologique, à cette exagération hyperbolique, à cet abus de l’allegorie, défauts naturels d’une imagination qui n’a point encore connu de frein, et d’un esprit ébloui du jeu nouveau de ses propres facultés. Mais lorsqu’on croira avoir ainsi expliqué ces grands chefs-d’œuvre poétiques de l’Italie et de l’Angleterre, il faudra se demander pourquoi des circonstances pareilles n’ont rien produit de semblable en France; pourquoi nous n’avons pas vu sortir, des désordres de la Ligue, ce qui est sorti des révolutions de l’Angleterre et des guerres civiles de Florence; pourquoi, à peu près., à

l’époque où a paru Millon, et dans un état de littérature au moins aussi avancé que l’était celui où écrivit le Dante, Malherbe ressemble si peu à l’un et à l’autre. On cherchera alors dans la nature spéciale des gouvernements, dans les mœurs des peuples, dans le caractère particulier des troubles qui les ont agités, dans la situation personnelle où se sont trouvés placés les auteurs et les acteurs de ces troubles, le secret de la diversité des effets qui en sont résultés dans les différentes littératures; et l’on reconnaîtra ainsi l’influence de ces innombrables causes secondaires dont il est impossible de bien déOnir la nature ou la puissance, et quelquefois même d’affirmer la réalité.

Telles sont les principales difficultés que rencontre l’historien qui veut découvrir les causes déterminantes du caractère et de la direction des littératures modernes, à leur origine et dans les époques voisines de celle de leur gloire. Réduit à se contenter d’aperçus rarement complets et de recherches rarement bien liées, il ne peut que saisir, après beaucoup d’études, quelques résultats généraux, quelques rapports certains, et rattacher ensuite à ces points fixes et lumineux tous les faits qui semblent y tenir par quelque lien plus ou moins clair et plus ou moins éloigné. C’est ce que je voudrais faire en retraçant la marche de la poésie en France jusqu’à l’époque où Corneille ouvrit le beausiècle de sa splendeur.

AVANT CORNEILLE

Dans leur situation compliquée et obscure , l’esprit littéraire s’est développé, chez les peuples modernes, d’une façon rapide et incomplète; on le voit en même temps excité et actif jusqu’à la finesse dans certaines directions, inerte ou grossier partout ailleurs. Au milieu des ténèbres de l’ignorance générale , les clartés partielles de l’esprit ressemblent à ces lueurs infidèles qui trompent sur le point qu’elles éclairent comme sur ceux qu’elles laissent dans l’obscurité : trop facilement content de ce qu’il aperçoit, l’esprit en abuse alors, faute de connaître mieux, et il s’exagère l’importance de ce qu’il a découvert autant que l’inutilité de ce qu’il ignore. Ces grands traits de la nature , ces premiers contours de la société, que la simplicité et le petit nombre des objets avaient permis aux anciens de saisir avec tant de bonheur et de peindre avec tant de fidélité , ne purent être démêlés par les modernes. Des aperçus souvent puérils, traités avec un sérieux qui en augmentait la puérilité, annoncèrent les premiers efforts de cet esprit poétique que ne pouvait accompagner le goût , car le goût est le résultat do la pleine connaissance des choses et d’une idée juste de leur vraie valeur. Cependant le besoin de la vérité ramena bientôt les poètes à l’ohservation de la seule chose qu’ils pussent bien connaître , leurs propres sentiments, et introduisit dans la poésie la peinture d'un genre d’émotions presque inconnues

aux poêles de l’anliquilé. L’amour, qui, dans la forme que lui ont donnée nos mœurs modernes, est de toutes les passions la plus féconde en nuances fines et délicates, était aussi la plus propre à exercer des esprits portés à l’observation des détails ; en France surtout, où il était devenu la principale affaire d’une noblesse souvent oisive , l’amour fut presque exclusivement le sujet des premières poésies. Souvent naïf et vrai dans ses sentiments, il porta aussi souvent dans ses inventions cette subtilité, cette recherche de traits spirituels et inattendus qui a fait la plupart des défauts de notre littérature. Raimbault de Vaqueiras, poète et gentilhomme provençal, était amoureux et souffert de Béatrix , sœur du marquis de Montferrat ‘. Beatrix s’étant mariée ne crut pas devoir continuer à recevoir ses soins. Raimbault piqué, « tout ainsi que la dame avaitchangé d’opinion, aussi pour montrer que le changement luy estoit agréable, » fit une chanson d’adieu, d’ailleurs assez tendre, mais où « à chaque couplet il changeoit de langage. » Le premier était en provençal, le second en toscan, le troisième en français, le quatrième en gascon, le cinquième en espagnol, « et le dernier couplet fut un mélange de mots empruntez de ces cinq langues : invention si gaillarde, ajoute Pasquier,

i /’ dtco iuno e l’allro Raimbaldo

Che cantar per Beatriee in Monferralo.

ItTBAnflr*, Trionfo d’Amore, e. IV.

AVANT CORNEILLE

que si elle eustesté présentée aux chevaliers et daines juges d’amour, je veux croire qu’ils eussent sententié pour le renouement des amours de Béatrix avec ce gentil poète *. » Ainsi, chevaliers et dames, si Pasquier en juge bien, auraient tout accordé à l’esprit ingénieux du poète, sans se soucier de l’amour même qui probablement tenait peu de place dans une pareille « gentillesse.»

Il ne fallait donc pas beaucoup d’amour pour inspirer un poète; mais le peu d’amour qu’il ressentait, il savait le grossir<pour en remplir ses vers, comme les scrupules grossissent la dévotion et remplissent la vie. Pierre Vidal, troubadour marseillais, amoureux d’Adélaïde de Roque-Martine, femme du vicomte de Marseille, était si peu heureux dans ses amours que le vicomte lui -même s’en divertissait : un jour le poète surprend la vicomtesse endormie, et lui dérobe un baiser; elle s’éveille et se fâche : probablement Vidal l’ennuyait encore plus comme amant qu’il ne l’amusait comme poète ; enchantée de trouver un prétexte pour se débarrasser d’un soupirant ridicule, sauf le mérite de sa poésie, elle s’obstine tellement dans sa colère que son mari même ne peut obtenir le pardon de Vidal. Désespéré, ou jugeant qu’il devait l’être, Vidal s’embarque pour la Terre-Sainte, à la suite du roi Richard : poète dans sa bravoure comme dans ses amours, et sans doute

1 Recherches de la France, I. VII, c. rv, t. II. col. 695-690.

l’un de ceux « pour qui, selon Pétrarque, leur langue fut a la fois leur lance et leur épée, leur casque et leur . bouclier » 4, il s’imagine faire de grands exploits et les chante : après plusieurs aventures bizarres, il revient en France, toujours épris de la vicomtesse de Marseille, ce qui ne l’avait pas empêché de se marier, et malheureux de n’avoir pas obtenu le baiser qu’il avait surpris. Ce que demande Vidal, ce n’est pas un nouveau baiser, mais un don libéral de l’ancien ; il aurait fallu être bien sévère pour ne pas l’accorder : la vicomtesse, sollicitée par son mari, y consent enfin ; Vidal est content, et si content qu’après avoir chanté son bonheur, il se défait d’un amour qui ne lui offrait plus rien à dire*.

Encore plus disposé que Pierre Vidal à se contenter de ce que lui fournissait son imagination, Geoffroy Iludel, ce troubadour dont Pétrarque dit «qu’il se servit de la voile et de la rame pour aller chercher sa mort», chantait, sans l’avoir jamais vue, la comtesse de Tripoli, dont il était devenu amoureux sur les récits que lui avaient faits de sa beauté plusieurs pèlerins revenant de la Terre-Sainte. 11 lui edvoyait ses vers, et « il est grandement vraisemblable, dit Pasquier, que ce

t A mi la lingua

Lancia e tpada fù ttmpre e tcudo ci elnw

Pétrarque, Trinnfo d’Amore, c. IV.

8 Histoire lilidrnirr des Troubadours , par l’abbé Mii.mjt, l. Il, p.

AVANT CORNEILLE

n’esloit sans remerciements de la dame par lettres ; qui fust cause que ce gentilhomme, commandé de plus en plus par l’amour, délibéra de faire voile vers elle; mais pour ne servir de moquerie aux siens, il voulut couvrir son voyage d’une dévotion, disant qu’il alloil visiter les saints lieux de Hierusalem 1 » . Tombé malade en ' route, Geoffroy arriva mourant dans le port de Tripoli ; la comtesse, avertie de son arrivée, « tout aussitost se transporta vers la nef où, ayant pris la main de ce pauvre gentilhomme allengoury, soudain qu’il eust entendu que c’estoit la comtesse, les esprits commencèrent à luy revenir, et pensoit-on que ceste présence luy serviroit de médecine ; mais la joie en fut courte , car comme tout foible il se voulust mettre sur son beau

parler, pour la remercier de l’honneur qu’il recevoit

d’elle sans l’avoir mérité, à peine eut-il ouvert la bouche que la parole luy meurt et rend l’ame en l’autre monde, b Selon d’autres, la comtesse, plus tendre, trouvant Geoffroy presque mort, l’embrasse; ce baiser lui rend ce qu’il lui faut de vie pour le sentir; il ouvre les yeux et meurt en remerciant la Providence de son bonheur : Geoffroy n’élait pas difficile.

Tel était, en Provence, au commencement du treizième siècle, l’amour poétique : il suffit de connaître

i Recherche s de la France , 1. VII, c. îv, t. Il, col. 094-095. — Histoire littéraire des Troubadours, t. 1, p. 85.

un peu les mœurs de ce temps pour se convaincre que ce n’était pas dans la vie réelle que les poètes puisaient communément leurs inspirations comme leurs sujets. Rien ne prête davantage à l’exagération ou à la subtilité que cette poésie fondée uniquement sur les sen- * timcnts du cœur ou les combinaisons de l’esprit : dans la peinture d’une action, le poète a, pour juges de la vraisemblance de ses récits, tous ceux qui savent comment les choses se passent dans le monde qu’ils ont

sous les yeux; et le plus audacieux ne se hasardera pas sans quelque crainte, ou sans le secours d’une puissance surnaturelle, à donnera son héros la force qui renverse une tour d’un coup de poing, ou s’élance d’un saut par - dessus les remparts d’une ville. Mais qui pourra nier au poète la délicatesse de ses propres pensées ou la violence de ses sentifnents intimes? Qui pourra

lui soutenir que les choses n’ont pas dû se présenter à

son esprit ou se passer dans son cœur de la façon dont il les peint? Quel fait naturel et sensible se montrera

devant ses yeux pour le convaincre d'erreur? Jusqu’à

ce que le grand nombre des exemples ait amené la

comparaison et la réflexion, jusqu’à ce que la réflexion ait appris à discerner le vrai du faux, jusqu’à ce qu’une certaine poétique des sentiments humains se soit établie, et leur indique où ils doivent s’arrêter, même en vers, il est impossible que l’imagination ne s’égare pas dans ce champ de tous côtés ouvert à ses caprices; et

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rien ne fait mieux comprendre comment, dans sa première époque, notre poésie, soit provençale, soit française, passe sans cesse, et presque sans intervalle, de sentiments vrais et touchants et de détails simples et naturels, aux idées les plus bizarres et aux conceptions les plus extravagantes.

Un autre genre de poésie, la satire, avait dû naître promptement en France, sous l’influence des habitudes de société et de conversation qui y ont été cultivées de si bonne heure, et de cette forme de monarchie sémi-despotique, sémi-aristocratique, qui ne laisse aux hommes frappés des abus d’autre ressource que celle de s’en plaindre ou de s’en moquer. On trouve déjà cette satire, sous le nom de sirventes, chez les Troubadours provençaux du douzième siècle1; dans ce tempslà, comme de tout temps, on s’est plaint de l’injustice et de la mauvaise foi des gens puissants, des femmes, des médecins et des aubergistes. Mais ces sirventes ne renferment guère que des personnalités ou des généralités vagues. Les Troubadours se lamentent des vices

t . . . Comme nos François, les premiers en Provence,

Du sonnet amoureux chantèrent l’excellence,

Devant l'Italien ils ont aussi chantés

Les satires qu’alors ils nommoienl aï rventei,

. Ou tilvenloii, un nom qui des tilvet romaines A pris son origine en nos forêts lointaines.

La Fresnaïe-Vauqceun, Art poétique, Liv. 11.

de leur temps, mais ils connaissent peu la nature humaine ; ils attaquent, tour à tour, le clergé, les princes, et surtout Charles d’Anjou dont la souveraineté en Provence leur fut particulièrement odieuse; mais ces satires locales n’ont exercé aucune influence sur la satire moderne, et n’intéressent aujourd’hui que les hommes qui étudient spécialement l’histoire du pays et de l’époque où elles sont nées.

Après les Troubadours provençaux, après les Trouvères français, « si petit à petit notre poésie, dit Pas- » quier, perdit son crédit, et fut négligée assez longtemps par la France *. » Ce ne fut probablement pas, comme le pense Pasquier, « à cause de cette grande troupe d’écrivains qui indifféremment mettoient la main à la plume* » : quelques hommes d’un vrai talent, en écartant la foule d’un métier qu’ils auraient rendu trop difficile, auraient bien su se préserver du mépris; mais des poètes qui ne parlaient guère qu’aux grands seigneurs, et n’avaient guère à leur parler toujours que des mêmes choses, durent cesser bientôt de se faire écouter. La poésie, en France, se ranima en se répandant parmi les classes inférieures : sans perdre cette teinte amoureuse qu’elle tenait de ses premières ha-

hiludes, elle y joignit alors un caractère satirique et malin, plus naturel chez les sujets que chez les

« Recherchez de la France, 1. VII, c. m, t. Il, col. (192.

* Ibid.

AVANT CORNEILLE

princes, et dont on avait pu entrevoir le germe dans ses premiers essais : l’un des plus anciens de nos poèmes français , la Bible Guiot ou Huguiol , n’est qu’une longue satire; et le Roman, de la Rose, commencé , dans le cours du treizième siècle , par Guillaume de Lorris, n'est que le réçit d’un songe amoureux que son continuateur, Jean de Meûn, a fait servir de cadre à la satire de tous les états.

La satire suppose des idées morales déjà assez arrêtées; aussi la morale abonde-t-elle dans les ouvrages satiriques de cette époque; mais c’est moins la morale qui sort naturellement du récit des actions humaines, que celle qui résulte de la réflexion, et instruit l’esprit sans l’animer d’aucun sentiment élevé et puissant. Le Français, né observateur et par conséquent malin, s’exerça de bonne heure à pénétrer les motifs secrets de la conduite des hommes, et à placer le ridicule à côté du vice ou de la folie. On trouve dans nos vieux fabliaux, dans nos anciens mémoires, une foule de traits où éclate une connaissance fine et quelquefois profonde des travers qui s’associent à nos pensées les plus sérieuses, comme à nos plus petites passions. Cependant cette science de l’homme n’était encore ni assez avancée, ni assez riche pour fournir à la poésie de grands et brillants sujets : on chercha à y suppléer par l’abus de l’allégorie, puissance trop longtemps dominante dans la poésie française pour qu’il ne soit pas nécessaire d’indi-

quer, en passant, les causes qui l’y ont introduite et longtemps maintenue.

On a regardé l’allégorie comme le voile dont la vérité avait cru devoir se couvrir pour se produire parmi les hommes, sans les offenser. Mais en France, à cette époque, la vérité se montrait sans voile, et la

satire ne prétendait pas à la délicatesse. Les personnages

allégoriques de Jean de Meûn nomment les choses par leur nom, et les peignent sous leurs véritables traits; ils quittent sans cesse le monde imaginaire où ils sont nés, pour retomber dans le monde réel qui fait le sujet de leurs discours; et rien n’indique, dans ces discours, ni une précaution, ni une convenance que l’allégorie ait aidé à conserver. Il faut chercher ailleurs pourquoi on a tant abusé, en France, de cette prétendue puissance poétique.

Il fallait, à tout prix, introduire de la variété et du mouvement dans une poésie accoutumée à ne s’exercer que sur des sentiments et des idées : on imagina de donner à ces idées et à ces sentiments, à l’aide de la personnification, une apparence de réalité et de vie. Bel-Acciieil , Franc- Vouloir, Male-Bouchc, et les autres personnages de ce genre devinrent des êtres agissants, dont les intérêts et les actions animèrent, du moins en apparence, la scène que ne pouvait remplir une poésie vouée à l’observation et à la réflexion sur la nature humaine. Ainsi, Huion de Mery raconte fin tournoye-

AVANT CORNEILLE

ment ( tournoi ) de l’Anlechrist, où il fait combattre les Vertus contre les Vices, et tâche ainsi de satisfaire, par la peinture d’un combat réel, l'imagination, qui ne se contenterait pas de la représentation morale d’un pareil conflit*. Cette mode bizarre, dont furent plus ou moins infectées, pendant un assez long temps, toutes les littératures modernes, avait pris en France un tel empire que, dans les premières Moralités jouées sur nos théâtres, on fit paraître et agir, pour uniques acteurs, des personnages tels que Banquet , Je bois à vous, fè pleige d’autant ; tant on était accoutumé à chercher, dans des

abstractions métaphysiques , ce mouvement drama-

tique que les anciens avaient trouvé dans la représentation de l’homme et de la destinée humaine.

« Aux noces de Philibert Emmanuel, duc de Savoie, et de la sœur du roi Henri II, on représenta une pièce donH’action est purement allégorique. Paris y paraissait comme le père de trois filles qu’il voulait marier, et ces trois filles étaient les trois principaux quartiers de la ville de Paris, l’ université, la ville proprement dite, et la cité, que le poète avait personnifiés’. »

Cependant on connaissait depuis longtemps, en France, des poésies d’un genre beaucoup meilleur, les romans de chevalerie, peintures de mœurs aussi fidèles

* Pasquier, Recherches de la France, I. VII, c. ni, col. G90.

* RFflexions critiques sur In Poc'sie et la Peinture, par l’ablx: Dubos, l. 1, sect. xxv, p. 2U0, txlil. 1770.

que pouvait le permettre le système sur lequel elles étaient fondées. Mais la chevalerie elle-même, comme toutes les institutions primitives des peuples modernes, laisse l’imagination en grand'peine de s’en former une idée fixe et nette : des entreprises bizarres, des aventures incroyables forment, en général, le fond des poëmcs chevaleresques; pourtant on y retrouve celte vérité de détails et de sentiments qui se montre aussi, presque sans mélange, dans nos fabliaux, sorte de narration mieux adaptée au caractère naïf, badin et un peu malicieux de l’esprit français laissé à sa véritable nature.

Ce fut ce caractère que notre poésie, déjà un peu épurée et régularisée, déploya dans les vers de Marot, vrai type de l’ancien genre français, mélange de grâce et de malice, d 'élégance et de naïveté, de familiarité et de convenance, qui ne s’est point perdu parmi nous, et qui forme peut-être, dans notre littérature poétique , le genre le plus véritablement national, le seul où nous n’ayons rien emprunté à personne et n’ayons jamais été imités.

En nommant Marot, nous ne sommes plus qu’à soixante ans environ de la naissance de Corneille; nous entrons dans les prochaines origines de ce xvu* siècle qui lui a dû son premier éclat. Une révolution se préparait dans la poésie ; l’érudition allait s’y introduire en quelque sorte à main armée; non pour l’enrichir par un commerce libre, égal et bien entendu, mais pour

AVANT CORNEILLE

l’envahir et l’écraser sous le poids de sa redoutable puissance. L’étroite carrière dans laquelle se resserrait à cette époque l’essor de la poésie française ne laissait que trop de place aux innovations des hommes qui, fiers de leurs découvertes dans le champ de la poésie ancienne, voulaient les transporter parmi nous, et régner dans notre littérature par des secours étrangers : nous ne possédions encore aucun ouvrage important d’où nous pussions déduire les règles d’une poétique proprement française; rien à mettre en avant pour défendre nos franchises nationales; le vieil esprit français fut contraint de céder, et de se laisser accabler sous ces richesses de l’antiquité qu’on nous apportait comme les dépouilles confuses d’une province pillée, plutôt que comme les productions d’un pays ami, disposé à nous fournir ce qu’exigeaient nos besoins. La résistance eût été inutile à tenter contre cette nation de poètes que fit éclore le règne de François Ier, et que les faveurs de la cour rendaient indépendants du goût du public : ils formaient à eux seuls un public, le plus précieux de tous pour la vanité poétique, plus sensible au bruit de l’éloge qu’au silence du plaisir. « Sous le règne d’Henri H, dit Pasquier, les poètes du commencement firent profession de plus contenter leurs esprits que l’opinion du commun peuple. » Dès lors cette teinte de vérité, que la poésie française avait commencé à puiser dans les idées et les images de la vie commune,

dut faire place à l’esprit de coterie dont ne se peuvent défendre des gens à qui il suffit de s’entendre et de se plaire entre eux ; dès lors commença à disparaître cette naïveté de langage qui prêtait encore quelque charme aux inventions les plus ridicules; et la langue des vers, devenue une langue factice, se prépara à revêtir ces < habits de théâtre dont nos plus grands poètes n’ont jamais osé la dépouiller qu’avec précaution, pour la ramener aux formes pures de la nature et de la vérité.

Mais en même temps notre poésie apprit à se parer d’une magnificence que jusqu’alors elle n’avait point connue : les trésors dont elle s’enrichit à cette époque, bien qu’empruntés hors de son territoire natal, ont grandement contribué à l’élever au rang où elle s’est placée plus tard. En jetant seulement un coup d’œil sur notre ancienne poésie nationale, nous avons vu quelles places y restaient vides; il s’agit maintenant de reconnaître comment elles ont été occupées, et de chercher, dans les hommes qui lés ont remplies , les précurseurs des génies supérieurs qui, fixant le goût de leur postérité, sont encore aujourd’hui nos contemporains. ,*

Qu'on ne se laisse point étonner par les noms de Ron- • sard, Dubartas, Jodellc, Baïf, etc. : les révolutions du goût, non plus que celles des empires, n’inlluent point sur la durée assignée au cours de la vie humaine ; et les événements vont quelquefois si vite qu’une seule et

jVVANT corneille.

môme génération peut voir changer l’aspect du monde. Le temps de Marot touche de si près au dix-septième siècle que quelques hommes ont vu finir l’un et commencer l’autre. M1Ie de Gournay, fille adoptive de Montaigne, joue un rôle dans la plupart des anecdotes littéraires des vingt premières années du dix-septième siècle. On la voit, dans la comédie des Académiciens de Saint-Évremond , disputant contre Bois-Robert et Serisay, en faveur des vieux mots pour lesquels il paraît qu’elle conservait une grande tendresse*. Chapelain écrivait en 1632, à Godeau, depuis évêque de Vence: « Nous manquâmes heureusement la demoiselle de Montaigne, en la visite que M. Conrart et moi lui fîmes il y a huit jours. Je prie Dieu que nous le fassions toujours de même chez elle ; et que, sans nous porter aux insolences de Saint-Amand/nous en soyons aussi bien délivrés que lui*. » M110 de Gournay avait alors soixante-sept ans. Les querelles et les parentés littéraires qui avaient agité le temps de Ronsard dictaient encore des vers à Regnier, mort jeune en 1613 et jusqu’en 1650, ou même au delà, les noms de Ron-

1 Acte n , scène 3, Œuvres dè Saint-Évremond, 1. 1 , édit, de 1753.

. * Mélanges de littérature, tirés des lettres manuscrites de M. Chapelain, p. 10, Paris, 1726.

* Regnier, neveu de Desporles, élevait beaucoup Ronsard , par humeur contre Malherbe qui avait témoigné assez de mépris pour les poésies vie son oncle.

sard, de scs contemporains et de ses rivaux étaient encore dans toutes les bouches ' : leurs exemples servaient encore de règle, et leurs mérites respectifs étaient encore discutés, comme nous pouvons discuter aujourd’hui ceux de Corneille et de Racine. Qu’on ne soit donc point surpris de voir confondus quelquefois, dans un même tableau, des temps qu’on est tenté de croire fort éloignés l’un de l’autre : nous ne remarquons plus aujourd’hui que les deux chaînons extrêmes de la chaîne non interrompue que ces temps forment entre nous et une époque qui nous est devenue étrangère, et nous oublions de porter les yeux sur le court intervalle qui les réunit.

Cette littérature du règne de Henri II, qui paraît maintenant si étrange à la nôtre, n’était pas dans un moindre contraste avec celle qui l’avait immédiatement précédée, et la différence n’était pas à son avantage. Les défauts les plus choquants doivent marquer la naissance d’une poésie qui, renonçant à la nature, cherche

» Voyez le Parnasse Hé formé, de Gueret, ouvrage curieux et piquant, écrit vers 1670, et qui fait connaître les opinions littéraires de celle époque. En même temps qu’on y voit Scarron, Gombault, La Serre, et ceux des auteurs du commencement du dix-septième siècle qui alors avaient cessé de vivre, Ronsard et Malherbe y disputent sur leurs mérites et leurs défauts respectifs, comme des hommes dont le nom et les ouvrages étaient encore un sujet de conversation. Ménage, Balzac, La Bruyère, et, en général, les académiciens, dans leur zèle pour la pureté de la langue, traitent Ronsard un peu en ennemi.

toutes ses couleurs dans une littérature empruntée : la nature reprendra un jour ses droits, mais ce ne sera qu’après les avoir vus quelque temps méconnus ; l'af- fectation et la recherche sont les résultats nécessaires de l’imitation étudiée. D’ailleurs les modèles dont nos poètes mêlaient alors l’étude à celle des anciens n’étaient pas propres à les ramener au naturel et à la simplicité $ tandis qu’un respect d’habitude pour l’ancienne poésie française faisait comparer à la Divina Commedia le Roman de la Rose, que Pasquier aurait opposé « volontiers à tous les poètes d’Italie», les contemporains de ce même Pasquier cherchaient à se modeler sur les Italiens de l’école de Marini : ce fut d’après cette école, et non d’après le Dante, l’Arioste ou le Tasse, que se forma Maurice Seve, poète Lyonnais, que Du Bellay a célébré comme l’auteur du grand changement qui se fit alors dans notre poésie1. Son mérite fut un prodigieux entortillage de pensées, «avec un sens si ténébreux et obscur, dit Pasquier, que, k; lisant, je disois estre trèscontent de l’entendre, puisqu’il ne vouloit estre entendu. » L’oubli dans lequel Maurice Seve est tombé prouve qu’il dut à son temps plus qu’à son talent le

i Gentil esprit, ornement de la France,

Qui, d’Apollon sainctement inspiré,

T’es, le premier, du peuple retiré,

Loin du chemin tracé par l’ignorance.

{Rechercha de In France, 1. VII, c. VI, I. H, col. 701.)

bonheur de voir réussir des innovations que probablement il ne contribua pas seul à amener. A l’exemple de ses maîtres Italiens, il se donna à célébrer une maîtresse qui ne lui servit que de thème pour ses vers; car il eut l’air de vouloir enseigner que désormais la poésie française ne devait plus se laisser inspirer par des sentiments réels, et ce fut sa vieillesse qu’il consacra à inventer de nouvelles méthodes de chanter l’amour, « ores qu’en sa jeunesse il eust suivi la piste des autres. » Alors commença le règne de ces Iris en Pair, qui ne donnaient à leurs amants d’autre peine que de mettre à contribution l’aurore, le soleil, les perles, les rubis, etc.

Et, toujours bien portants,' mourir par métaphore.

Ces amours tranquilles étaient si bien de règle dans le seizième siècle, que Ronsard, après avoir célébré, dans sa jeunesse, deux maîtresses qu’il avait aimées plus « familièrement *, » et qu’il avait chantées de même, « print le conseil de la royne pour permission ou plustost commandement de s’adresser à Hélène de Surgères, l’une de ses filles' de chambre , qu’il entreprit plus d’honorer et louer que d’aymer et servir; » de pareilles amours, suivant l’opinion de la reine, étant plus « conformes à son âge et à la gravité de son sçavoir. » Puisqu’il fallait absolument qu’un vieux

i Vie de Ronsard, par Claude Binet, p. 133.

AVANT CORNEILLE

poète et un grave savant eût une maîtresse*, on conçoit qu’il en pût aisément laisser le choix aux autres. Ronsard n’eut pas même, comme le Métromane, la fantaisie de s’aider « d’un visage amusant ; » car M*1' de Surgèrel, fille, d’ailleurs, a de très-bon lieu, » était si laide, qu’un jour, après la mort de Ronsard , comme elle priait le cardinal du Perron de mettre, à la tête des œuvres de ce poète, une épître qui attestât qu’il ne l’avait jamais aimée que d’amour honnête, le cardinal, avec cette franchise que l’on conservait encore en prose, lui répondit : a Au lieu de cette epistre^ il y fout seulement mettre votre portrait *. »

Ce n’est pas cependant à des amours forcées et de

i Racan et Malherbe « s'entretenoient un jour de leurs amours, c’est-à-dire, du dessein qu’ils avoient de choisir quelque dame de mérite et de qualité pourestre le sujet de leurs vers. Malherbe nomma Mme de Rambouillet, et Racan Mme de Termes. » Par malheur elles s’appelaient toutes deux Catherine : « Il fallut chercher des anagrammes sur* ce nom, qui eussent assez de douceur pour entrer dans des vers. » Ils y passèrent l’après-dlnée, occupation intéressante pour des amoureux; elle était, il est vrai, suffisante pour Malherbe, qui avait alors environ soixante-dix ans, et était si glacé, que « numérotant, dit Bayle, ses bas par les lettres de l’alphabet, de peur de n’en pas mettre également à chaque jambe, il avoua un jour qu’il en avait jusqu’à l’L ». ( Dictionnaire historique et critique , article Malherbe, note B.) Racan, qui avait trente-quatre ans de moins, prit la chose un peu plus réellement; « il changea son amour poétique en un amour véritable et légitime, et Gt quelques voyages en Bourgogne pour cet effet. » Voyez la Vie de Malherbe, par Racan, p. 42 et suiv.)

1 Perroniana , au mot Gournay.

commande qu’il faut attribuer les vers forcés de Ronsard : ses dernières et ses premières amours lui ont également inspiré et des vers pleins de grâce et des vers contournés1, grecs en français, et remarquables par

1 Voici les premiers couplets d’une chanson de Ronsard pour Hélène de Surgères : on verra que du moins il n’avait pas, dans sa vieillesse, oublié ses belles années :

Plus étroit que la vigne è l'ormeau se marie.

De bras souplement forts.

Du lien de tes mains, maîtresse, je te prie,

Enlace-moi le corps.

En feignant de dormir, d’urfc mignarde face Sur mon front penché-toi ;

Inspire, en me baisant, ton haleine et ta grâce ,

Et ton cœur dedans moi.

Puis appuyant ton sein sur le mien qui se pâme,

Pour mon mal appaiser,

Serre plus fort mon col et me redonne l’âme Par l’esprit d’un baiser.

Si tu me fais ce bien, par tes yeux je te jure , *

Serment qui m’est si rher,

Que de tes bras aimés aucune autre aventure Ne pourra m'arracher.

Mais souffrant doucement le joug de ton empire,

Tant soit-il rigoureux.

Dans les Cliamps-Klysés une même navire,

Nous passera tous deux, etc., etc.

Voici, d’un autre côté, un sonnet que fit Ronsard pour sa première maltresse, nommée Cassandre, dont le nom classique avait beaucoup contribué à le séduire :

AVANT CORNEILLE

cotte savante obscurité que Pasquier, son admirateur et son ami, se garde bien de comparer à celle de Maurice Seve, « d’autant qu’elle provenoit de sa doctrine et

Je ne suis point, ma guerrière Cassandre,

Ny Myrmidon, ny Dolope soudarl,

Ny cet archer dont l’homicide dart Tua ton frère et mil ta ville en rendre.

Un camp armé, pour esclave te rendre,

Du camp d’Aulide en ma faveur ne part ;

Et tu ne vois, au pied de ton rempart.

Pour t’enlever mille barques descendre.

Hélas ! je suis ce Corèbe insensé.

Dont le cœur vit mortellement blessé,

Non de la main du grégeois Pénéléc,

Mais de cent traits qu’un areberot vainqueur.

Par une voie en mes yeux recelée,

Sans y penser, me lira dans le coeur.

Si la Cassandre de Ronsard ne connaissait pas les héros grecs et leur histoire, aussi bien que celle de Troie, elle dut avoir beaucoup de peine à comprendre ce sonnet, qui n’est cependant pas le moins clair. Ce fut à des beautés de ce genre que Ronsard dut le commentaire que le savant Muret entreprit de ses œuvres, de son vivant, ce qui fut regardé comme une grande marque d’honneur. « Muret qui avait tant d’érudition, dit le Menagiana, trouva les ouvrages de Ronsard si excellents qu’il fit des notes sur quelques-uns. » ( Menagiana , t. III, p. 103, troisième édition.) Et Muretlui-mème déclare avec beaucoup de satisfaction, dans la préface de son commentaire sur le premier Livre des Amours de Ronsard, « qu’il y avoit quelques sonnets dans ce livre qui d’homme n’eussent jamais été bien entendus, si l’auteur, dit-il, ne les eût, à moi ou à quelque autre, familièrement déclarés. »

hautes conceptions. » Ce n’est point, en effet, l’obscu-

rité d’un esprit subtil qui se tourmente à faire quelque chose de rien; c’est celle d’un esprit plein et fort, embarrassé de ses propres richesses, et qui n’a pas appris à en régler l’emploi : « C’est une grande source, il le faut avouer, dit Balzac; mais c’est une source trouble et boueuse, une source où non-seulement il y a moins d’eau que de limon, mais où l’ordure empêche de couler l’eau \ » Ronsard avait appris, par la lecture des anciens, ce qui manquait à notre poésie, et il crut sentir, dans son imagination élevée et réellement poétique, ce qu’il fallait pour y suppléer. Mais il n’en sut pas reconnaître les vrais et bons moyens : les lettres françaises ne pouvaient, à son avis, que gagner en adoptant sans réserve ce qu’il admirait chez les anciens; il n’avait pas démêlé, entre certaines formes des langues grecque et latine et le caractère de la nôtre, ces antipal lues qui ne se découvrent que par la fréquentation : la science ne. s’était pas encore fondue avec le goût ; il fallait qu’elle mît au jour toutes ses prétentions pour qu’on vît ce qu’on en devait admettre ou rejeter. Ronsard ne rejeta rien: occupé surtout de donner à notre langue de la richesse et de l'énergie, et encouragé par l’exemple d’Homère qui avait mêlé dans ses poèmes les différents dialectes

1 Œuvre» de Balzac, XXXI* Entretien.

gle

AVANT CORNEILLE

de la Grèce : « Tu sçauras dextrement choisir, dit-il dans son Abrégé de ï Art poétique français, et approprier à ton œuvre les mots les plus significatifs des dialectes de notre France, quand tu n’en auras point de si bons ni de si propres en ta nation ; et ne faut soucier si les vocables sont gascons, poitevins, normands, manceaux, lyonnois, ou d’autres pays, pourvu qu’ils soient bons et signifient proprement ce que tu veux dire. » Montaigne était du même avis : «Et que le Gascon y arrive si le Français n’y peut aller » disait-il en parlant du peu de soin qu’il mettait à épurer son style *. Ronsard poussa les licences jusqu’à employer des mots qui n’étafent d’aucun pays, allongeant ou raccourcissant les termes, selon ce que demandait la mesure du vers, changeant quelquefois, pour les rendre plus propres à la rime, les voyelles dont ils étaient composés , et transportant tout entiers, 4»ns ses vers, des mots grecs qu’une terminaison française ne faisait que séparer de leur langue sans les faire entrer dans la nôtre; ainsi il dit à sa maîtresse :

« Êtes-vous pas ma seule Entéléchie 1

et ce mot, emprunté de la philosophie d’Aristote, est ainsi expliqué par Muret : « ma seule perfection, ma seule âme, qui cause en moi tout mouvement, tant

> Essais, L. I, c. xxv.

3i DE L’ÉTAT DE LA POÉSIE EN FRANCE

naturel que volontaire. » Il fallait ici un commentaire pour la pensée aussi bien que pour l’expression.

Dans l’épitaphe de Marguerite de France et de François I*r, Ronsard regrette, par une figure de rhétorique, de ne pouvoir employer ces trois mots •

Ocymore, Dyspotme, Oligochronien ;

et en les regrettant il en fait un vers.

Ce n’est pas tout : la richesse et la variété que donne à la langue grecque la facilité avec laquelle elle forme des mots par des associations régulières tentent Ronsard; il veut transporter cette même liberté dans la langue française, et il peint

Du moulin brise-grain la pierre rondo-piale;

il n’examine point si le défaut de racines appartenant en propre à la langue, l’absence des particules et la permanence des terminaisons ne rendent pas ces agrégations impossibles, et si le manque de voyelles sonores ne fait pas résulter, du rapprochement de ces mots osseux pour ainsi dire, sanschairet sans rondeur, le cliquetis le plus désagréable à l’oreille.

Enfin, enviant aux anciens la liberté de leurs inversions, Ronsard voulait qu’on pût

Tirer avecq’ la ligne, en tremblant emporté,

Le crédule poisson prins il l’haim empasté.

Cette intempérance d’idées, cette effervescence d’un

AVANT CORNEILLE

génie qui ne savait pas s’arrêter dans le bien qu’il avait entrevu , attirèrent à Ronsard le mépris des écrivains qui, dans le dix-septième siècle, suivirent pourtant, avec plus de sagesse1 et de goût, la route qu’il avait contribue à ouvrir. Les hommes qui font les révolutions sont toujours méprisés par ceux qui en profitent : un certain désordre qui accompagne toujours les efforts d’un esprit ardent à s’ouvrir des voies nouvelles, une confusion impossible à éviter dans l’emploi de moyens encore mal connus, une incohérence naturelle entre les habitudes qu’on a suivies longtemps et celles auxquelles on commence à se livrer, toutes ces causes donnent aux premières inventions de tels novateurs quelque chose d’informe et de monstrueux, où les yeux distinguent mal les traits primitifs d’une beauté

que le temps manifestera en polissant l’ouvrage. « Ce n’est pas, dit encore Balzac de Ronsard, ce n’est pas un poète bien entier, c’est le commencement et la matière d’un poète : on voit dans ses œuvres des parties naissantes et à demi animées d’un corps qui se forme, mais qui n’a garde d’être achevé ‘ » .

Ce corps, c’est celui de la poésie française , telle qu’ont commencé à l’admirer Balzac et ses contemporains : Ronsard en a tracé les premiers linéaments, pleins d’images élevées , d’allusions mythologiques, et

i Œuvres de Balzac, XXXIe Entretien.

d’une verve poétique jusqu’à lui inconnue. Le premier, il comprit cette dignité qui convient aux grands sujets, et qui lui valut de son temps le titre de « prince des poètes, » comme une élévation du même genre a fait donnera Corneille celui de «grand.» Nous devons probablement à Ronsard l’ode et le poëme héroïque 1 ; ses odes, avec leurs défauts, ont eu des beautés suffisantes pour annoncer parmi nous le genre lyrique, et elles nous ont valu celles de Malherbe, qui l’ont fixé.

Si la Franciade n’a rien appris à personne, la difficulté reconnue d'une épopée française peut excuser l’homme qui, le premier, entreprit de la surmonter. Mais ce que Ronsard a changé surtout, c’est le ton général de la poésie française, à laquelle il a donné cette élévation, ce mouvement vff, quoique un peu tendu, qui en font vraiment de la poésie : un seul exemple fera juger de • la révolution qu’il accomplit à cet égard ; je le tire du commencement d’une de ses chansons :

Quand j’estois jeune, ains * qu’une amour nouvelle Ne se fusl prise en ma tendre moelle,

Je vivois bien heureux.

Comme à l’envy les plus accortes filles Se travailloient par leurs flammes gentilles,

De me rendre amoureux.

Mais tout ainsy qu’un beau poulain farouche Qui n’a masebé le frein dedans sa bouche ,

i Recherches de la France, 1. VII, c. vi, t. Il, col. 70ü.

* Ains, Avant.

xVVANT CORNEILLE.

Va seulet, escarté.

N'ayant soucy, sinon d'un pied superbe,

A raille bonds, fouler les (leurs et l’herbe, Vivant en liberté ;

Ores il court le long d'un beau rivage;

. Ores il erre en quelque bois sauvage ,

Fuyant de saut cil saut :

De toutes part les poutres ■ hennissantes Luy font l’amour, pour néant blandissames *, * A luy qui ne s’en chaut.

Ainsy j’aliois desdaignant les pucclles Qu'on cstimoil en beautés les plus belles, Sans répondre à leur vueil 8 :

Lors je vivois, amoureux de moi-même , Content et gai, sans porter face blesme,

Ny les larmes à l’œil.

J'avuis escrile au plus haut de la face, Aveeq' l’honneur une agréable audace, Pleine d’un franc désir :

Aveeq’ le pied mareboit ma fantaisie Où je voulois, sans peur ni jalousie,

Seigneur de mon plaisir, etc., etc., etc.

Marol a traité la même idée :

Sur le printemps de ma jeunesse folle,

Je ressemblois l’arondcllc qui vole Puis çà, puis là : l’aage me conduisoit Sans peur ne soin, où le cœur me disoit,

* Les juments.

a Caressantes.

8 Volonté, désir.

* En la foresl, sans la crainte des loups,

Je m’en allois sonvent cueillir le houx,

Pour faire glus à prendre oyseaux ramages Tous différents de chantz et de plumages;

Ou me souloys, pour les prendre, entremettre

• A faire bries 1 ou caiges pour les mettre :

Ou iruusnouois * les rivières profondes ,

Ou renforçois sur le genouil les fondes • ;

Puis d’en tirer droict et loin j’apprenois

Pour chasser loups et abattre des noix. . •

La différence des deux poêles est frappante; chez Marot, tout est simple et naturel; chez Ronsard, tout est noble et brillant; dans le dernier morceau, les faits sont tels qu’ün enfant a pu les remarquer; dans le premier, les détails sont ceux qu’un poète seul a pu imaginer; c’est la différence d’un récit naïf à un tableau animé; c’est celle de noire ancienne poésie à la poésie telle que nous la concevons aujourd’hui. Ceux qui préfèrent à tout la simple vérité regretteront Marot et son temps; ceux qui veulent que cette vérité s’élève, et qu’avant d’arriver à nous elle ait passé par une imagination capable d'échauffer la nôtre, demanderont qu’au naturel de Marot on ajoute les brillantes couleurs de Ronsard.

Après ces deux exemples, on s’étonnera sans doute un peu de ce passige de La Bruyère : « Marot, par son

1 Piège, engin, pour prendre les oiseaux.' *

* Je traversais à la nage.

* Les frondes

AVANT COKNEILLE.

tour et par son style, semble avoir écrit depuis Ronsard ; il n’y a guère entre ce premier et nous, que la différence de quelques mots. Ronsard et les auteurs ses contemporains ont plus nui au style qu’ils ne lui ont servi ; ils l’ont retardé dans le chemin de la perfection ; ils l’ont exposé à la manquer pour toujours, et à n’y plus revenir. Il est étonnant que les ouvrages de Marot, si naturels et Si faciles, n’aient su faire de Ronsard, d’ailleurs plein de verve et d’enthousiasme, un plus grand poète que Ronsard et Marot »

Comment se fait-il qu’après avoir accordé à Ronsard « de la verve et de l’enthousiasme , » après avoir dit : « Ronsard et Balzac ont eu, chacun dans leur genre, assez de bon et assez de mauvais pour former après eux de très-grands hommes en verset en prose’,» La Bruyère méconnaisse combien Ronsard a eu d’influence sur le caractère élevé de la poésie du siècle de Louis XIV, et combien Marot en est éloigné? Comment n’a-t-il pas vu que, malgré la différence du langage, l’esprit poétique de Ronsard touchait de bien plus près à celui du dix-huitième siècle que le ton naïf et simple de] Marot? C’est que La Bruyère, vivant au milieu des magnificences de la poésie de son temps,

* Caractère s de La Bruyère, cliap. I", des Ouvrages de l’esprit, t. I, p. 116, édit, de 17ü9.

> Ibidem.

ne songeait plus à ce qu’il avait fallu pour s’y élever ; il sentait la nécessité de combattre sans cesse ce défaut de naturel , cette enflure à laquelle notre poésie était toujours près de se laisser emporter ; et voyant dans Ronsard le type de ces défauts, et dans Marot un naturel dont il ne pouvait plus craindre qu’on exagérât la simplicité quelquefois un peu nue , il attaquait ce que l’un des deux poètes avait d’excessif , sans s’apercevoir de ce qui manquait à l’autre. D’ailleurs, un homme , quelque supérieur qu’il soit, s’il n’a pas à se plaindre des opinions de son temps et de la réputation qu’piles lui font à lui-même, les partage toujours à un certain point ; et nous sommes rarement disposés à un grand enthousiasme pour nos devanciers immédiats, dont nous avons eu les défauts à corriger et dont on nous a souvent opposé les beautés. Malherbe et son école devaient mépriser Ronsard et revenir à Marot, chez qui Ronsard, de son côté, n’avait trouvé, disait-il, que « les netayures dont il tiroit, comme par une industrieuse laveure, de riches limeures d’or*. » Il faut laisser mûrir le jugement de la postérilé elle-même, et ne pas craindre de réfléchir sur ce qu’elle a commencé à penser, car elle aussi a ses retours, et elle veut du temps pour arrêter définitivement sa pensée.

La Bruyère s’effraie du danger que Ronsard a fait

1 Vie de Ronsard, par Cl. Biuel, p. 121.

courir à la langue française qu’il aurait pu gâter, dit-il, « pour toujours, » Ronsard ne l’a pas pu, car il ne l’a pas fait, et pour faire un mal éternel, il faudrait qu’un homme pût empêcher la vérité et la raisoÆ de lui survivre. Quelque influence qu’on veuille supposer aux défauts d’un homme de talent ou de génie, on peut s’en fier à ses imitateurs pour les rendre bientôt si ridicules que les enfants les montreront au doigt. Ces imitations maladroites commencent d’abord par obtenir du public une admiration qui enflamme l’indignation du sage appelé à les réprinier. Ronsard avait enseigné l’art d’employer des images grandes et nobles : on crut qu’il suffisait d’entasser les idées vastes, d’enfler les petites, et d’exagérer celles que déjà l’imagination ne pouvait concevoir : ainsi Du Bartas peignait le monde avant la création, comme

une forme sans forme.

Une pile confuse, une masse difforme,

D’abismes un abisme,un corps mal compassé,

Un chaos de chaos, un tas mal entassé...

La terre estoit au ciel et le ciel en la terre ;

Le feu, la terre, l’air se tenoient dans la mer ;

La mer, le feu, la terre estoient logez en l’air.

L’air, la mer et le feu dans la terre, et la terre Chez l’air, le feu, la mer, etc. *.

Et Pasquier, qui cite ces vers, déclare que si, dans le

1 Du Bartas, Premier jour de la première semaine.

reste du morceau. Du Barlas a été soutenu par Ovide, « si, en ces quatre derniers, s’est-il rendu inimitable *.

Le désordre du goût appelait la réforme. «Enfin Malherbe vint» et devait venir. La sagesse , le goût, le sentiment des convenances devaient être au nombre des mérites principaux de l’homme supérieur destiné à se distinguer au milieu de tant de licence ; la loi providentielle qui, dans les lettres comme dans les États, fait naître les différents génies conformément aux besoins des temps, a amené Numa après Romulus, Racine après Corneille, et Malherbe après Ronsard.

Les poètes entraient d’ailleurs dans une situation favorable au tour nouveau que devait prendre la littérature. Une cour désormais fixe et tranquille, empressée à chercher des plaisirs qui pussent remplir le vide occupé longtemps par les affaires, allait donner au goût un régulateur autre qu'une coterie de lettrés séparés du public et par conséquent libres de se livrer aux fantaisies de leur propre génie, sans consulter l’autorité de la raison commune. Généralement étrangère , en France, aux grands intérêts de la vie, la poésie a pris peu de part aux troubles qui ont agité la nation ; un peuple toujours enclin au mouvement extérieur, qui n’écoute et ne réfléchit que lorsqu’il ne peut agir, n’a guère laissé de place aux Muses que celle, qu’il était «

1 Voyez les Recherches de la France, 1. VII, c. x, t. I, c. 722, édit, de 172.T.

AVANT CORNEILLE

obligé de donner au repos; et peut-être est-il permis d’attribuer aux sérieuses affaires dont les esprits avaient eu à se préoccuper sous François II, Charles IX et Henri III, le dédain des poètes pour un public qui ne pouvait leur prêter assez d’attention; ils avaient eu la cour pour refuge. Malgré le peu de goût qu’avait senti

d’abord Henri II pour les vers de Ronsard, un poète

célèbre est, aux yeux de son prince, une propriété dont celui-ci n’aime pas à se dessaisir.. Charles IX, qui faisait des vers, avait aimé la poésie en poète dont le goût avait été formé par ceux de son temps; et son successeur Henri III l’avait protégée sans avoir le temps de la juger. Il fallait la domination simple , pratique et assez peu lettrée de Henri IV pour rabattre cette fumée de science, cette enflure de grandeur qui régnaient depuis quelque temps dans la poésie ; et la cour, désormais d’accord avec la nation, reprit bientôt sur les goûts, les manières et les idées, cet empirequ’elle perd difficilement en France. Malherbe fut le poète de la cour : *

occupé à lui plaire, à humaniser pour elle ces lettres auxquelles elle commençait à prendre goût, il disait souvent, «principalement quand on le reprenoit de ne pas bien suivre le sens des auteurs qu’il traduisoit ou paraphrasoit, qu’il n’apprestoit pas les viandes pour les * cuisiniers*, comme s’il eust voulu dire qu’il se soucioit fort peu d’estre loué des gens de lettres qui entendoient i Vie de Malherbe, par Racan.

les livres qu’il avoit traduits, pourvu qu’il le fust des gens de la cour. » La révolution qui s’opérait en réaction de celle qu’avait entreprise Ronsard paraissait complète; mais des mouvements de l’esprit humain il reste toujours un pas en avant, dont il ne rétrograde jamais qu’en apparence. Dans ces traductions peu fidèles, mais élégantes, dont le style simple et coulant indignait mademoiselle de Gournay, qui les appelait « un bouillon d’eau claire1,» la langue commençait à se soumettre à une précision que le commerce des langues savantes pouvait seul lui faire acquérir : dans les vers de • Malherbe, souvent empreints de beautés puisées chez les anciens’, elle conservait, du caractère que lui avait donné Ronsard, une dignité, une richesse de style dont le temps de Marot n’avait pas même eu l’idée, et elle s’assujettissait de plus à une correction élégante3. Les der-

1 Dictionnaire historique et critique de Bayle, article Malherbe, note E.

* Par exemple dans les Stances adressées par Malherbe h Henri IV allant en Limousin, où l’on trouve plusieurs passages heureusement imités de la quatrième églogue de Virgile : l'imitation est quelquefois assez différente de l’original pour pouvoir prétendre au mérite de l’invention, comme dans cette stance :

Tu nous rendras alors nos douces destinées ;

.Nous ne reverrons plus ces fâcheuses années Qui, pour les plus heureux, n’ont produit que des pleurs.

Toute sorte de biens comblera nos familles ;

La moisson de nos champs lassera les faucilles,

Et les fruits passeront la promesse des Qcurs.

» Parmi beaucoup d'exemples que j’en pourrais citer, j’en ehoisi-

AVANT CORNEILLE

niers même des partisans de Ronsard, en résistant au perfectionnement, contribuaient à le rendre plus complet et plus sûr. Ce n’était pas sans obstacle que Malherbe ramenait au vrai génie de la langue, et au genre qui convenait à la nation, une poésie que Ronsard en avait écartée; les poètes, accoutumés à puiser leurs allusions dans les fables les plus obscures de la Mythologie, ne se décidaient qu’avec peine à parler, en français de sujets capables d’intéresser des Français : cette innovation était reprochée à Malherbe et à son école comme un manque de respect pour l’antiquité : «C’est vous, dit à Racan Gombault, sous le nom de M”* Desloges :

C’est vous dont l’audace nouvelle A rejeté l’antiquité. . . .

Vous aimez mieux croire à la mode

rai un qui est assez peu connu; c’est une strophe de l’ode à Marie de Médicis, belle, malgré trois vers prosaïques, où, pour dire qu’un roi ne peut être justement appelé grand quand il n’a pas régné dans des temps orageux et difficiles, il s’écrie :

Ce n'est point aux rives d’un fleuve,

Où dorment les vents et les eaux,

Que fait sa véritable preuve L’art de conduire les vaisseaux ;

Il faut, en la plaine salle,

Avoir lutté contre Malée, f

Et pris du naufrage dernier,

S’être vu dessous les Pléiades,

Éloigné de ports et de rades, .

Pour être cru bon marinier..

4fi

de l’Etat de la poésie en France

■ C’esl bien la foi la plus commode Pour ceux que le monde a charmés *.

Et Regnier, s’adressant à Ronsard, s’irrite contre

, . . ces resveurs dont la muse insoleute,

Censurant les plus vieux, insolemment se vante De réformer les vers, non les tiens seulement.

Mais veulent déterrer les Grecs du monument,

Les Latins, les Hébreux et toute l’antiquaille,

Et leur dire il leur nez qu’ils n’ont rien fait qui vaille*.

Le style de Malherbe qui en cherchant, quelquefois sans succès, à éviter l’enflure, tombait quelquefois aussi dans la trivialité, était encore un sujet de reproches ; Regnier s’écriait :

Comment ! il nous faut donq’, pour faire une œuvre grande, Qui de la calomnie et du temps se défende,

Qui trouve quelque place entre les bons autheurs, ,

Parler comme à Saint-Jean parlent les crocheteurs3?

Ronsard , en établissant les poètes eux-mêmes seuls arbitres du goût, leur avait rendu trop facile l'art de faire des vers qui ne devaient plaire qu’à eux seuls; Malherbe, en familiarisant les gens du monde avec la poésie, leur donna trop de facilité à se croire poètes dès qu’ils voulurent l’être. Mais ce temps du triomphe, et par conséquent du relâchement de la nouvelle école,

* Recueil des plus belles pièces des poêles français, depuis Villon jusqu'à Benserade, t. IU, p. 58

* Satire IX.

3 Ibid.

AVANT CORNEILLE

n’était pas encore arrivé ■ May nard, Racan, et quelques

autres travaillaient avec leur maître à en soutenir la

gloire : les conquêtes qu’ils avaient à faire sur l’ignorance des gens du monde étaient encore un pressant motif d’efforts et d’attention : « Depuis tant d’années, disait souvent Malherbe, je travaille à dégasconner la cour, et je n’en puis venir à bout'; » et ce gasconnisme était l’ennemi toujours en présence qui obligeait les lettrés de veiller sans cesse à la pureté de la langue.

Cependant cette cour gasconne n’aurait pas permis qu’on manquât tout à fait de ménagements envers elle : a Se mettre en tutelle, disait Henri IV à l’assemblée des Notables convoquée à Rouen, est une envie qui ne prend guère aux rois, aux barbes grises et aux victorieux; » il aurait pu ajouter : « et aux gens de mon pays. » Le respect pour les décisions de la cour, le désir de plaire à la cour, le soin d’adopter les manières de la cour, devinrent, sous le plus populaire des princes, la mode dominante, et presque le devoir des Français. C’est l’usage, après les temps de révolte, de pousser fort loin la vertu de la soumission; Malherbe avait été jusqu’à dire que « la religion des honnêtes gens étoit celle de leur prince * ; » et le soin des convenances fut, à ce qu’il paraît, le seul sentiment qu’il

1 Œuvres de Balzac, Socrate chrestien, discours X,

* Vie de Malherbe, par Racan, p. I.».

consultât lui-même dans les derniers actes de piété de §a vie : « Au moment de sa mort, dit Racan, on eut beaucoup de peine à l’engager à se confesser, parce que, disait-il, il n’avoit accoutumé de le faire qu’à ■Pâques; celui qui l’acheva de résoudre fut Yvrande, gentilhomme qui avoit été nourri page de la «grande écurie, et qui estoit son écolier en poésie, aussi bien que Racan. Ce qu’il lui dit, pour le persuader de recevoir les sacrements, fut qu’ayant toujours fait profession de vivre comme les autres hommes, il falloit aussi mourir comme eux; et Malherbe lui demandant ce qu’il vouloit dire, Yvrande lui dit que, quand les autres mouroient, ils se confessoient, communioient et recevoient les autres ‘sacrements de l'Église : Malherbe avoua qu’il avoit raison, et envoya quérir le vicaire de Saint-Germain, qui l’assista jusqu’à la mort '. »

S’il arrive donc qu’en lisant les poésies de ce tempslà, les convenances ne nous paraissent ni bien sévères, ni bien sévèrement observées, il ne faut pas s’en prendre aux poètes; la cour n’en exigeait pas davantage. On peut trouver dans Malherbe beaucoup de défauts de goût , et même beaucoup d’inexactitudes de grammaire*; mais il avait eu tant à redresser en ce genre

1 VU de Malherbe, par Racan, p. 44.

* Voyez le rapport de Pélisson sur l’examen de ses Stances au Roi, fait par l’Académie française, peu de temps après sa mort. Histoire de T Académie, p. 273, édit, de 1(133.

AVANT CORNEILLE

que, malgré ce qui lui manque encore, on est forcé de convenir que c’est à lui et à ses élèves qu’appartient le mérite d’avoir commencé à porter dans notre langue ce qu’elle a de clarté et d’exactitude, et dans notre poésie ce qu’elle a d’élégance, de douceur et d’harmonie.

Au sein de cette épuration laborieuse de la langue et de la poésie, apparaissent les inconvénients que ce tra- > vail même devait entraîner. Une attention minutieuse à la correction du langage n’est pas incompatible avec le génie j mais il ne faut pas que la correction soit le but principal de ses efforts, ni qu’il en attende sa plus précieuse récompense : un esprit incessamment courbé à polir des mots se relève peu à de hautes conceptions, et un grand mérite attaché à l’exactitude des formes rend trop facile sur le fond des pensées. Regnier reproche à Malherbe et à son école que

. . . leur savoir ne s’étend seulement

Qu’à regratter un mot douteux au jugement.

Prendre garde qu’un qui ne heurte une diphthongue ,

Espier des vers si la rime est brève ou longue,

Ou bien si la voyelle à l’autre s’unissant.

Ne rend point à l’oreille un vers trop languissant ,

Et laissent sur le verd le noble de l’ouvrage Nul esguillon divin n’eslève leur courage ;

Ils rampent bassement, foiblcs d’inventions ,

Et n’osent, peu hardis, tenter les fictions :

Froids à l’imaginer, etc., etc. «.

Quelque sévères que puissent paraître ces reproches, Malherbe n’y a pas entièrement échappé. « Malherbe, dit Saint-Évremond , a toujours passé pour le plus excellent de nos poètes, mais plus par le tour et par l’expression que par l’invention et les pensées*. » Boileau n’a recommandé pour modèle que «sa pureté et la clarté de son tour heureux; » Balzac en parle, après sa mort, comme du «vieux pédagogue de la cour, qu’on appeloit autrefois, dit-il, le tyran des mots et des syllabes, qui mettoit les plus grandes différences entre pas et point, et traitoit l’affaire des gérondifs et des participes comme si c’étoit celle de deux peuples voisins l’un de

l’autre, et jaloux de leurs frontières La mort l’avoit

surpris, ajoute-t-il, sur l’arrondissement d’une période, et l’an climatérique l’avoit pris délibérant si erreur et doute étoient masculins ou féminins. Avec quelle attention vouloit-il qu’on l’escoutast quand il dogmatisoit de l’usage et de la vertu des particules* ! » 11 ne faut, pour juger des intérêts sur lesquels s’échauffaient alors les meilleurs esprits, que voir la gravité avec laquelle Pélisson 3 rapporte la dispute de Malherbe, sur les sonnets « licencieux, » avec ses écoliers Racan, Colomb y et Maynard, « qui seul, dit Racan, a continué à en faire jusqu’à la mort, » les soutenant partout, dit Pélisson,

* Œuvres de Sainl-Evremond, t. VI, p. 17.

* Socrate chrestien, Discours X.

* Histoire de l'Académie, par Pélisson, p. ilfl cl suit.

AVANT CORNEILLE

SI

<>t « déclamant contre la tyrannie de'ceuxqui s’yopposoient. » On est tenté d’abord de faire comme eux, et de s’indigner eontre cette licencieuse vieillesse de Maynard ; mais on s’aperçoit que les sonnets « licencieux » sont ceux dont les deux quatrains ne sont pas sur les mêmes rimes.

Le sonnet, dont on retrouve la trace et quelques exemples dans de plus anciens poètes français*, entre autres dans Marot, avait été mis à la mode en France par Joachim Du Bellay qui avait passé quelque temps à Rome ; et le goût de Catherine de Médicis pour ce fruit de son pays avait contribué à lui donner de la vogue. Le prix qu’on attacha alors au sonnet, le soin avec lequel on cherchait à le perfectionner, expliquent l’importance qu’y met Boileau et cette opinion qui peut aujourd’hui nous paraître singulière :

Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème.

D’autre part, le nombre de « deux ou trois sonnets entre mille, » que Boileau approuve dans les œuvres de Gombaud, Maynard et Malleville, poètes célèbres de leur temps, montre dans quel travail pouvaient se consumer des hommes qui avaient consacré leur vie à la poésie.

» Sonnet est un vieux mot français qui veut dire chanson. Thibault de Champagne appelle ses chansons sonnets :

S’en oi-je faire enrore maint gent parly ,

El maint innnet et mainte rernriiie.

r 52 S DE L'ÉTAT DE LA POÉSIE EN FRANCE

D’autres petites pièces de vers, telles que les rondeaux, les ballades, etc., que Ronsard et ses contemporains avaient voulu bannir comme trop peu antiques, reprenaient faveur dans une littérature plus française ; les épigrammes, les chansons y tenaient aussi leur place; et le soin donné à ces petits ouvrages, ainsi que l’imitation des Italiens, attachaient l’esprit tout entier à la recherche de pensées fines, ingénieuses, propres à être renfermées dans des cadres si étroits. Ces cadres étaient seuls commodes pour des poètes exclusivement occupés de plaire à une cour encore peu avancée dans les lettres, et qu’ils étaient obligés d’amuser sans cesse, soit par de nouveaux objets d’intérêt, soit par des œuvres qui n’exigeassent, ni une trop longue attention, ni une imagination trop sensible et trop accoutumée aux idées poétiques. Les plus beaux ouvrages de poésie n’auraient peut-être pas contribué à répandre le goût des lettres autant que cette littérature de détail , cette monnaie d’esprit et de science, propre au commerce de la multitude. Il ne suffit pas aux gens du monde d’être amusés ; leur plaisir n’estpas complet s’ils n’amusent aussi, ret s’ils n’ont eux-mêmes leur rôle dans le spectacle dont ils jouissent. Contenues dans la sphère que je viens d’indiquer, les occupations et les discussions littéraires se trouvaient parfaitement à leur portée; leur activité et leur amour-propre étaient mis en jeu de manière à suffire au mouvement de leur vie.

AVANT CORNEILLE

« On apprend par là, chaque jour, les petites nouvelles galantes, les jolis commerces de prose et de vers; on sait à point nommé : un tel a composé la plus jolie pièce du monde sur un tel sujet; une "telle a fait des paroles sur un tel air; celui-ci a fait un madrigal sur une jouissance; celui-là a composé des stances sur une infidélité; Monsieur un tel écrivit hier au soir un sixain à mademoiselle une telle, dont elle lui a envoyé la réponse ce matin sur les huit heures; un tel auteur a fait un tel dessein; celui-là est à la troisième partie de son roman ; cet autre met ses ouvrages sous la presse 1 . » C’est ainsi que la société élégante s’occupe des Lettres; c’est en multipliant les objets d'intérêt offerts à ses goûts qu’on peut parvenir à s’emparer de son attention : la littérature devient ainsi sa grande affaire; elle s’en fait le centre et le juge : on la verra se partager tout entière entre deux sonnets*, comme la question des sonnets licencieux avait naguère divisé les poètes. Elle n’aura pas même toujours besoin de si graves sujets; un mot pourra la tenir en suspens*, un autre la trans-

1 Molière, Précieuses ridicules, scène X.

* Celui de Job, de Benserade, et celui d'Uranie, de Voiture.

5 Une grande discussion s’éleva à l'hôtel de Rambouillet, sur la question de savoir s’il fallait dire muscadins on muscardins. Le procès fut porté à l'Académie, alors nouvellement établie, et il est inscrit sur ses registres, au 1er février 1638, ainsi que sa décision en faveur de Muscadin. C’était l’opinion de Voiture, qui fit les vers suivants pour se moquer du parti des Muscardins :

portera d’admiration : on s’extasiera sur un quoiqu'on die 1 ; une expression bourgeoise révoltera ; la pédanterie des bons airs s’unira à, celle du bel esprit ; le mot * de bel-espril lui-même * deviendra la qualification , d’abord honorable, ensuite ridicule, attachée à la réunion de la recherche de l’esprit et de la recherche des manières) et ainsi s’expliquera sans peine l'existence de cet hôtel de Rambouillet, où les prétentions de l’élé-

Au siècle «les vieux palardios,

Soil courtisans, 6oit cilardins, "

• . Femmes de cour ou citardines

l’rononçoient toujours muscardins,

El balardins et balardines,

Mesmes l’on dit qu’en ce lems-là Chacun disoit : rose muscardc :

J’en diroisbien plus sur cela;

Mais par ma fov je suis malarde,

Et même en ce moment voilà Que l’on m’apporte une panarde.

{///al. de l’Acnd. fran f., par Polisson, p. 370.)

1 Molière, Femmes savante».

3 J.o bel esprit est un titre fort beau

Quand on aime à courir de ruelle en ruelle ;

Mais ce n’est point le fait d’une sage cervelle - De chercher à briller sur un terme nouveau.

fn bel esprit, si j’en sais bien juger, f Est un diseur de bagatelles...

O ciel ! diront les précieuses.

Peut-on se déchaîner contre le bel esprit ?

(Œuvres de Saint-Évremond, t. IX, parmi les pièces qui lui sont attribuées sans certitude positive.)

AVANT CORNEILLE. * 55

gance la plus raffinée venaient se confondre avec celles de l’esprit le plus distingué, et dont l’autorité s’est étendue presque sur toute la première moitié du dixseptième siècle

1 « La célèbre Arténice, comme l’appelle Pélisson, dont le cabinet étoit toujours remply de tout ce qu'il y avoit de plus beaux esprits et deplushonnestesgensà la cour » (Hist. de l'Acad., p. 464), était celte même marquise de Rambouillet dont le vieux Malherbe s’était imposé l’obligation d'être amoureux, bien sûr, au reste, de ne rien risquer avec une femme dont la vertu était déjà aussi connue que sou esprit. Ce choix désintéressé du premier poète qu’eût alors la France peut faire regarder, dès cette époque, la marquise de Rambouillet comme la plus distinguée des femmes qui accueillaient les beaux esprits. Le temps brillant de l’hôtel de Rambouillet fut celui de Voiture, qui mouruten 1648. Si c’est plus tard qu’on s’est plaint et des jugements de l’hôtel de Rambouillet et du genre d’esprit qui y régnait, c’est que tant qu’il a été dans l’esprit du temps, il n'a pas paru ridicule. Quand Saint-Évremond nous assure dans ses vers (t. 111, p. 294), que du temps de la bonne régence, qui est celle d’Anne d’Autriche, ■’ - .

Femmes savoient sans faire les savantes ;

Molière en vain eût cherche dans la cour Ses ridicules alTeclécs ,

c’est qu’il parle, dans sa vieillesse, du temps de sa jeunesse : cela devient indubitable quand il ajoute qu’alors

. . . ses Fatcheux n’auroient pas vu Je jour,

Faute d’objets à fournir les idées ,

et qu’on n’eût pu trouver

Dans te plaisant rien d'outré ni de faux.

Le lemps dont Saint-Evremond parle ainsi était Ip temps de Scnrron et du burlesque. Ce ne sont pas les jugements contemporains qu’il faut consulter pour les dales de goût.

La différence est grande entre l’influence de la cour agissant sur la littérature comme centre du bon goût, de l’élégance et de l'éclat, et l’influence directe du prince réunissant autour de sa personne tout ce qui brille ou s’élève, et se faisant le point unique auquel tout vient aboutir. On sent vivement combien ces deux influences diffèrent quand on compare la domination de l'hôtel de Rambouillet à celle de Louis XIV, qui lui a succédé. Henri IV s’était peu occupe des lettres ; Louis Xlll ne les aimait guère: la vivacité habile et facile de l’un, la triste et faible sauvagerie de 1 autre laissèrent eu liberté les goûts de leurs courtisans. Aussi, surtout sous Louis Xlll, les poètes les plus distingués furent-ils des poètes de société, empressés sans doute d’arriver au roi lorsqu’ils en trouvaient l’occasion, attentifs à se vanter des distinctions qu’ils avaient reçues de lui, et disposés à le chanter toutes les fois qu’ils espéraient s’en faire écouter, mais ne lui apportant que des ouvrages dont l’inspiration ne venait point de lui, et qui avaient d’abord recherché d’autres suffrages que le sien. Ainsi Maynard , en vantant ses vers dont

Les ambitieuses merveilles

N’en veulent qu’aux grands de la rour,

peut bien ajouter :

Ils me font des amis au Louvre ,

Et mon grand roi veut qu’on leur ouvre La porte de son cabinet .

AVANT CORNEILLE. 37

Mais ce qui inspirait May nard, ce n’était ni «les grands de la cour, » ni son « grand roi ; » il ne pense à eux que lorsqu’il leur demande quelque faveur ou se plaint de leurs refus; et s’ils ont eu l’honneur de ses meilleurs vers, c’est lorsqu’il en a fait contre eux : témoin ce sonnet contre le cardinal de Richelieu, qui, non content de n’avoir rien accordé à Maynard, l’avait rebute

durement * ■ • •' ' ’ •

Par vos honneurs le monde est gouverné;

Vos volontés font le calme et l’orage,

Et vous riez de me voir confiné Loin de la cour, dans mon petit village.

Cléomédon, mes désirs sont contens ;

Je trouve beau le désert que j habite,

Et comtois bien qu il laut céder au temps,

Fuir l’éclat et devenir hermite.

Je suis heureux de vieillir sans cmploy,

De me cacher, de viVre tout à uioy,

D’avoir dompté la crainte et l’espérance ;

Et si le ciel qui me traite si bien,

A voit pitié de vous et de la France,

Votre bonheur seroit égal au mien ;

et ces vers si connus que Maynard écrivit sur la porte de son cabinet :

Las d’espérer et de me plaindre Des muses, des grands et du sort,

C’est ici que j’attends la mort,

Saus la désirer ni la craindre.

Sous Louis XIV, il n’aurait pas été de bon goût de paraître mécontent de la cour : « Il y a des temps, dit le cardinal de Ketz, où la disgrâce est une manière de feu qui purifie toutes les mauvaises qualités , et qui illumine toutes les bonnes; il y a des temps où il ne sied pas bien à un honnête homme d’être disgracié ‘. » Louis XIV, par l’éclat dont il sut s’environner, mit la faveur à la mode ; ce fut une mode aussi de louer le prince, de lui tout rapporter, de tenir tout de lui; les courtisans ne prétendirent à rien de plus haut qu’au titre de serviteurs de leur maître, et en accueillant les lettres, Louis les mit au nombre de ses courtisans; elles ne voulurent plus tenir que de sa protection directe le rang qu’elles cherchaient à occuper dans le monde : ce fut à lui surtout, qu’elles s’attachèrent à plaire; et le goût du prince fut imposé à la société, comme, trente ans auparavant, le goût de la société avait été celui dont on s était fait honneur auprès du prince.

Il n’est pas difficile de démêler laquelle de ces deux influences est la plus favorable au progrès des lettres et a 1 éclat de la pocsie. La protection d’un roi assujettit moins que la familiarité des grands seigneurs; scs lois peuvent être plus sévères, mais sa contrainte est moins habituelle; et la poésie a peut-être moins besoin de liberté que de loisir. Sous Louis XIV, Racine, Boileau,

' Mémoires du cardinal de Heti, I. II, t. J,p. 00, édit, du 17] 9.

AVANT C0UNE1LLE

üü

Molière, lorsqu’ils avaient quitté Versailles, vivaient beaucoup plus entre eux ; et bien moins dépendants des jugements du beau monde, ils pouvaient soustraire leur esprit à l’autorité de ses caprices, et même se consoler de l’influence que ses caprices exerçaient quelquefois sur leurs succès. Délivrés de l’écrasante nécessité de plaire tous les jours à une multitude de petits amateurs, ils disposaient du temps nécessaire à la composition de ces beaux ouvrages qu’un roi dont ils illustraient le règne, plus qu’ils n’embellissaient sa oour, leur demandait d’achever pour sa gloire plutôt que de les hâter pour son plaisir. Moins astreints à rechercher l’approbation des seuls juges de l’élégance, ils écou- . tcrent plus librement leur sentiment naturel pour le vrai et le beau ; leur public s’étendit et s'éclaira en s’étendant ; et si l’esprit du temps exerça encore sur leurs travaux une influence quelquefois nuisible, du moins la mode n’asservit plus leur goût et leur génie.

Mais, comme on a déjà pu le voir, avant cette époque brillante du règne de Louis XIV, dans les premières années de ce règne et sous celui de Louis XIII, c’était uniquement sur l’esprit de société qu’était fondée la littérature ; comment, dans un pareil ordre de choses, au milieu d’une société encore peu éclairée, le goût aurait-il des bases fixes et solides? Sa justesse naturelle v est sans cesse faussée par des habitudes et des usages qu'agitent sana cesse la mode et le besoin de se distin-

guer du vulgaire, caractère essentiel de ce qu’on appelle la bon ne com pagnie. C’est donc dans les modes du ten 1 ps qu’il faut chercher la source du caractère d’une telle littérature; et peut-être parviendrons-nous à démêler, dans l’état de la civilisation à cette époque, les causes de ces modes dont l’influence sur les lettres est évidente.

A la fin du seizième siècle et au commencement du dix-septième, un reste de chevalerie était entretenu par des guerres civiles ou les plaisirs de la société se mêlaient aux dangers des combats, où l’on combattait encore sous les yeux de sa clame, et où la beauté était souvent le prix de la valeur. Ce fut en l’honneur des dames que se donna le combat qui eut lieu sous les murs de Paris, le 2 août 1589, entre L’isle-Marivault,. gentilhomme du parti royaliste, et le ligueur Marollcs, connu sous le nom du brave Marolles. Marivault, rencontrant Marollcs sur le bord de la tranchée, lui demanda «s’il ne se trouvait pas là quelqu’un qui voulût rompre une lauce pour l'aniour des dames; » Marolles répondit qu’il tenait à gloire de les servir : « Vous êtes donc vaillant et amoureux, lui dit Marivault ; je vous eii estime davantage. » Le rendez-vous ayant été assigné pour le lendemain : « Quelques princesses et dames se parèrent ce jour-là d’écharpes vertes, et furent placées en un certain lieu d’où, comme de dessus un échaffaut dressé exprès, elles pouvoient découvrir de la vue l’espace qui avoit été marqué pour leur donner le spectacle

AVANT CORNEILLE

du fameux combat qui devoit se faire en leur honneur. La belle de S. S... dont le ligueur étoit devenu passionnément amoureux , y étoit auprès de M“* d’Aumale. »

Elle appelait Marolles, son chevalier; et quand il eut tué Marivault, « les dames, dit l’abbé de Marolles, couronnèrent sa victoire de leurs faveurs*. »

Au sein de telles mœurs, à la fois rudes et frivoles, l’élégance des manières et du langage n’était pas toujours le privilège des plus braves, ni même des plus grands seigneurs. On connaît la grossièreté du duc de Beaufort, le roi des halles : « M. de Beaufort, dit Saint- Évremond, fait gloire d’ignorer des termes trop délicats..... Il ne cherche, ni la politesse aux repas, ni la

propreté aux habits Les incidents d’un procès sont

pour lui des accidents de la vie; quand on mange de la viande en carême, il y veut mettre la politique (la police) ; les chambres tendues de noir sont lubriques, et les yeux lascifs sont lugubres. Laval est mort d’une confusion à la tête, et le chevalier de Chabot, pour avoir été mal limpané 3. » Cependant le soin de plaire aux femmes était la préoccupation habituelle des plus grossiers et des moins lettres : elles dominaient dans la société, et contribuaient à y répandre le goût des occupations de l’esprit, les seules que leur faiblesse leur

* Mémoires de l’abbé de Marolles, t. t, p. 381 el suiv.

1 Œuvres de Saint-Éuremoud, Apologie du duc de Beaufort, t. VII, p. 3-1 1. — Voyez aussi Segraisiaua, p. 11.

permette de partager avec les hommes. Ce fut donc à elles que la poésie dut adresser ses principaux hommages. Mais, pour les femmes, il n’est qu’un seul hommage auquel reviennent, en dernière analyse, tous les autres : la moins fine n’a pas besoin d’un grand elïbi t d’esprit pour apercevoir que nulle influence ne vaut celle qui assujettit le cœur, les désirs, les volontés : parlant aux femmes, ce fut donc d'amour qu'il fallut leur parler ; le culte de l’amour les assiégea de toutes paris; le mot d'amour résonnait sans cesse à leurs oreilles; on ne croyait pas pouvoir représenter une grande action qui n’eût pas été inspirée par l’amour, ni une action extravagante dont l’amour pût être effrayé. C’était d’amour que parlaient Brutus et Iloratius Codés, dans les romans de Ml|e de Scudéry; c’était par amour que Cyrus devenait le conquérant de l’Asie ; et Mandane pouvait si peu se dispenser d’inspirer de l’amour, que dans le roman de Cyrus, elle est enlevée quatre fois par quatre personnes différentes : ce qui donna lieu à cet arrêt du Parnasse ré formé: « Déclarons que nous ne reconnoissons pas pour héroïnes toutes les femmes qui auront été enlevées plus d’une fois*. »

Cependant, soit que le goût de la domination rendit les femmes moins sensibles à d’autres plaisirs, soit que l’agitation de la société les préservât de l’empire des

1 Article 1 9, Parnasse réformé, |>. K>7.

AVANT CORNEILLE

passions, ce temps, qui leur parlait tant d’amour, est celui où l’amour parut prendre le moins d'empire sur elles, car celles qui en parlaient le plus se montrèrent les moins disposées à s’y rendre. L’amour était le sujet habituel des conversations de l’hôtel de Rambouillet, « véritable palais d’honneur, » selon les expressions de Bayle ’, dont le scepticisme n’a trouvé sur ce point aucun doute à former : et, en effet, de tout ce ramage spirituel et tendre, il ne sortit pas un seul soupçon qui passât les bornes de la théorie. « Il n’y avait là, dit Ménage, que de la galanterie et point d’amour. M deVoiture donnant un jour la main à M11* de Rambouillet, qui fut depuis M*0 de Montausier, voulut s’émanciper à lui baiser le bras ; mais M11* de Rambouillet lui témoigna si sérieusement que sa hardiesse ne lui plaisait pas, qu’elle lui ôta l’envie de prendre une autre fois la même liberté \ »

Au-dessous (je cette hauteur de rigidité que M“" de Montausier étala peut-être avec un peu de faste, venaient en seconde ligne ces « précieuses » plus tendres, dont le cœur se permettait l’amour, mais à des conditions qui lui donnaient le vague d’un désir sans but, on le raffinement d’un sentiment sans désir : « Ces fausses délicates, dit Saint-Évremond, ont ôté à l’amour ce qu’il a de plus naturel, pensant lui donner quelque chose de

i Art. Malherbe, note B.

1 Miuagiana, t. II, p. 8.

6i DE L’ÉTAT DE LA POÉSIE EN FRANCE

plus précieux; elles ont tiré une passion toute sensible du cœur à l'esprit, et converti des mouvemens en idées : cet épurement si grand a son principe d’un dégoût honnête de la sensualité ; mais elles ne se sont pas moins éloignées de la véritable nature de l’amour que les plus voluptueuses; car l’amour est aussi peu de la spéculation de l’entendement que de la brutalité de l’appétit1. »

Ninon appelait les précieuses les «jansénistes de l’amour ; » elles en étaient du moins les théologiennes.

Il faut cependant se garder de croire que toutes les femmes fussent des précieuses, et qu’il ne se trouvât plus dans Paris, comme le dit Corneille dans le Menteur :

De ces femmes de bien qui se gouvernent mal,

Et de qui la vertu, quand on leur fait service.

N’est pas incompatible avec un peu de vice *.

On rencontre souvent dans les anecdotes, etmême dans l’histoire de ce temps, lespreuvesd’unamourmoinsraffinéque celui qu’inspiraient les précieuses; et les recueils de vers attestent que les poètes ne l’avaient pas entièrement oublié. Mais cet amour-ci est de tous les temps; l’autre est l’un des caractères particuliers de l’époque où se forma Corneille; et soit qu’il y fût plus ou moins réellement adopté dans le commerce de la vie, il devint

1 Œuvra de Saint-Évremond, t. II, p. 86-87. * Acte 1er, scène Ir«.

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