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AVANT CORNEILLE
le langage à la mode dans la société ; les poètes furent sans cesse obligés de se travailler à chercher des feux, des ardeurs et des langueurs qu’ils se gardaient bien d’éprouver; vouée à l’exagération du langage de l’amour, sans reproduire aucune de ses impressions réelles, la poésie amoureuse eut pour condition, à cette époque, de ne parler de rien qui fût vrai et de ne rien exprimer qui fût effectivement senti. Aussi Maynard, en exprimant d’une façon assez libre, dans une de ses odes, son dégoût pour les jupes,
Où brille l’orgueil des clinquans,
déclare-t-il son intention de renoncer à tous ces amours savants et superbes pour lesquels
Il faut qu’une amoureuse dupe , ■
Se travaille quatre ou cinq ans,
et aille chercher au Louvre
De la grâce et des complimens i.
A l’affectation d’un sentiment feint se joignaitcn outre celle d’un esprit imité : l’imitation de la manière italienne avait été suivie de celle du goût espagnol; ou plutôt le marinisme italien, avidement accueilli en Espagne, en était revenu en France chargé de toute l’exagération espagnole. Gongora, poète espagnol de la fin
Rem fil des plus l/elles pièces des Poètes français, Mo. t. III, p. t3. • - f.
du seizième siècle, était le chef de cette école qui a pris son nom ; etGongora est un des poètes que Chapelain, le grand critique du dix-septième siècle naissant, conseille d’étudier comme l’un des bons auteurs de la littérature espagnole qu’il connaissait très-bien l. Un sectaire de cette école nous apprend que les yeux de sa maîtresse sont « grands comme sa douleur et noirs comme son infortune’; un autre nous raconte comment une aventure arrivée à une jeune fille se passa un « soir qui était un matin, puisque l’Aurore souriait et montrait des perles blanches au milieu d’un carmin enflammé *. On comprend sans peine que l’Aurore, c’est la jeune fille, et l’on reconnaît plus facilement encore l’origine de ces comparaisons de l’Aurore , du Soleil, de la Lune et des Étoiles, dont Saint-Évremond trouvait qu’on pouvait se fatiguer, et qu’il regardait comme le fond de notre poésie* : hyperboles que les poètes français rendaient encore plus ridicules, en les recevant des Es-
» Voyez les Mélanges de littérature tirés des Lettres manuscrites de Chppelain, p. 161.
S Grandet como mi dolor
Negrot como mi ventura.
Cçtte image est du Portugais Manuel de Faria y Souza. ( Histoire de la littérature espagnole, traduite de l’allemand, de M. Bouterwek , t. H, p. 90.)
s C’est ainsi que Félix de Arteaga, gongoriste distingué, a chanté la belle Amaryllis. ( Histoire de la Littérature espagnole, t. Il, p. 90.)
* Œuvres de Saint-Évremond, t. III, p. 235.
AVANT CORNEILLE
pagnols sans en recevoir en même temps cette imagination orientale qui leur donnait en Espagne une sorte de réalité. Elles étaient devenues le style familier de la poésie amoureuse. Lorsque Voiture écrivait :
Je croirois d’avoir trop d’amour Et de vous estre trop fidelle,
Si vous n’estiez qu’un peu plus belle Quel’ astre qu donne le jour,
il ne voulait peut-être qu’offrir, sur le ton de la plaisanterie une de ces exagérations dont il ne s’affranchissait pas plus que les autres ; mais, à coup sûr, il ne prétendait pas tourner en ridicule le style à la mode. Ce fut très- sérieusement qu’on discuta, dans la société, le mérite des deux sonnets de Voiture et de Malleville, sur la belle Matineuse ; et si un tour de vers plus gracieux, quelques détails un peu plus poétiques, firent donner le prix à celui de Malleville, personne, dans cette discussion, ne songea à être choqué du fond de l’idée qui consistait, dans l’une et dans l’autre pièces, à représenter le soleil, avec toute sa magnificence , obscurci par l’éclat supérieur d’une femme
1 Voici ces deux sonnets :