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CHAPELAIN

Tout beau ! j’élois archer, la chose n’est pas feinte ;

Mais j’étois un archer à la casaque peinte :

Mon juste- au-corps de pourpre et mon bonnet fourré Sont encor les atours dont je me suis paré;

Hoqueton diapré de mon maître La Trousse, •

Je le suivois à pied quand il marclioit en housse.

LA SEBRE.

Kecors impitoyable et recors éternel ,

Tu traînois au cachot le pâle criminel.

(Menagiana, t. Il, p. 78 et 79.)

CHAPELAIN (JEAN

plus pacifique. Quelqu’un de sa connaissance imagina, pour se divertir, de lui proposer de servir de second dans un duel; Chapelain refusa; mais renonçant dès-lors à un ornement dangereux, s’il ne restait inutile, il quitta l'épée1 et la charge d’archer, et ne les reprit jamais. Plus propre aux emplois qui demandaient de la probité et de la capacité qu’à ceux qui exigeaient une fermeté d’âme inébranlable, il fut chargé de l’administration des affaires du marquis de La Trousse. ' ,

Pendant qu’il s’occupait de l’éducation des jeunes La Trousse, et cherchait le talent poétique dans l’étude des règles de la poésie, vint à Paris le cavalier Marini, appor tant son poëme de l'Adom , qu’il voulait y faire imprimer, et sur lequel il désirait avoir l’avis des beaux esprits de France. Chapelain , sans avoir encore rien produit, était déjà en honneur parmi les gens de lettres, pour ses connaissances littéraires. Ceux auxquels s’adressa Le Marini (Malherbe était de ce nombre) voulurent connaître son opinion ; et le poëte italien, effrayé de ses critiques, lui demanda une préfacé qui pût prévenir celles du public : cette préface, en forme de lettre adressée à M. FaVereau, fut imprimée en tête de VA donc’. C’est un monument curieux de la critique à Cette époque; quelques idées raisonnables, mais puisées,

» Menagiann

* Édition in-fol. de Paris, 1623.

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sous forme de citations, dans les livres des anciens, noyées dans une foule de divisions et subdivisions arbitraires , exprimées dans un français presque inintelligible et dont la barbarie gauloise semble rappeler le style de notaire, voilà ce qui fit la réputation de Chapelain. Cette réputatidh suffisait pour attirer les regards et les bienfaits de Richelieu. Une ode au cardinal rendit témoignage de la reconnaissance du poète, comme de ses talents poétiques; et dès-lors il ne fut plus question de chercher un successeur à Malherbe’.

Depuis la mort de Chapelain, on a souvent parlé de celte ode comme d’un titre fait pour lui assurer une réputation infiniment plus honorable que celle que lui a value la Pucelle. Ses panégyristes ne la rappellent qu’avec les expressions de l’admiration; et Boileau convenait, à ce qu’on assure, que Chapelain « avoit fait a autrefois, je ne sais comment, disait-il, une assez « belle ode*. » Je ne sais trop, à mon tour, comment expliquer ce jugement de Boileau. Étonné sans doute

« t M Chapelain sembloit avoir succédé à la réputation de Mal- « herbe, depuis la mort de cet auteur; et l'on puhlioit hautement

« par toute la France, que c’étoit le prince des poètes françois

« C’est ce qui parolt par les témoignages des diverses personnes qni « ont observé ce qui se disoit sous le ministère des cardinaux de « Richelieu et de Mazarin »

. (Baillet, Jugements des Savants, t. V, p. 278, édit. in-4° de 1722.)

* Menagiana, 1. 111. p. 73.

Dit

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qu'on pût devoir à l’auteur de la Pucelle une pièce de vers passablement tournés, clairs, corrects, exempts de dureté et de mauvais goût, Boileau s’est exagéré le merveilleux de ce prodige. Peut-être aussi, d’après l’ode sur la prise de Namur, peut-on douter que l’auteur de l’Art poétique eût un sentiment bien juste et bien vif de ce qui fait la beauté d’une ode. La plus scrupuleuse attention n’a pu me faire découvrir, dans celle de Chapelain, la moindre trace de feu poétique, ni même de cette noblesse de pensées que laisse quelquefois entrevoir le style baroque de la Pucelle. La marche en est froide et didactique : le poète, s’avouant incapable de célébrer dignement son héros, veut se borner à répétér ce qu’en dit

Le long des rives du Permesse

La troupe de ses nourrissons i ;

et cette froide conception amène la répétition plus froide encore de ces mots : Ils chantent, par lesquels commencent six strophes de suite. La poésie ne s’y montre pas plus dans les images que dans les idées. Balzac a beaucoup loué les vers où, pour rassurer la modestie de Richelieu, qui croit ne devoir son éclat et ses lumières qu’au roi son maître, le poète le compare à l'ourse, guide du pilote ,

Qui brille sur sa route et gouverne ses voiles,

1 Recueil des plus belles Pièces des poètes français, t. IV, p. 181. On y trouve l’ode tout entière.

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Cependant que la Lune accomplissant son tour Dessus uu char d’argent environné d’étoiles,

Dans le sombre univers représente le jour *.

Le poëte célèbre la « lumière » du renom de Richelieu, « toujours pure, » malgré la calomnie qui cherche à l’obscurcir :

Dans un paisible mouvement Tu t’élèves au firmament,

Et laisses contre toi murmurer sur la terre.

Ainsi le haut Olympe, à son pied sablonneux.

Laisse fumer la foudre et gronder le tonnerre,

Et garde son sommet tranquille et lumineux.

Quant à la convenance des pensées et au choix des éloges, en voici un exemple dans cette strophe, vraiment curieuse quand on pense qu’elle s’adresse au cardinal de Richelieu :

Ton propre bonheur t’importune Alors qu’il fait des malheureux ;

On voit que tu souffres pour eux.

Et que leur peine t’est commune.

Quano leurs efforts sont impuissans Contre tes actes innocens, '

Dans leur désastre encor ta bonté les révère;

Tu les plains dans les maux dont ils sont affligés,

Et demandes au ciel, d’un cœur humble et sincère,

Qu’ils veuillent seulement en être soulagés.

Quand la flatterie a pris, avec un tel courage, son parti du mensonge, elle devient un langage de conven-

1 Menngiana, t. III, p. 73.

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tion, également applicable à tous les hommes, et qui, ne. laissant au poëte le choix d’aucun trait particulier à son héros, le jette sans ressource dans les lieux communs, de l’adulation. Sans faire trop d’honneur à la flatterie, il est permis de croire que, pour qu’elle soit spirituelle , il faut qu’elle touche au moins par un coin à la vérité.

Aureste, je nefais.point àChapeîain un tort personnel des singuliers éloges qu’il a prodigués à son protecteur : tel était alors le ton général de la louange; plutôt par défaut de goût et de tact que par une bassesse particulière à cette époque de la vie des cours. Une sorte d’inhabileté à manier le mensonge, en le forçant à se produire grossièrement, obligeait aussi quelquefois la vérité h se montrer sous des formes tranchantes et dures. Richelieu lui-même eut à supporter quelques saillies de cette incommode franchise , et les gens de lettres eux-mêmes, quoique attachés à lui par les liens du besoin et de la reconnaissance , craignirent rarement de soutenir en particulier les opinions qui leur paraissaient raisonnables, contre le ministre tout-puissant auquel ils prodiguaient sans hésiter, devant le public, les louanges les plus absurdes. Dans l’affaire du Cid, Corneille et l’Académie, Chapelainà sa tête, défendirent courageusement leurs franchises, contre la volonté déclarée du cardinal; et dans une. occasion moins publique, le circompeciissime Chape-

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lain, comme l’appelait Balzac *, dont il avait plusieurs fois blâmé la hardiesse *, maintint fermement son opi- * nion contre une des idées auxquelles devait tenir le plus obstinément un homme du Caractère de Richelieu.

Chargé, ainsi que plusieurs autres gens de lettres, d’amuser les loisirs du cardinal par des discussions littéraires, Chapelain avait exposé à Boisrobert, l’intermédiaire ordinaire de ces sortes de correspondances, une opinion détaillée et très-raisonnable sur Y Histoire des Guerres de Flandres, par le cardinal Bentivoglio.

Dans cette lettre, remarquable par une libéralité d’idées rare pour son temps, mais qui eût été peut-être plus hardie et plus extraordinaire cinquante ans après,

Chapelain appuyait fortement sur l’impartialité que doit conserver l’historien entre les diverses croyances ;

« Le vice et la vertu, dit-il, sont deux fondements dont « tout le monde tombe d’accord, et qui ne souffrent « point de contradictions. La bonne religion, qui devrait « bien plutôt avoir ce privilège, n’est pas si heureuse;

« chacun appelle la sienne la meilleure; et l’on ne * • • «

« prouve rien à un ennemi de diverse créance lors-- « qu’on prend ses arguments et ses moyens sur la « fausseté de ce qu’il croit. C’est pourquoi je tiens que « l’historien judicieux, qui veut profiter du public, ne

i Menagiana, t. III, p. 73,

* Voyez les Mélanges de Littérature , tirés des lettres manuscrites de Chapelain, et publiés par Camusat, 1726, p.-63 et 6t.

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« doit point tirer de là ses raisons, puisqu’elles ne doi- • vent pas être généralement approuvées. '» Il reprochait aussi au cardinal Bentivoglio sa partialité en faveur des Espagnols, oppresseurs des Pays-Bas. Le cardinal se montra satisfait de cette lettre, mais déclara contre l’avis de l’auteur, que a l’historien ne doit pas se mêler a de juger les faits qu’il raconte *. » Ferme sur un point de critique littéraire, comme le serait un savant sur un point d’érudition, Chapelain répo nd à Boisrobert : « Je m’estime fort malheureux de n’être pas aussi bien « de l’avis de S. E. en cet article, comme je le suis et « le veux être toujours en toutes choses » ; et après les apologies convenables, il se déclare aussi positivement pour l’affirmative que le cardinal pour la négative , et développe au long son sentiment, fondé sur de trèsbonnes raisons. Mais ce qui paraîtra singulier, c’est que, dans tout le cours de la discussion, Chapelain se préoccupe uniquement de l’intérêt que le cardinal peut prendre dans la question comme lecteur d’histoire, jamais de celui qu’il y peut avoir comme personnage historique; la flatterie, qui pouvait trouver ici un si beau champ, ne porte que sur l’angélique constitution d’esprit de Monseigneur 3, qui lui rend

i Mélanges de Littérature, p. 101-116.

* Ibid., p. 123, et dans les pages suivantes, la réplique de Chapelain.

* Ibid., p. 133.

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inutiles les secours et les indications dont ne se peut passer la faiblesse du vulgaire. Était-ce simplicité d’homme de lettres? Était-cè adresse de courtisan? Nous sommes trop loin de l’homme et du temps pour en décider.

Dans ses fonctions de critique, qu’il partageait auprès du cardinal avec un assez grand nombre d’hommes de lettres, Chapelain, véritablement instruit et aussi judicieux que pouvait le permettre la circonspecte froideur de son imagination, devait l’emporter sur tous ses confrères ; aussi les passa-t-il bientôt en crédit. Ce ne fut cependant que sous Colbert qu’il fut chargé de la mission spéciale qui établit son empire, sinon sur la littérature, du moins sur les gens de lettres ; mais, sous Richelieu même, son crédit leur fut assez utile pour donner, parmi eux, beaucoup de poids à son autorité ; et jusqu’à Boileau, qui ne s’en plaignait même que comme homme de goût, sa domination, dans le monde lettré, fut généralement acceptée.

Il avait, en 1632, refusé de suivre à Rome le duc de Noailles en qualité de secrétaire d’ambassade ; dès cette époque, attaché au cardinal 1 dont il recevait une pension de mille écus *, Chapelain dut préférer sans peine,

1 Sa première lettre, sur l’ouvrage du cardinal Bentivoglio, est du 10 décembre 1631 ; et ce qu’il y a de singulier, c’est que la seconde n’est que du 9 juin 1633. Probablement Boisrobert, chargé de cette correspondance, n’en instruisait le cardinal que selon que les occasions se présentaient.

* Voyez Lambert, Histoire Littéraire du siècle de Louis XIV, vie de

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au travail d’une place assujettissante, celte sorte d’indépeudanee qu’un homme de lettres fait consister

surtout dans la liberté de disposer à son gré de son temps. De ce loisir naquit longuement et péniblement la Pucelle. Le succès de la préface de l’Adone avait convaincu Chapelain de l’infaillibilité de ses connaissances littéraires ; il ne se doutait pas que la composition d’un poème exigeât autre chose que la parfaite connaissance des règles de la poésie , et on trouvait alors peu de gens qui s’en doutassent plus que lui. Après y avoir bien pensé, il se jugea donc, vers 1 âge de quarante ans, appelé à faire un poème épique ; il employa* cinq années à en disposer le plan ; on ne nous a pas. dit ce que lui avait coûté le choix du sujet. Ce choix fut certainement la plus heureuse circonstance de son* entreprise. Le duc de Longueville, descendant de* Dunois, le bâtard d’Orléans, crut ne pouvoir trop

Chapelain, t. IJ, p. 361. La somme paraît un peu forte. En 1663, Chapelain, chargé par Colbert de dresser la liste des gens de lettre» qu'il jugeait dignes des bienfaits du roi, reçut de ce ministre une/ pension de mille éens ; et celte distinction qui a donné lieu à la> fameuse parodie du Chapelain décoiffé, fut regardée comme très* extraordinaire. (Voyez ie Chapelain décoiffé, t. III, des OEuvres de Boileau, p. 193, édit, de Saint-Marc, 1772.) Ménage, parlant de. la pension de deux mille livres, faite à Chapelain par ie duc de Longueville , la cite comme une grotte pension ; et Pélisson , Histoire de l’Académie, p. 20, nous dit simplement que le cardinalavait témoigné A Chapelain son estime en lui faisant une pension. Lambert, écrivain peu exact, peut avoir confondu les deux" dates.

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encourager un travail qui devait ajouter, à la gloire de sa famille, toute celle que pouvaient lui donner le nom et le talent d’un homme lel que Chapelain ; et une pension de deux mille livres1, qui devait durer aussi longtemps que durerait la composition du poëme, contribua beaucoup à l’éclat répandu d’avance sur ce travail si bien payé.

Ce furent vingt ans d’une gloire San» mélange que les vingt ans employés par Chapelain à la composition des douze premiers chants de son ouvrage. La réputation du poète, le prestige des lectures, moyen sûr pour un auteur d’intéresser à ses succès ceux 4u’il parait avoir choisis pour juges, la curiosité toujours si vive sur1 ce qu’on ne connaît qu’à moitié ou par ouï-dire, tout se réunissait pour attirer l’intérêt le plus vif sur ce poëme toujours promis, sans cesse montré et jamais donné. La duchesse de Longueville seule, soumise à l’opinion générale , mais éclairée par un instinct qui ne la portait pas communément à partager les goûts

de son mari, disait en écoutant ces lectures dont on

1 Menagiana, t. I, p. 123. Dan* la remarque sur le vers 318 de la satire IX de Boileau (édit, de Saint-Marc) :

Qu’il soit le mieux renté de tous les beaux esprits)

Brossette, l’un des éditeurs des Œuvre» de Boileau, nous dit que celle pension de M. de Longueville était de quatre raille litres, et qu’elle avait alors été doublée : ee qui s'accorde avec ce que dit Ménage de la pension originaire. Lambert ta porte à mille êens, comme celle du cardinal.

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l’occupait peut-être plus qu’elle n’aurait voulu : « Cela a est parfaitement beau, mais cela est bien ennuyeux*.»

C’était peu de chose que 'cette opinion isolée d’une femme occupée d’intérêts tout autres que ceux de la littérature, et dont le goût même pouvait paraître suspect car, dans, le fameux duel des sonnets , elle avait été presque seule pour Y Uranie de Voiture contre le Job de Benserade. Rien, durant vingt ans, ne troubla la douce sécurité du poète, ni l’attente du brillant succès auquel il se croyait destiné : le désir de recevoir plus longtemps les émoluments attachés à son travail * le porta, dit-on, à retarder les jouissances delà publication et du succès; mais en jugeant peu favorablement de la probité de Chapelain, c’est là accorder à son amourpropre une rare modération .

Enfin, cet amour-propre s’exposa au combat qu’il devait croire si peu redoutable. En 1656 parurent les ' douze premiers chants de la Pucelle. Sortant enfin de ce cercle étroit que formaient autour d’elle les lettrés, et

' Noie sur ces vers de Boileau :

La Pucelle est encore ‘une œuvre bien galante,

Ht je ne sais pourquoi je bâille en la lisant.

(. Sat . III. Édit, de St.-Marc.)

* « M. Chapelain, dit Ménage, ne fut si longtemps à donner sa • Pucelle que parce qu’il étoit payé d’une grosse pension par M. de « Longueville. Il appréhendoit que le prince ne se souciât plus de « lui, après qu’il aurait publié son ouvrage. » ( Menagiana , t. I, page 123.)

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d’où s’échappaient les rayons de sa gloire, elle selivra aux gens du monde : tous purent juger ce que quelques- , uns avaient prescrit d’admirer ; et probablement encouragés par la présence du public, les gens de lettres osèrent alors, pour la première fois, manifester une opi nion qu’ils avaient contenue tant qu’ils avaient craint d’être seuls à la soutenir La promptitude de l’attaque peut faire présumer qu’elle était préparée : « Trois jours « après que ce poëme si vanté devint public 2, dit Vi- « gneul-Marville, une critique d’un fort petit mérite « lui ayant donné le premier coup d’ongle., chacun « fondit dessus, et toute la réputation du poëme et du « poêle tomba par terre.... chute, ajoute Vigneul- « Marville, la plus grande et la plus déplorable qui se « soit faite, de mémoire d’homme, du haut du Parnasse « en bas*.»

L’événement ne fut pourtant pas aussi dramatique que se le représente l’imagination de l’auteur des Mélanges.

Ul avait cependant parmi eux de fervents admirateurs. Sarrasin et Maynard l’avaient célébré dans leurs vers ; et Godeau, l’évêque de Vence, disait à un homme qui le pressait de faire un poëme épique, qu’il n’avait pas la voix assez forte, et que l'évéque en cette occasion, cédait la place au Chapelain. ( Menagiana , 1. 1, p. 31.)

* Je n’ai pu découvrir cette critique, dont ce qu’en dit Vigneul-Marville explique suffisamment l’obscurité. Segrais prétend que Despréaux fut le premier qui secoua le joug par son Chapelain décoiffé; mais le Chapelain décoiffé est de 1664 : Chapelain n’attendit pas si longtemps les épigrammes.

1 Mélanges de Vigneul-Marville, t. 1!, p. 5, édit, de l"2o.

Six éditions de ce s douze premiers chants , épuisées en . dix-huit mois, prouvent qu’il fallut encore quelque

temps pour abattre cette masse de réputation si longtemps accumulée. Mais tout le monde y travailla; des recueils entiers d’épigrammes 1 furent publiés contre • la Pucelle; les plaisanteries de société ne l’épargnèrent pas. On disaitque la Pucelle, longtemps entretenue par un grand prince, avait jusqu’alors conservé line sorte de réputation , mais qu’elle l’avait perdue depuis qu’on l’avait livrée au public *. Le respect attaché au nom de Chapelain disparut, au moins parmi les gens de lettres, et Furetière, voyant à côté de lui Patru, disait : «Voilà un auteur pauvre et un pauvre auteur 3. »

Les amis de Chapelain ne l’abandonnèrent point dans ces circonstances difficiles; ils avaient à soutenir l’honneur de leur suffrage ; le duc de Longueville fut celui de tous qui y mit le plus d’entêtement. Il doubla la pension de Chapelain, et l’avarice attribuée au poète donne lieu de penser qu’une marque d’estime de ce genre dut le consoler de beaucoup de critiques. D’autres le soutinrent de leur voix et de leurs écrits; mais,

1 Tome I, p. 125.

* Menagiaua , t. I, p. 123. Ce mot fut mi 3 en vers :

Depuis qu’elle paroil et se fait voir au jour,

Que chacun la prise à son tour, la Pucelle n’est plus qu’une fille publique.

s Men agiuna, l I, p. 12G.

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il faut l’avouer, leur défense se ressentit de l’étonnement où les avait jetés un revers si peu prévu. Huet, évêque d’Avranchcs, le plus intrépide de tous, demandait seulement que, pour juger, on attendît la publication entière du poëme ; le poète avait donc eu tort de publier séparément cette première moitié, si peu propre à prévenir favorablement pour le reste. Saint- Pavin disait qu'il y avait dans la Pucelle des fautes si belles que ses ennemis se seraient fait gloire de les avouer ; mais, en même temps, il faisait ce sonnet :

Je vous dirai sincèrement Mon sentiment sur la Pucelle ;

L’art et la grâce naturelle £’y rencontrent également •

Elle s’explique fortement,

Ne dit jamais de bagatelle ,

Et toute sa conduite est telle Qu’il faut la louer hautement.

Elle est pompeuse, elle est parée ;

Sa beauté sera de durée ;

Son éclat peut nous éblouir ;

Mais enfin, quoiqu’elle soit telle,

Rarement on ira chez elle Quand on voudra se réjouir '.

Ce n’est là que la paraphrase du mot de M0>* de Longueville. Segrais , peu disposé en faveur de Cha-

1 Recueil des plus belles pièces des poètes français, vie de Chapelain, t. IV, p. 176, et article Saint-Pavin, t V, p. 132.

pelain, mais assez disposé à l’admiration pour reconnaître dans la Pucelle des endroits inimitables, avouait cependant que ce n’était pas un bon poème • héroïque. « Mais, ajoutait-il, en avons-nous de meilleurs?

« Lit-on le Clovis \ le Saint-Louis * et les autres * » ? Personne n’osa défendre le style, et Chapelain lui-même prit le parti de convenir qu’il ne faisait pas bien les vers * ; mais il en convint fièrement, regardant un si petit mérite comme tout-à-fait indigne de son attention et de celle de ses juges : « Quant aux vers et au lan- « gage, dit-il dans la préface de ses douze derniers « chants®, ce sont des instrumens de si petite considé- « ration dans l’épopée, qu’ils ne méritent pas que de « si grands juges s’y arrêtent ; on les abandonne à la « fureur de la nation grammairienne, sans qu’on l’en « estime plus ou moins pour l’approbation qu’ils rece- « vront d’elle, ou pour les coups de bec qu’elle leur « pourra donner *. » Il déclare ensuite que « prenant « les choses à la rigueur, le poëme ne seroit pas moins « poëme quand il ne seroit point écrit envers»; ce

* De Saint-Amant.

* Du P. Lemoine.

* Segraisiana, p. S.

* Vigneul-Marville, t. Il, p. S.

9 J’ai lu ces douze chants, qui n’ont jamais été imprimés, non plus que cette préface, et qui se trouvent en manuscrit h la Bibliothèque royale, sous le n° 210.

9 Voyez la Préface manuscrite.

qui semble dire qu’il n’en est pas moins bon pour être écrit en mauvais vers.

Chapelain, pSr un premier mouvement de paternité, avait voulu d’abord, dit-on ', courir au secours de son enfant si violemment attaqué, et protéger au moins, de son talent de critique, l’ouvrage que son talent de poète n’avait pu mettre en état de se défendre lui-même. Une seconde réflexion lui fit probablement sentir qu’un pareil secours serait peut-être plus dangereux qu’utile; il se contenta de travailler, dans le silence, à la continuation de cette œuvre commencée avec tant d’éclat, et réserva toutes ses protestations pour cette préface que j’ai déjà citée, et dans laquelle, avec la* hauteur du génie persécuté, récusant également ses amis et ses ennemis, il déclare « qu’il ne prend pas moins que « l’univers pour théâtre et l’éternité pour spectatrice.»

L’éternité de Chapelain a été courte, et l’univers n’a pas songé à tirer ces derniers fruits de sa veine de l’obscurité où lui-même les avait laissés languir. Ni les douze derniers livres de la Pucelle, ni leur fiêre préface, n’ont jamais été imprimes. A peine s’est-on informé de leur existence ; et, à quelques mois près, cet ouvrage malheureux a vérifié l’horoscope qu’en avait tiré Linière, quelques jours avant son apparition :

Nous attendons de Chapelain,

Ce noble et fameux écrivain ,

« Vigueul-Marvillle, t. II, p. 5.

Une incomparable Pucelle.

La cabale en dit force bien :

Depuis vingt ans on parle d’elle; ^

Dans six mois on n’en dira rien *.

Peu de gens ont mis assez d’intérêt à cet événement littéraire, qui a laissé si peu de traces, pour rechercher, dans l’ouvrage même, l’explication du double phénomène de son étonnante réputation et de son épouvantable chute ; et si quelques personnes ont eu le courage de tenter cet examen, elles en auront tiré peu de plaisir; toute faveur 'populaire est une mode, et l’empire de telle ou telle mode est aussi mal aisé à expliquer que le vent qui règne aujourd’hui et changera demain. Peut-être cependant les esprits curieux se plairont-ils à chercher, dans l’ouvrage de Chapelain, à quel point s’arrête le goût d’un homme raisonnable, instruit , judicieux (car tel était l’auteur de la Pucelle), lorsque la voie ne lui a pas été frayée par le goût de ses contemporains, et lorsqu’il n’a pas, pour devancer son siècle, cette inspiration qui s’élève à la vérité par des routes dont le vulgaire ne soupçonnait pas même l’existence avant que le génie les lui eût révélées. On peut voir, dans la Pucelle, combien l’imagination est nécessaire, même à la raison, lorsque la raison veut dépasser les bornes du simple sens commun, et combien il est indispensable de voir loin et vite pour voir toujours clair et juste.

« Menagiana. t. I, p. 124.

Charles VII, la Pucello, Danois, Agnès Sorel, le duc de Bourgogne et Bedford sont les principaux personnages du poëme de Chapelain. Dieu et les anges qu’il emploie pour faire réussir les projets de la Pucelle , le Diable et ses artifices en faveur des Anglais , voilà les principaux ressorls de l’action. Charles VII est certainement le caractère le moins épique et le moins dramatique qu’il soit possible d’imaginer ; parlant toujours de son ardeur guerrière sans jamais se battre, s’irritant de ce qui s’oppose à sa volonté sans avoir jamais une volonté à lui , tantôt le très-humble serviteur de la Pucelle, qui le mène comme un enfant, tantôt la dupe de son favori, l’indigne Amaury, qui le trompe comme un sot , amoureux d’Agnès quand il la voit, et l’oubliant dès qu’il ne la voit plus , il change sans cesse de sentiment et de détermination, passe de la faiblesse à la vigueur, de la colère à la soumission, sans que rien, dans son caractère, fasse naître la moindre curiosité sur Jes suites d’une situation qu’un nouveau trait de faiblesse changera dès qu’elle deviendra trop difficile à traiter. La Pucelle, toujours impassible, toujours inspirée, joue assez le personnage qui lui convient; mais ce personnage est un miracle perpétuel ; chacune de ses prières est exaucée, chacune de ses paroles est un arrêt du ciel qui renverse tous les obstacles et brise toutes les résistances. Envoyée de Dieu dès le commencement du poëme, au secours d’Orléans, déjà réduit à la der-

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nière extrémité, elle quitte ses bois, arrive au camp du roi, est écoutée, voit l’armée à ses ordres, la cour à ses pieds, et il ne lui en coûte que quelques paroles : Orléans est délivré, l’héroïne vole de combats en combats, et toujours à point nommé un ange vient décider en sa faveur la victoire que le Démon, toujours battu, essaie toujours de lui disputer. Amaury, vrai démon terrestre, furieux du crédit que la Pucelle acquiert et qui lui fait craindre pour le sien, veut rappeler, pour l’opposer à cette redoutable ennemie, Agnès Sorel, que la même jalousie de pouvoir l’avait engagé à éloigner par ses intrigues. Agnès, invitée par Amaury, revient ; un regard va lui rendre son empire sur le faible Charles ; mais la Pucelle paraît, et dès qu’elle a prononcé contre Agnès quelques mots un peu fermes, Charles baisse les yeux, détourne la tête, et Agnès part indignée. Après que les premières victoires ont ouvert la voûte de Reims, la Pucelle veut y conduire le roi pour le faire sacrer; le Démon, toujours aux aguets, cherche à troubler cette marche triomphante, en inspirant « au soldat des pensers libertins pour des filles « sans honte » ; mais la Pucelle ne s’en est pas plutôt aperçue que, passant de rang en rang, elle

Écarte d’un elin-d’œil ces criminels objets ' ; et vingt-deux vers comprennent tout le récit de cet « Liv. VI, p. 194.

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incident dont la combinaison a épuisé tout l’esprit et toute la malice du Diable. C’est avec la même facilité que les révoltes sont étouffées et les envieux confondus. Nulle part cette merveilleuse fille ne trouve ni passions à combattre, ni entêtements à vaincre , et les passions qu’elle inspire ne la gênent pas plus que celles qui devraient se soulever contre elle : Dieu, qui fait ici le

personnage de Vénus dans l’Enéide, ordonne que pour mieux seconder sa favorite , tous les chefs de l’armée de Charles deviennent amoureux d’elle ; invention d’autant plus malheureuse qu’elle n’a ■ aucune influence sur la marche du poëme. De tous ces amours, auxquels Dieu a mis la main, le seul auquel le poète veuille donner quelque importance est celui de Dunois; mais cet amour décent et réservé , comme il le doit être, poco spera, nulla chiede et peut-être même ne désire pas grand’chose ; en sorte qu’oublié à peu près aussitôt qu’il est né, il n’a d’autre effet que de désoler la pauvre Marie, personnage assez intéressant , mais dont la résignation et la réserve ne sauraient réchauffer la froideur qui l’entoure. L’ambitieuse et coquette Agnès se jetant, pour se venger de l’indifférence de Charles qu’elle aime, entre les bras du duc de Bourgogne qu’elle déteste ; le duc de Bourgogne partagé entre son amour pour Agnès, sa haine contre

1 Espère peu , ne demande rien. ( Jérusalem délivrée, chant u, • octave 13. )

CHAPELAIN (JEAN)

Charles, et son indignation contre les Anglais qui le tyrannisent et l’humilient, sembleraient promettre quelque agitation, quelques combats dépassions; mais ces

combats sont si courts, les résolutions qui les terminent sont si tôt prises que l’imagination du lecteur n’y trouve rien qui l’arrête et qui interrompe pour lui cette série de batailles, de marches, de contre-marches, toutes d’un effet semblable, toutes racontées d’un même ton, et qui, avec les incidents que j’ai indiqués, remplissent les douze premiers livres. A la fin du douzième, Dunois, qui, à l’assaut des murs de Paris, a sauté en dedans du rempart sans être suivi des siens, a été fait prisonnier par les Anglais ; dans le même moment, le Démon a poussé contre Amaury le dard que la Pucelle envoyait aux ennemis. Amaury meurt du coup; et, d’après l’inspection de ce dard, Charles, persuadé que c’est la Pucelle qui a tué son favori, entre dans la plus violente colère, et prononce contre elle la sentence de bannissement, qui termine sa mission, et la prive de ses forces qu’elle ne doit plus employer au service d’un prince désormais abandonné de Dieu. Affligée, mais résignée, elle se retire dans les bois deCompiègne, d’où l’approche des Anglais la force à se réfugier dans la ville. Les Anglaisviennent assiéger Compiègne.Contrainte par les prières des habitants qui lui reprochent de les abandonner après avoir attiré contre eux les forces des Anglais, la Pucelle reprend ses armes , malgré sa répu-

-giyitizmi by Goegk

CHAPELAIN (JEAN)

gnance, et tente une sortie dans laquelle, au défaut du secours d’en haut, le souvenir de son ancienne valeur soutient quelque temps ses avantages; mais enfin livrée aux artifices du Démon qui engage ceux qu’elle défend à l’abandonner pour se sauver , elle est faite prisonnière et conduite à Rouen. Là, Chapelain s’est arrêté, pour la première fois, dans sa laborieuse carrière.

Les douze chants qui suivent, et que j’ai lus dans le manuscrit, semblent annoncer la fatigue des violents efforts qui ont présidé à l’enfantement des douze premiers. L’action moins serrée, moins remplie d’événements, sans être plus riche en développements, laisse respirer et même dormir les personnages que la première moitié du poème a si constamment tenus en haleine. La Pucelle, enfermée dans sa prison, y demeure tranquille, sans qu’on nous parle d’elle. Dunois plus heureux dans la sienne, où Marie l’a pris sous sa garde,

De son long étendu sur de mollets coussins, •

N’est ni vu ni servi que de ses médecins,

et de Marie, « sa médecine ainsi que son amante » \ •

Après sa guérison, échangé par les soins de Bedford, qui cherche à l’éloigner de Mprie à laquelle il voudrait faire épouser son fils Édouard, le héros français n’en demeure pas moins assez oisif dans un camp où l’on ne se bat plus, et qu’Agnès, redevenue le premier per-

1 Liv. XIII. Voyez le manuscrit.

CHAPELAIN (JEAN)

sonnage de la cour ainsi que du poème, n’occupe désormais que d’amour et de divertissements. Un nouveau venu est presque exclusivement chargé de faire marcher l’action. C’est Édouard, ce fils de Bedford, fraîchement arrivé de Londres. Édouard, par un hasard singulier ressemble trait pour trait à Rodolphe, frère de la Pucelle, et prisonnier avec elle. Feignant que ce jeune guerrier a été miraculeusement délivré de sa prison, il se présente à Charles sous son nom, obtient la confiance du roi, qu’il gouverne comme ont fait les autres, mais seulement en se servant d’Agnès Sorel. Il trompe Charles, le trahit, déjoue tousses projets, et finit par vouloir l’empoisonner. Il prépare, àcet effet, une pomme monstrueuse par sa grosseur , de l’espèce de celles

Qu’en langage fruitier calleville on appelle ; le roi la trouve si belle qu’il veut qu’Agnès la mange, Et de sucre en poussière un nuage y répand

Le sucre est empoisonné comme la pomme; Agnès

• meurt; le roi, après avoir voulu mourir avec elle, se console subitement, selon sa coutume, à la vérité par

• les conseils d’un ange qui l’engage même à faire péni-

tence de son amour. De son côté, le Démon a enfin déterminé les Anglais à faire périr la Pucelle que Bedford voulait conserver comme otage de la sûreté de

i Liv. XIX, manuscrit.

CHAPELAIN (JEAN). 337

son fils. Elle, qui met toute sa joie dans l’espoir du martyre, devine que le moment approche,

Et conçoit de sa mort un aimable soupçon ».

Son procès est fait en trente vers, et sa mort, un peu plus détaillée, est glorieuse comme sa vie. Cependant le vrai Rodolphe, effectivement échappé de sa prison, vient à la cour de Charles réclamer son nom, appeler en duel et tuer le traître Édouard. Dunois achève de chasser les Anglais,

Et le combat finit faute de combattans.

Je passe sous silence quelques incidents de cette dernière partie, compte le dénombrement de la flotte amenée d’Angleterre par le brave Talbot, le long détail du combat naval gagné par les Anglais sur les Français qui veulent s’opposer à leur débarquement, l’arrivée à Paris du jeune roi d’Angleterre Henri, son couronnement et son duel avec Charles, interrompu parla trahison des Anglais qui voient Henri près de succomber , l’évasion de la princesse Marie que Bedford veut forcer à épouser son fils, etc. Je ne m’arrêterai pas davantage sur le sens allégorique que Chapelain prétend avoir voulu donner à son poëme, « suivant les préceptes » * ; il importe peu au jugement qu’on

* Liv. XXII, manuscrit.

* 11 s’applaudit, dans sa Préface, du soin qu’il a pris pour « ré- « duire son action à l’universel, suivant les préceptes, et ne la pri—

CHAPELAIN (JEAN)

pourra porter sur le talent du poëte, que, dans son ouvrage, la France soit censée représenter « l’âme de l’homme , Charles la volonté, Agnès la concupiscence , Dunois la verlu , Jeanne d’Arc la grâce divine», etc., etc. Chapelain avait trop de bon sens pour qu’on suppose, malgré ce qu’il en dit, que ces belles inventions avaient réellement été l’objet de son travail, et il avait plus d’esprit qu’il n’en faut pour les trouver après coup; elles n’influent donc nullement sur la marche du poëme, et, sauf quelques ressorts romanesques, cette marche est assez raisonnable. Les sentiments semés dans l’ouvrage paraîtraient assez naturels si, faute de les développer suffisamment, le poëte ne nous les montrait constamment trop faibles pour motiver les résultats qu’ils amènent. On pourrait louer l’unité de sujet à laquelle s’est scrupuleusement assujetti Chapelain s’il avait su y joindre la simplicité d’action, mais incapable, par la stérilité de son imagination, de tirer, des incidents qu’il met en scène, tous les moyens d’intérêt et d’effet qu’ils pourraient lui fournir, il est obligé de multiplier et les moyens et les incidents ; et également incapable de les varier, il ramène sans cesse les mêmes idées, les mêmes détails, et tombe ainsi dans l’entassement sans éviter la monotonie.

« ver pas du sens allégorique, par lequel la poésie est faite un des « principaux instruments de l'architectonique. » (Voyez la Préface des douze premiers livres.)

CHAPELAIN (JEAN). 339

CTest dans les" détails surtout qu’on voit combien * l’imagination a manqué à la raison et au goût de Chapelain. 11 y a deux sortes de vérités : l’une, dont le poète doit être assez frappé pour la choisir et la rendre ; l’autre, qu’il doit connaître assez pour prendre soin de l’écartcr : elles peuvent se trouver réunies dans les mêmes objets ; ainsi Racine, voulant peindre la ruine et la désolation de Jérusalem, a dit :

Et de Jérusalem l’herbe cache les murs;

Sion, repaire affreux de reptiles impurs,

Voit de son temple saint les pierres dispersées ».

Saint-Amant a de même voulu représenter un bâtiment en ruines ; il a dit :

Le plancher du lieu le plus haut Est tombé jusque dans la cave Que la limace et le crapaud Souillent de venin et de bave *.

Les objets sont les mêmes dans les deux descriptions; il n’y a de différence que dans les circonstances choisies par les deux poètes. Chapelain ne choisira pas, comme Saint-Amant, la vérité désagréable ou ridicule, pour la montrer sous des formes saillantes; mais il ne saura pas l’apercevoir assez sûrement pour prendre soin de l’écarter. 11 ne verra pas, dans ses propres inventions, ce que peuvent y découvrir les autres ; les modèles mêmes qu’il imite ne l’éclaireront pas. Lorsque le Tasse

1 Eslher, acte l*r, scène Ir\

* Recueil des plus belles pièces des poètes français t. IH, p. 289.

CHAPELAIN (JEAN)

représente l’ange Gabriel se disposant à apparaître aux yeux de Godefroy de Bouillon, il décrit ainsi l’opération par laquelle l’esprit céleste va se rendre visible à des yeux terrestres : « Il environne d’air son invisible « essence, et l’abaisse à la portée de nos sens mortels ; a il lui donne l’apparence des formes et de la figure « humaine; mais dans tout son aspect respire une « majesté céleste; son âge est celui qui sépare la jeu- « nesse de l’enfance ; des rayons ornent sa blonde che « velure 1 » .

Voici comment Chapelain a arrangé la même idée. L’archange Michel veut apparaître à Charles sous la figure de la France éplorée; il descend du ciel et :

De la plus haute sphère aux plages les plus basses Vient fixer l’air mobile, en assembler des masses.

Les mêler, les unir et s’en former un corps Vuide par le dedans, et solide au dehors.

De la France abattue il lui donne l’image,

Il lui donne son air, lui donne son corsage.

Et dans son cave sein luy-même s'enfermant,

A ses membres divers donne le mouvement*.

A ne considérer que l’effet de ces deux tableaux, qui

1 La tua forma invitibil d’aria cime

Ed al lento mortal la lottopoie ;

Umane membra, atpello uman li finie ;

Ma di eeleite maeitd il compote ,

Tra giovane e fanciullo tld confine Prête, ed ornà di raggi il biondo crine.

(Jénualem délivrée, chant 1er, octale 13.)

* Liv. VI, p. 190.

CHAPELAIN (JEAN). 341

pourrait croire que l’un fût imité de l’autre? Remarquez avec quel soin, avec quelle délicatesse le poète italien a conservé, dans le sien, le vague nécessaire à une peinture qui ne pourrait devenir trop sensible sans être tout-à-fait fausse : est-ce l’ange lui-même, ou simplement la forme qu’il a prise qui va se rendre visible à nos regards ? Le Tasse nous le laisse ignorer; cette apparence n’appartient pas à l’ange, et cependant elle n’est pas distincte de lui-même ; insensiblement notre imagination va les confondre, et ce ne sera plus simplement la figure, ce sera l’ange lui-même qui nous apparaîtra, dont nous verrons les traits délicats et la blonde chevelure. Rien de tout cela ne serait assez positif pour Chapelain ; il lui faut quelque chose de plus sensible, de plus déterminé : séparant donc bien distinctement ce que le Tasse a pris soin de confondre, il fait de sa figure de la France une grande poupée où l’ange s’enfermera comme dans le monstre de l’Opéra, et qu’il fera mouvoir à-peu-près avec autant de grâce et de naturel que se meut Polichinelle dirigé par les fils que tient son compère. Ne faut-il pas avoir l’imagination bien insensible à la vérité, et bien inaccessible au ridicule pour ne pas être frappé sur-lechamp de tout ce que cette image offre de faux et de risible ?

Chapelain n’aperçoit pas davantage ce qu’il y a d’inconvenant dans certaines habiletés par lesquelles

CHAPELAIN (JEAN)

il essaie de déguiser des vérités trop palpables. La reine Christine de Suède, impatientée de ce qu’il avait censuré, comme trop libres , des vers qu’elle avait trouvés jolis, disait : « C’est un pauvre homme que « votreM. Chapelain; il voudrait que tout fût Pucelle'.» Il est assez singulier d’avoir porté cette fantaisie jusque sur Agnès Sorel; mais ce qui l’est encore bieif davantage, ce sont les moyens par lesquels le poète a voulu écarter toutes les mauvaises pensées que le lecteur pourrait former sur les liaisons d’Agnès avec Charles VII et avec le duc de Bourgogne. Rappelée pâr Amaurv, si elle se présente à Charles, c’est uniquement pour lui offrir « son bras et son courage a » ; si Amaury reproche ensuite à la Pucelle d’avoir fait renvoyer Agnès, c’est parce qu’elle aurait pu assister le roi « de ses armes ». Si Agnès va trouver le duc de Bourgogne, c’est en lui disant :

Mon bras vient contre tous embrasser ta querelle,

Vient combattre Bedford, Charles et la Pucelle ».

Rien d’ailleurs ne nous apprend sur quoi se fonde la confiance qu’on peut avoir dans « le bras d’Agnès » et dans la force de « ses armes »; tous ses* préparatifs militaires, lorsqu’elle veut se rendre près de Charles , consistent à se regarder dans les glaces qui ornent sa chambre dorée :

1 Menagiana, 1. 1, p. 140.

* Liv. VI, p. 183.

» Liv. IX, p. 279.

CHAPELAIN (JEAN). 343

À voir hors des deux bouts de ses deux courtes manches Sortir à découvert deux mains longues et blanches Dont les doigts inégaux, mais tout ronds et menus.

Imitent l'embonpoint des bras ronds et charnus.

A remarquer surtout l’iuimitable grâce

Qui, dans ce bel amas, les beaux rayons semant.

En rend beau l’assemblage et le lustre charmant *.

D’ailleurs, lorsqu’Agnès aborde le duc de Bourgogne, qui veut se jeter à ses pieds, elle « le serre des deux bras », l’assure de son «amour véritable* », le fait asseoir près d’elle, s’établit sans façon avec lui dans son « palais solitaire * » de Fontainebleau; et l’auteur, qui ne nous dit rien de plus , s’imagineavoir sauvé la décence, et je crois même la vertu d’Agnès, car le roi, lorsqu’elle revient à lui, ne lui témoigne pasle moindre mécontentement sur cette légère équipée.

Le mauvais goût est le résultat nécessaire de cette facilité à se passer de vérité : l’auteur ne craindra point de pousser l’hyperbole au point où, donnée comme l’image réelle d’un objet, elle en devient la représenta' tion la plus fausse ; ainsi, en arrivant au palais du duc de Bourgogne, alors

Que déjà l’ombre vaine occupe l’hémisphère,

Agnès lance partout des rayons et des feux,

Et son corps parmi l’ombre est un corps lumineux *.

> Liv. V, p. 148.

* Liv. VII, p. 208.

*Ibid., p. 211.

» Ibid.

3U CHAPELAIN (JEAN)

11 ne lui en coûtera rien pour donner aux choses des effets absolument contraires à leur nature : ainsi, il nous peint la Pncelle « ombragée » tout entière «d’un céleste feu » »; au lieu de voler du ciel en terre, l’ange lumineux que le Tout-Puissant envoie à la Pucelle pour lui révéler sa mission,

. . . Tombe sur le bois où la fille médite ;

L’ombrage s’en éloigne et ces flammes évite *.

Nous verrons de même la Loire

Murmurer en son cours de voir les matelots,

Pour avancer le leur, battre ses vîtes eaux s.

Nous verrons, à mesure qu'on avance vers l’embouchure du fleuve, « son flot se noyer b dans un lit plus ■

ample \ Nous trouverons, si nous voulons prendre la peine de les chercher, cent exemples de ce genre ; et c’est alors qu’il faudra répéter, de peur qu’on ne l’oublie, que Chapelain était pourtant un homme de sens, convaincu de la nécessité du vrai, etdéterminé, comme il le dit dans sa première préface, à éviter « l’ingéniosité affectée et immodérée de Lucain », si estimée du « vulgaire » de son temps, et « à marcher sur les traces » de Virgile \

* Liv. I®f, p. is.

s Ibid., p. H.

5 Liv. IV, p. 133.

* Liv. V, p. Ul.

5 Voyez la Préface des douze premiers livres.

CHAPELAIN (JEAN)

Chapelain cherche donc toujours cette vérité qui lui échappe si souvent; il la rencontre même quelquefois; mais il tombe alors dans un autre malheur ; presque jamais la vérité qui se présente à lui n’est la vérité noble, élégante, poétique, celle que pourrait deviner l’imagination : c’est la vérité commune, ce sont les circonstances triviales que les yeux peuvent saisir dans les objets les moins relevés. Ses peintures sont presque toujours des descriptions, et ses descriptions se composent rarement des traits vraiment intéressants de l’objet qu’il veut représenter. S’agit-il de la mort de la Pucelle, et du soin cruel avec lequel le peuple prépare son bûcher? Chapelain ne nous fera pas grâce d’une bûche : après une première couche enduite de poix,

Il met sur cette couche une seconde couche,

Et la souche d’en haut croise la basse souche;

Mais, pour donner au feu plus de force et plus d’air,

Le bois en chaque couche est demi-large et clair.

A la couche seconde une troisième est jointe Qui, plus courte, la croise et commence la pointe ;

Plusieurs de suite en suite à ces trois s’ajoutant,

Toujours de plus en plus vont en pointe montant *.

Il ne souffrira pas que nous perdions rien des apprêts du sacre du Roi à Reims; il commence par

Dresser en échafaud un plancher de solives,

dont les « longues planches » seront ensuite couvertes

* Voyez le Manuscrit, liv. XXIII.

34« CHAPELAIN (JEAN),

D’un tapis à fond d’or semé de roses blanches

Après une victoire des Français sur les Anglais, il a soin de nous représenter les vainqueurs affamés,

le couteau dans la main.

Sur les vivres tranchés assouvissant leur faim *.

Roger, frèred’Agnès Sorel, explique àde saints évêques les tableaux qui ornent la galerie de Fontainebleau ; rien de plus naturel que son geste ;

Roger lève la canne et la voix à la fois :

L’œil s’attache à la canne et l’oreille à la voix*.

Mais Roger ne peut pas toujours parler et marcher : au bout de la galerie :

On s’assied, on respire, et soudain on se lève.

Et tout-à-eoup le poète déploie tout ce qu’il a de souffle poétique pour agrandir les plus petits objets :

Ainsi quand l’Océan s’ébranle vers la grève,

Et par un flux réglé, sans le secours des vents,

Se roule toujours plus sur les sables mouvants ;

Contre mont, flot sur flot, l’onde vive élevée,

Aux bornes de son cours à peine est arrivée.

Que sa masse écumeuse, en se rengloutissant,

Dans le sein de l'abîme aussitôt redescend \

Sur ses pas on retourne, et Roger continue.

La belle chute ét l’heureux rapprochement! un page

1 Liv. VIII, p. 243.

9 Liv. III, p. 70.

s Liv. VII, p. 224.

* Liv VII, p. 230.

CHAPELAIN (JEAN)

et deux évêques qui vont et viennent dans une galerie, comparés au flux et au reflux de l’Océan! Sont-ce de pareils tours de force qui ontfaitdire à M. Gaillard que « Chapelain étoit né plus poète que Boileau 1 »? Est-ce là qu’il a vu que ses comparaisons étaient toujours bien choisies et « bien placées * »?

N’eussé-je pas l’exemple que je viens de citer, il me serait difficile de partager cette opinion de M. Gaillard sur des comparaisons ramenées presque régulièrement d’espace en espace, placées plus régulièrement encore à la ligne, comme des ornements postiches*, et commençant toujours par ainsi, comme, tel ou tel que. J’avouerai cependant que le lecteur qui aura le courage de regarder de très-près à cette portion inédite du poëme, y trouvera en général un style plus noble, moins obscur, plus travaillé que celui du reste de l’ouvrage, des traits de vérité bien choisis, enfin des éclairs de talent dont je. rapporterais avec plaisir quelques exemples si le talent de Chapelain pouvait se soutenir assez pour fournir à une citation tout entière. Mais le bonheur est pour lui de peu de durée :

1 « S’il étoit permis de dire que Chapelain étoit né plus poète que « Boileau, la vérité gagnerait à ce paradoxe. » (Voyez un petit volume de Mélanges littéraires, sans nom d'auteur. Amsterd., 17315, page 123.)

* Ibid.

* Et ses froid» ornemens à la ligne plantés.

;Boii.ead, Snl. IV, v. 100,)

CHAPELAIN (JEAN)

Un vers noble, quoique dur,

Peut briller dans la Pucelle

11 y brille seul ou si mal accompagné qu’on ne l’en tirera guère qu’environné du fumier qu’on voudrait pouvoir rejeter. Ainsi Chapelain exprimera avec une honnête énergie l’indignation que lui inspirent les horreurs commises par les Français dans le faubourg de Paris qu’ils ont emporté d’assaut ; il les peint égorgeant des vaincus : désormais

Le combat est infâme et la victoire est triste.

L'honneur ne peut souffrir tant de lascbes rigueurs :

La peine est aux vaincus, la honte est aux vainqueurs *.

Ce dernier vers est beau. Il y a de la noblesse dans ce portrait de la Pucelle, où l’on reconnaît quelque chose de la Sophronie du Tasse :

Les douceurs, les souris, les attraits ni les charmes,

De ce visage altier ne forment point les armes ;

Il est beau de lui-même; il dompte sans charmer;

Et fait qu’on le révère et qu’on n’ose l’aimer.

Pour tous soins, une fière et sainte négligence De sa mâle beauté rehausse l’excellence.

Mais si je remontais plus haut, je verrais « son sévère aspect »

Des moins respectueux attirer le respect.

Et si j’allais plus loin, je trouverais que

* Boileau, Ire strophe de la Ir® ode de Pindare, parodiée i» la louange deM. Perrault, t. III, p. 173 de l’édit de Saint-Marc.

1 Liv. X, p. 329.

CHAPELAIN (JEAN)

Ses regards flamboyans

Percent et brûlent tout de leurs traits foudroyans, etc. *.

Je voudrais citer quelques traits éloquents du discours que tient la Pucelle à son camp révolté, que son aspect a frappé de honte et de stupeur. Elle arrive à ce camp, et feignant de le méconnaître, elle demande ce qu’il est devenu ;

Leurs mains contre Bedford sont sans doute occupées,

Et de rebelle sang font rougir leurs épées ;

Car ces fronts étonnés, ces visages blêmis,

Sont ceux qu’en me voyant prennent mes ennemis ;

C’est là du Bourguignon la morne contenance ;

C’est ainsi que l’Anglois se trouble en ma présence *.

Là, je suis obligé de m’arrêter, parce*que le poète, qui n’a pas su s’arrêter aussi à temps, gâte cette idée, à force de l’étendre dans les deux vers suivants.

C’est aussi un tableau gracieux que celui de Marie timidement occupée à soigner Dunois, et qui, sans oser lui parler de l’amour qu’il ressent pour la Pucelle, essaye comment elle pourrait ressembler à sa rivale. Un jour elle se couvre de la cuirasse et du casque de son amant :

Cher Dunois, lui dit-elle, ils ne me pèsent pas ,

Et je pourrois sous eux affronter le trépas :

Pour te suivre partout oh la gloire te porte,

Mon amitié du moins me rendroit assez forte ;

Et ce valeureux fer, redouté des humains,

Se pourroit signaler entre mes foibles mains *.

1 Liv. 1er, p. 24.

* Liv. JX, p. 298.

3 Voyez le Manuscrit, liv. XIII.

CHAPELAIN (JEAN)

Ces vers, bien qu’imités du discours d’Armidc à Re-

naud1, appartiennent à Chapelain qui a su employer la même idée d’une manière différente, et peut-êlre trouvera-t-on la réserve de Marie aussi touchante que la passion d’Armide. Cependant cette réserve va trop loin quand Marie ajoute que c'est « la pudeur » qui l'empêche de suivre Dunois aux combats : voilà l’effet du mouvement détruit, et Chapelain retrouvé.

Je tâcherai cependant de citer une ou deux comparaisons où la vérité, d’ailleurs assez frappante et assez poétique, ne soit pas gâtée par l’expression. En voici une où le poète fait allusion au jeune Lionel, fils de Talbot, qu’un ümour malheureux pour Marie a conduit presque à la mort, et dont les forces ont peine à revenir :

Tel un lys orgueilleux, sur qui d’un gros nuage,

Durant la fratche nuit, s’est déchargé l’orage,

Et qui, sous cet eflort coup sur coup redoublé,

Et s’abat et languit de la grêle accablé ;

Bien qu’aux puissans rayons du dieu de la lumière Il reprenne l’éclat de sa beauté première.

Qu’il se relève enfin de son abattement,

S’il revient de sa chute, il revient lentement *.

i Anima ho ben, ho ben tigor che basle

A condurti i cavalli, à portar Vatle,

[Jérusalem délivrée, chant xviie, octave *8.)

J’ai bien assez de force, j’ai bien assez de courage pour conduire les chevaux, pour porter les lances.

«Manuscrit, liv. XIII.

CHAPELAIN (JEAN)

Quoique les premiers vers soient un peu forcés, l’image,

dans son ensemble, est agréable et bien exprimée.

Ailleurs le brave Talbot lui-mcme, environné d’ennemis, se croit au moment de périr; cependant son courage ne l’abandonne pas:

Il est désespéré, mais non pas abattu,

Et médite un trépas digne de sa vertu ;

Tel est un grand lion, roi des monts de Cyrène,

Lorsque de tout un peuple entouré sur l’arène,

Contre sa noble vie il voit de toutes parts Unis et conjurés les épieux et les dards.

Reconnaissant pour lui la mort inévitable,

11 résout à la mort son courage indomptable ;

Il y va sans faiblesse, il y va sans effroi,

Et la devant souflrir, la veut souffrir en roi *.

J’ai essayé de découvrir, dans le style de Chapelain, quelques traits heureux; aurai-je le courage de revenir à ses défauts habituels? Insisterai-je sur celte trivialité d’expressions qui non-seulement se joint à la trivialité des images, mais qui souvent rend bas ce qui ne serait que simple; par exemple, lorsque le poète fait prendre à ses combattants un rude saul *, où les fait choir les pieds en haut et la tête à l'envers *, ou fait soutenir à la Pucelle, sur son dos , tout le poids de la guerre v, etc., etc. Parlerai-je de ces ténèbres qu’une construction vicieuse

1 Liv. V, p. 161 et 162.

* Liv. III, p. 80.

* Liv, IV, p. 124.

‘ Liv. III, p. 73.

352 CHAPELAIN (JEAN)

vient accumuler encore sur l’obscurité de la pensée, comme dans ces vers :

La grandeur du Très-Haut est son objet unique ;

Elle en repaît le feu de son amour pudique,

Et par les vifs élans de sa dévote ardeur Monte jusqu’à sa gloire, et soutient sa splendeur * ?

Citerai-je des exemples de ces répétitions affectées, sans grâce et sans objet , de ces étranges rapports de sons que cherche Chapelain, sans qu’on puisse deviner quel effet il en prétend tirer, comme lorsqu’il dit de la Pucelle :

L’Anglois sur elle tonne, et tonne à grands éclats ;

Mais pour tonner sur elle, il ne l'étonne pas *.

Boileau n’a-t-il pas assez fait justice de ces « durs vers d’épithètes enflés*, de ces vers

Et sans force et sans grâces.

Moulés sur deux grands mots comme sur des échasses * ?

de

Ces termes sans raison l’un de l'autre écartés * ?

de ces tours forcés, et généralement de tous les défauts de ce style baroque, objet si constant de son animadversion qu’il semble n’avoir jamais songé à reprocher autre chose à l’auteur de la Pucellel

* Liv. I, p. 14.

* Liv. III, p. 73.

* Sat. IV, v. 91.

* Ibid., v. 96 et 98.

1 Ibid., v. 99.

CHAPELAIN (JEAN)

Le style est en effet ce qui manque particulièrement à Chapelain; à lui plus encore qu’à la plupart de ses contemporains, auxquels, d’ailleurs, et malgré tout ce » que j’ai dit, l’auteur de la Pucelle est supérieur pour la justesse et même la noblesse des idées, des sentiments et des images, pour l’ordonnance du plan et l’observation des convenances. Il a fait ce que pouvaient faire, de son temps, l’étude et la réflexion; mais • le génie seul pouvait deviner une langue encore sans règles et sans formes ; la connaissance des anciens devenait inutile à l’homme qui ne trouvait pas de mots pour s’expliquer leur pensée ; et Chapelain, qui prétendait marcher sur les traces de Virgile, ne savait pas assez de français pour sentir les beautés du poète latin.

C’est moins, cependant , au mérite qui lui a manqué qu’à celui auquel il prétendait que Chapelain a dû le triste honneur de voir parvenir jusqu’à nous le ridicule de ses vers : la plupart de ses contemporains ont eu le privilège d’être obscurément encore plus ridicules que lui.

Le Jonas inconnu sèche dans la poussière,

Le David imprimé n'a point vu la lumière,

Le Moyse commence à moisir par les bords ;

Quel mal cela fait-il ? ceux qui sont morts sont morts t.

Chapelain ne fut jamais assez « mort » pour laisser ‘ Boileau, Sat. IX, v. 191 et suiv.

354 ’ CHAPELAIN (JEAN)

reposer la vigilante inquiétude de Boileau, et pour calmer l’indignation du grand critique contre le plus illustre exemple du mauvais goût de son siècle. Après le funeste revers du poète, la considération de Chapelain comme homme de lettres était demeurée entière; ce fut en 1663 que Colbert le chargea do la distribution des pensions que le roi faisait aux gens de lettres , * et le respect soumis que lour inspira cette fonction pour l’homme qui en était revêtu fut, jusqu’à un certain point, justifié par la manière dont il l’exerça. Je ne voudrais pas affirmer que Chapelain ait tout-à-îait résisté aux séductions d’un pouvoir à peu près arbitraire, et que l'amour-propre du littérateur n’ait quelquefois fait chanceler la justice du juge. Gronovius, savant hollandais, se plaignit de n’avoir pas été compris dans la liste des pensions, et Chapelain avoue , dans une de ses lettres, « qu’il n’avoit pas appuyé sur son « mérite, à cause de son peu d’empressement à ré- « pondre à ses avances1. » Le succès qu’obtenait auprès de lui la flatterie est prouvé par l’emploi qu’on en faisait. On n’était pas mal reçu chez lui à mettre laPucelle au-dessus de l’Ênêidc * ; et des diverses manières de lui

1 Voyez les Mélanges de Littérature, p. 41.

* Voyez dans les Œuvret de Boileau, édit, de Saint-Marc, la note

sur ces vers :

Lui-même il s’applaudit, et d’un esprit tranquille *

Prend le pas au Parnasse au-dessus de Virgile.

[Sot. IV, u. 83-8*.)

CHAPELAIN (JEAN)

faire sa cour, ce n’était pas la moins bonne, à ce qu’il paraît, que de lui dire du mal de ses ennemis :

. . . . Pour flatter ce rimeur tutélaire,

Le fr^re en un besoin va renier son frère

a dit Boileau, que son frère Gilles Boileau, qui ne l’aimait pas, épargnait encore un peu moins chez Chapelain qu’ailleurs. On voit aussi, dans ses notes pour Colbert, de quel prix devait être à ses yeux la déférence d’un auteur : un des mérites de d’Ablancourt, c’est « qu’il recevroit les avis qu’on lui donnerait *; » ce qu’il faudrait p Mézerai, ce serait « qu’il pût se rendre « docile*;» Furetière serait capable de grandes choses, « s’il se pouvoit laisser conduire *; » on aurait lieu d'espérer beaucoup de Silhon, « s’il se laissoit conseil- « 1er * ; » et Le Clerc, dans sa médiocrité , a du moins tout le mérite d’un homme qui « croiroit un bon con- « seil .* » Tout annonce, et tout avait nourri, dans l’auteur de la Pucelle, ce besoin de primer qui, selon Segrais, écartait de ses éloges « le nom de ceux qu’il

Chapelain, dans la préface de ses douze derniers livres, laisse à juger à ses lecteurs, « si l’adresse des légats auprès de Bedford, de Charles « et de Philippe prévaut ou non sur celle île Nestor et de Vénus « auprès d’Achille et de Diomède. » (Voyez ie Manuscrit.)

1 Ces vers cités à la note du vers 94 de la satire I», furent supprimés dans l’édition de 1674, et n’ont reparu depuis dansaucune.

* Mélanges de Littérature, p. 239.

» Ibid., p. 242.

* Ibit t, p. 246.

» Ibid., p. 242.

*Ibid., p. 247.

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CHAPELAIN (JEAN)

« croyoit pouvoir lui faire de l’ombrage, si leur mérite « venoit à être connu, et qui étoient actuellement ou à « Paris ou à la cour ; » et reportait toute son estime sur « ceux qui étoient bien éloignés quelque part au fond « d'une province *. » 11 n’y a cependant aucune raison de croire que cet amour-propre ombrageux ait corrompu la fidélité de Chapelain dans l’important et délicat emploi dont il était chargé. Qu’il ait tenu la balance égale entre Charpentier, Silhon, Le Clerc, Sorbières, Boyer, l’abbé de Pure etc., etc., c’est ce que je ne me hasarderai pas à décider; l’humeur a pu le rendre injuste pour Ménage, avec qui il était brouillé * ; mais Segrais, Pâtru, d’Ablancourt, n’eurent pas à se plaindre de son jugement*; il rendit à Corneille une .éclatante justice *; et dans l’étrange sécheresse de sa note sur Molière 8, on reconnaît seulement le premier

1 Segraisiana, p. 227

* Voyez la note sur Ménage, p. 186 et suivantes; et ce qu’en dit ailleurs Chapelain, dans une lettre à Heinsius, p. 95 et suiv. Ce dernier morceau suffirait à l’explication de l’autre. Segrais, dans la brouillerie, attribue le tort à Chapelain qu’il n’aimait pas, et qui lui avait refusé sa voix à l’Académie, pour la donner à Le Clerc, quoiqu’il lui eût adressé une ode, qui n’est pas, dit-il, la moindre pièce de mes poésies.

s Voyez les Mélanges de Littérature.

4 « Est un prodige d’esprit, et l’ornement du théâtre françois, etc. » ( Mélanges de Littérature, p. 250.)

‘ < Il a connu le caractère du comique, et l’exécute naturellement; l’invention de ses meilleures pièces est imitée, mais judicieusement;

CHAPELAIN (JEAN)

effet que produit un génie irop nouveau et trop original sur le siècle qu’il n’a pas encore instruit à l’admirer.

Les contemporains de Chapelain ont généralement rendu témoignage de sa probité, de sa sincérité, de la douceur de ses mœurs, de la facilité de son commerce; mais ce n’est pas dans ce caractère circonspect qu’il faut chercher les vertus libres et généreuses d’une natitre élevée : « C’est un homme, dit-il de lui-même dans le « mémoire à Colbert, qui fait uneprofession exacte d’ai- « mer la vertu sans intérêt ’. » « Exact en effet, nous « dit Ménage *, ponctuel, formaliste en toutes ses aca tions, » il avait étudié la vertu comme la poétique, et il en observait de même les règlesavec précision, jusqu’à la portée de ses connaissances et de son caractère. Il connaissait les devoirs de l’amitié, et tenait à se montrer soigneux de les remplir; cependant, dit Segrais*, a son amitié étoit une amitié de lâche ; il vouloit garder « la chèvre et le loup. » Sans admettre dans toute leur rigueur le jugement et l’expression de Segrais, du moins trouverons-nous, dans les lettres de Chapelain, la preuve de sa réserve à se commettre entre ses amis

« sa morale est bonne, et il n’a qu'à se garder de la scurrilité. » Voilà tout. P. 192.

* Mélanges de littérature, p. 233.

* Menagiana, t. III, p. 73.

5 Ibid., p. 222.

CHAPELAIN (JEAN)

et ses connaissances1. Les actes de vertu, portés au-delà de ce que conseille la prudence ordinaire, n’étaient pas sûrs de son approbation. Heinsius nommé secrétaire des ProvinCes-Unies, et ayant à partager cette charge avec un de ses parents qui l’avait d’abord possédée seul, voulait lui en laisser en entier les émoluments . « Bien « que ce soit un beau mouvement à vous, lui mande « Chapelain, je ne sais s’il est raisonnable *. » Le Fèvre, père de madame Dacier, que Pélissori avait obligé avec la plus grande délicatesse, lui dédia un livre pendant

sa détention à la Bastille : « Quelques-uns , dit Ménage, a entre autres M. Chapelain, y trouvèrent à redire *. » Quoiqu’il se montrât serviable envers les gens de lettres, il était un genre de service que jamais ils n’obtinrent de Chapelain : le mot « donner, » à ce qu’il parait n’était pas plus à son usage qu’à celui d’Harpagon ; il se laissa cependant emporter un jour jusqu’à accorder, aux pressants besoins d’un gentilhomme de ses amis, le magnifique don d’un écu ; il crut pouvoir se faire honneur de cet effort de générosilé, et disait en lo racontant : a Nous devons secourir nos amis dans leurs né- « cessités j. mais nous ne devons pas contribuer à leur « luxe \ » Pour Chapelain, le luxe ressemblait beaucoup

1 Voyez, dans les Mélanges de Littérature, la Lettre à Huyghens, sur la querelle de Gilles Boileau et de Ménage, p. 137 et suiv.

2 Voyez les Mélanges de Littérature, p. 83.

s Menagiana, L II, p. 17.

* Segraisiana, p. 223.

CHAPELAIN (JEAN)

à ce que les gens les moins fastueux regardent comme le nécessaire -.riche, dit-on, de treize mille livres de revenu*, fortune équivalente alors à plus de vingtcinq mille francs d’aujourd’hui, « il se contentoitd’un « petit ordinaire que lui préparoit une parente à « qui il payoit pension ; » et les jours où il dînait en ville, le dîner demeurait au compte de la parente*. Ses correspondances étaient fort étendues ; mais attentif à épargner la dépense des ports de lettres, il avait soin de demander qu’on ne lui écrivît que par des occasions 5 ; et souvent, pour les réponses, il se servait des enveloppes des lettres qu’il avait reçues \ Tous les dé tails de sa vie répondaient à cet excès d’économie ; et Ménage, retournant pour la première fois chez lui après douze ans de hrouillerie, prétendit avoir retrouvé dans sa cheminée les tisons qn’il y avait vus douze ans auparavant ®.

L’avarice de Chapelain était un perpétuel sujet de divertissement parmi les gens de sa connaissance. Comme il n’ayajt ni femme, ni enfants, ou se deman-

dait à quoi bon tant amasser :« Les rieurs disoient que « e’étoit pour marier ja Pucellc à un enfant de bonne « maison, et les dévots vouloient qne ce lût pour la

1 Segraisiana, p 226.

tlbid.,Q. 23J.

s Ibid.

* Vigneul-Marville, t. Il, p. 7.

• Memgiam 7, t. IL p 3!. . *

360 CHAPELAIN (JEAN)

« faire canoniser ' ». Ses confrères à l’Académie française s’amusaient de la crainte qu’il avait d’en être nommé directeur, et des soins qu’il prenait pour éviter cet honneur qui , en cas de mort de l’un des académiciens, l’aurait mis en dépense de vingt livres pour les frais de service funèbre dans l’église des Billettes. L’un d’eux, protecteur de l’Académie, le chancelier Séguier, âgé de quatre-vingt-quatre ans, était une menace' toujours suspendue sur sa tête ; enfin le chancelier tombe malade ; la place de directeur se trouve vacante, et soit hasard, soit intention de la part de ceux qui connaissaient son caractère, Chapelain est nommé. On juge de ses angoisses. Cependant les trois mois du directoriat se passent, et le chancelier est encore en vie ; mais il ne peut aller loin, et Chapelain demande à être remplacé : par malheur , le jour de la séance , le nombre des académiciens ne se trouve pas complet ; on remet la nomination à un autre jour ; dans cet intervalle, le chancelier meurt ; voilà Chapelain au désespoir : « Je « suis ruiné, disoit-il, mon bien n’y suffira pas; encore « si c’étoitun simple académicien; mais le protecteur! « Cette dépense va me réduire à l’aumône » ! — « Bon , « disoft Patru, M. le cardinal valoit bien M. lechancelier; « j’étois directeur quand il mourut; je fis faire son ser- « vice tout seul, à mes dépens; il ne m’en coûta que

1 1 Vigneul-Marville, t. II, P. 7.

CHAPELAIN (JEAN). 361

« deux pistoles de plus, et les choses étoient très- « bien. » Deux pistoles étaient beaucoup trop pour Chapelain; il soutint, en conséquence, que ce n’était pas assez pour le chancelier, se prétendit trop peu riche pour répondre convenablement à l’importance d’une telle occasion, et obtint enfin que chaque académicien contribuât, selon son pouvoir et sa volonté. Chargé de recueillir la contribution, il put être dispensé d’y prendre part ; on ne lui fit même pas grâce du soupçon d’y avoir gagné quelque chose ’.

On pense bien que Chapelain ne négligeait pas les jetons que lui devait valoir son assiduité à l’Académie, et, sur ce point, son avarice soutenait encore son exactitude naturelle. Il s’y rendait un jour après une grande pluie ; arrivé dans la rue Saint-Honoré, il trouve le ruisseau si large qu’il ne peut le traverser; une planche s’offre pour lui servir de passage; mais il faudrait payer ; Chapelain aime mieux attendre que l’eau soit écoulée. Cependant trois heures approchent ; encore quelques minutes de retard, et les jetons vont être perdus. Chapelain se décide , entre dans l’eau jusqu’à mi-jambe, arrive à temps à l’Académie, et, au lieu de s’approcher du feu, il cache soigneusement ses jambes sous la table, de peur qu’on ne s’aperçoive de sa mésaventure. Chapelain avait alors plus de soixante-dix-

t Segraittiauv, p 223 et suiv.

CHAPELAIN (JEAN)

neuf ans; le froid le saisit, gagne sa poitrine , et il meurt quelques jours après *, le 22 février 1674, laissant à ses héritiers, selon les uns, cent mille écus *, selon les autres, quatre cent mille livres de bien, dont plus de deux cent mille en argent comptant *.

Une paraphrase du Miserere et trois ou quatre pièces de vers composent, avec la Pucelle, tous les titres poétiques de Chapelain. Sa préface de l’Adone et un très-petit nombre de passages de ses lettres, insérés dans les Mélanges de littérature, sont les seuls monuments qui nous restent de ses talents de critique.

1 Segraisiana, p. 226 et 227. .Vjj

* Vigneul-Marville, t. II, p. 7.

* Segraisiana. p. 22$ et 226.

RÔTROU (jean)

Un homme de génie a deux sortes de disciples. Les uns, simples imitateurs, se bornent à reproduire la manière du maître, saisissent assez bien les formes de son style, s’attachent au genre de sujets qu’il a traités, aux idées qu’il a préférées, et peuvent encore nous faire sentir le plaisir que donne une faible copie en ranimant le souvenir des impressions qu’a fait naître un bel original. Duryer, à coup sûr, pensait souvent à Cinna en écrivant sa tragédie de Scévole. Junie, fille de Bru tu s, et maîtresse de Scévola, est prisonnière dans le camp de Porsenna; on lui apprend qu’on y a vu Scévola, déguisé en soldat étrurien ; on ajoute qu’il a pris ce déguisement pour se sauver :

Pour se sauver, dis-iu ? lu a’as point vu Scévole.

ROTROU (JEAN)

Dans son Saül, ce roi, abattu sous la main de Dieu, tremble devant l’armée des Philistins; Jonathas cherche à rassurer son père contre cet ennemi :

Est-il donc en état de donner de l’effroi ?

A-t-il appris à vaincre en fuyant devant moi T

Laissez voler la crainte où l'ennemi s'assemble ;

Un roi n’est pas troublé que son trône ne tremble ;

Mais il connolt trop tard, quand il a succombé,

Que le trône qui tremble est à demi tombé.

Croyez en vos enfans, croyez en leur courage.

D’un triomphe immortel l’infaillible présage :

Dans le sein de la gloire ils ont toujours vécu ;

Enfin, je suis le moindre, et j’ai toujours vaincu.

Qui ne reconnaît, à ces vers, le modèle que Duryer avait constamment devant les yeux? Qui ne ressent un peu de l’émotion que nous causent les beaux endroits de Corneille?

D’autres sont moins occupés des exemples mêmes de leur maître que du mouvement que ces exemples suscitent dans leur âme ; ils sentent, à la voix du génie, se réveiller en eux des facultés qui, sans lui, fussent peut-être demeurées assoupies, mais qui n’en sont pas moins leurs facultés propres et naturelles. Ils ont reçu l’impulsion, mais ils la dirigent dans leur propre sens; et si leurs productions n’offrent pas l’énergie soutenue de ces jets spontanés, libres fruits de l’ascendant d’une nature impérieuse, elles possèdent du moins une certaine mesure d’originalité, et même cette fécondité qui

ROTROU (JEAN). 365

donne la vie. Venceslas est du nombre de ces ouvrages originaux produits par une impulsion étrangère. Rotrou, depuis longtemps auteur dramatique sans inspiration, se montra poëte après avoir entendu Corneille.

Jean Rotrou naquit à Dreux, le 19 août 1609, d’une ancienne et honorable famille qui avait possédé avant ui, et qui a possédé encore après lui, dans cette ville, des charges de magistrature1. Mais il paraît que le père de Rotrou, content de l’aisance que lui procurait une fortune honnête, vivait de son bien sans se livrer à aucune profession. Nous ignorons si le fils fut destiné à en exercer une ; nous ne savons pas davantage quels obstacles ou quelles facilités il trouva à suivre son goût pour 4a carrière dramatique, ni quelles circonstances déterminèrent ce goût. La vie de Rotrou, révélée à la postérité par un bel ouvrage et par un trait de vertu, est d’ailleurs demeurée inconnue. Le premier fait que j’aie pu découvrir à son égard date de 1632. Rotrou, déjà âgé de vingt-trois ans, et connu par sept ou huit

* Un Pierre Rotrou était, en 1501, lieutenant-général du bailliage de Dreux. 11 y a eu, à la fin du dix-septième siècle et au commencement du dix-huitième, un Euslache de Rotrou, conseiller du roi, président, lieutenant-général civil et criminel du bailliage. M. de Rotrou de Sodreville, petit-neveu du poêle (voyez le Parnasse français, de Titon du Tillet, édit, in-fol., 1732, p. 236, art. Rotrou) fut reçu, en 1728, conseiller au grand-conseil, et sa soeur épousa le marquis de Rambuteau. (Voyez Lambert, Histoire littéraire du siècle de Louis XIV, t. II, p. 299.) '

ROTROU (JEAN)

pièces de théâtre, l’Hypocondriaque, la Bague de l’oubli, Cléagenor et Doristée, la Diane, les Occasions perdues, peut-être les Ménechmes et Hercule mourant, fut présenté, par le comte de Fiesque, à Chapelain, qui, dans une lettre du 30 octobre 1632, rend compte à Godeau de cette visite, et ajoute : a C’est dommage « qu’un garçon de si beau naturel ait pris une servi- « tude si honteuse; il ne tiendra pas à moi que nous a ne l’eu affranchissions bientôt’.» Rien n’explique ces paroles de Chapelain. De quel genre pouvait être cette servitude regardée comme honteuse dans un temps où l’on était, à cet égard, si peu difficile? La comédie de l’Hypocondriaque est dédiée au comte de Soissons, dont Rotrou se qualifie le « très-humble sujet » . Mais ce titre, qui peut faire supposer que Rotrou se regardait comme dépendant de quelque apanage du comte de Soissons, n’indique aucune servitude domestique. Était-il attaché au comte de Fiesque? Mais en quoi cela aurait-il pu choquer Chapelain, si longtemps attaché au marquis de la Trousse? Je présumerais plutôt quelque engagement dans une troupe de comédiens, en qualité d’auteur; engagement alors assez commun, et dont Hardy avait, le premier, donné l’exemple. La protection du comte de Fiesque, particulièrement considéré des comédiens , auxquels il ren-

1 Mélanges de Littérature tiré» des Lettres manuscrites de Chapelain, p. 4.

ROTROU (JEAN

dait apparemment quelques services1, pourrait appuyer cette opinion : reste à savoir comment l’idée que nous donne Chapelain de la situation de Rotrou se peut accorder avec ce que nous savons de l’honorable aisance de sa famille. Quelques particularités du caractère de Rotrou, parvenues jusqu’à nous, sont de nature à expliquer l’énigme. Des sentiments élevés, un carac-. tère droit et généreux, ne garantissent pas toujours des erreurs, même les moins nobles ; Rotrou aimait le jeu, et cette passion, qui probablement ne fut pas la seule de sa jeunesse, l’emportait si violemment sur toutes ses résolutions que , selon ce qu’il nous apprend luimême *, le seul moyen qu’il eût de se soustraire à sa propre folie, c’était de jeter son argent dans un tas de fagots, singulière espèce de coffre-fort, d’où il lui était ensuite si difficile de le tirer que son impatience l’y laissait beaucoup plus longtemps que sa faiblesse ne lui eût permis de le laisser dans sa bourse. Le tas de fagots n’était cependant pas toujours si fidèle à retenir

son dépôt qu’il ne se trouvât quelquefois épuisé , et

i Lorsqu’il s’agit d’engager les comédiens à admettre ou à faire observer, sur leurs théâtres, la règle des vingt-quatre heures, Chapelain, très-passionné pour l’établissement de celte règle, dont un des premiers, dit-on, il avait donné l’idée aux auteurs de son temps, chargea de sa négociation le comte de Fiesque, dont on connaissait le crédit auprès des comédiens. ( Segrmiana , p. 160.)

* Lambert, Histoire littéraire, etc., t. II, p. 302.

ROTROU (JEAN)

que le poêle ne fût réduit à de fâcheuses extrémités; au moment où il venait de finir Venceslas, Rotrou fut arrêté pour une petite dette qu’il se trouvait hors d’état de payer. Dans cet état de détresse, tout marché était bon s’il tirait le poète d’affaire ; Venceslas fut offert et livré aux comédiens pour vingt pistoles *. II n’y a pas beaucoup d’injustice à supposer que l’homme qui, à trente-huit ans, s’exposait à de pareilles aventures, avait pu, à dix-huit, se trouver obligé, par quelque folie de jeunesse, à embrasser des ressources peu conformes à l’état qu’il était destiné à tenir dans la société. Sans doute, au reste, la bonne volonté de Chapelain ne fut pas inutile à Rotrou pour sortir de la situation peu convenable dans laquelle il se trouvait : on le voit bientôt figurer au nombre des cinq auteurs pensionnés pour composer des drames, sous les ordres du premier ministre ; et cette nouvelle servitude , mieux payée que l’autre, dut, par cela seul, paraître beaucoup plus honorable. On ignore à quelle époque il obtint du roi une pension de mille livres *.

Associé, dans la confiance du cardinal, à Colletet, Boisrobert et Corneille, on ne conçoit pas bien par

» Auxquelles , après le succès de Venceslas, ils crurent devoir ajouter un présent. On ne sait si Rotrou jugea à propos de l’accepter. (Voyez Y Histoire du Théâtre français, t. VIII, p. 189, année 1647, article Venceslas.)

* Voyez le Parnasse français de Titon du Tillet, art. Rotrou, page 235.

ROTROU (JEAN). 369

quel genre de services Rotrou put acquérir sur ce dernier cette sorte de supériorité que l’auteur du Cid sembla, dit-on, reconnaître toute sa vie, par le titre de père qu’il donnait à un confrère plus jeune que lui, et probablement moins sérieux. Ceux qui nous ont transmis cette anedocte assurent que c’était de Rotrou que Corneille avait appris les principes de l’art dramatique; mais quels étaient donc ces principes connus de Rotrou et ignorés de Corneille? L’Hypocondriaque, qui a précédé Mélite tout au plus d’une année est un peu moins dans les règles que cette dernière pièce, où du moins Corneille a observé l’unité de lieu, dont Rotrou ne s’est pas plus soucié que des autres ; et, quant au bon sens et à la vraisemblance, ce n’est assurément pas dans l’Hypocondriaque qu’il faut chercher aucune supériorité de ce genre. L’intrigue de Mélite est un modèle de raison en comparaison des aventures de Cloridan, « jeune seigneur de Grèce », qui se rendant à la cour de Corinthe, « ville capitale de Grèce » *, devient fou parce qu’on lui fait accroire que sa maîtresse est morte, prétend être mort lui-même, s’établit dans un cercueil, et ne revient de sa folie que lorsqu’on lui fait voir de prétendus morts ressuscités par le son de la musique, d’où on l'amène à conclure qu’il n’est pas

» L'Histoire du Théâtre français donne l’année 1628 pour la date de sa représentation.

* Voyez l’argument placé à la tête de YHypocondriaque.

ROTRQU (JEAN).

mort puisqu’il ne ressuscite pas comme eux. A la vérité, Rotrou semble faire amende honorable des défauts de ce premier ouvrage, et plus modeste que la plupart de ses confrères, il avoue dans l’argument de cette pièce, imprimée trois ans après la date présumée de sa représentation *, a qu’il y a d'excellents poètes, mais « non pas à l’âge de vingt ans » Mais, à l’époque même où il imprimait cet aveu, Rotrou faisait représenter l’Heureuse Constance, dont une scène se passe en Hongrie, et la scène suivante en Dalmatie ; c’était à vingt-cinq ans qu’il donnait au théâtre la Belle Alphrède, dont l’action a lieu moitié à Oran, moitié à Londres; et en 1635, on voyait, dans son Innocente Infidélité , des courtisans d’un roi d’Épire se battre au pistolet. C'était l’année où Corneille donnait Médée.

Obligés de marcher de conjecture en conjecture, ne pouvons-nous pas supposer que le caractère plus vif et plus décidé de Rotrou lui avait donné , en plusieurs occasions, les moyens de protéger la timide simplicité du grand homme dont sa juste modestie ne lui permettait pas de songer à devenir le rival ? Entre les beauxesprits qui prétendaient alors à quelque réputation, Rotrou, presque seul, ne se montra point effrayé de la

i En 1631.

* Cette phrase de Rotrou, qui sûrement ne voulait pas diminuer ses titres k l’indulgence, placerait la date de la composition de l’Hypocondriaque k l’année 1629.

ROTROU (JEAN)

gloire du Cid , et sans doute il osa défendre ce qu’il était digne d'admirer. L’éclat toujours croissant du renom poétique qui dès-lors effaça tous les autres n’inspira à Rotrou qu’un sentiment plus vif des beautés qu’il voyait se déployer à ses yeux. 11 l’exprima d’une manière éclatante dans le Saint-Genest, ouvrage qui d’ailleurs n’a rien de remarquable, surtout paraissant plusieurs années après Polyeucte et dont le sujet est le martyre du comédien Genest converti , en plein théâtre, par un ange qui lui apparaît au moment où il représentait , devant Dioclétien , une pièce contre les chrétiens. Rotrou introduit Dioclétien interrogeant le comédien Genest sur l’état du théâtre : il lui demande

Quelle plume est en règne, et quel fameux esprit i S’est acquis, dans le cirque, un plus juste crédit?

Genest répond :

Nos plus nouveaux sujets, les plus dignes de Rome,

Et les plus grands efforts des veilles d’un grand homme,

A qui les rares fruits que sa muse a produit,

Ont acquis dans la scène un légitime bruit,

Et de qui certes l’art comme l’estime est juste,

Portent les noms fameux de Pompée et d’Auguste.

1 La représentation du Véritable Saint-Genest de Rotrou est placée, dans l’ Histoire du Théâtre français, sous la date de l’année 1646. On a de 1645, un Saint-Genest de Desfontaines, un peu moins mauvais que celui de Rotrou , parce que l’auteur y a plus imité Polyeucte. C’est ce Saint-Genest qu’on a inséré par erreur dans la collection des pièces de Rotrou, qui se trouve à la Bibliothèque royale, en 5 vol in-4«, n® 5500,

ROTROU (JEAN)

Ces poèmes sans prix, où son illustre main D'un pinceau sans pareil a peint l'esprit romain.

Rendront de leurs beautés votre oreille idolâtre,

Et sont aujourd’hui l'âme et l'amour du théâtre.

Si l’éloge n’est pas trop bien placé, ni trop bien exprimé, il est du moins bien franc. Rien ne gênait en Rotrou les mouvements d’un caractère juste et généreux. Son excessive facilité, dont les trente-cinq ouvrages1 que

« L'Hypocondriaque, ou le Mort amoureux, tragi-comédie, 1628.

La Bague de l’oubli, comédie, 1628.

Cléagenor et Dorislée, tragi-comédie, 1630.

La Diane, comédie, 1630.

Les Occasions perdues, tragi-comédie, 1631.

L’Heureuse Constance, tragi-comédie, 1631.

Les Ménechmes, comédie, 1632.

Hercule mourant, tragédie, 1632.

La Célimène, comédie, 1633.

Rotrou, en traçant le plan de cette pièce, avait eu l’intention d’en faire une pastorale, sous le nom A' Amaryllis; mais ayant ensuite changé d’avis, il en fit une comédie. Quelques-uns de ses amis retrouvèrent après sa mort l’ébauche de cette pastorale, et la donnèrent à Tristan, qui l’acheva, et la fit représenter, eu 1652, à l’Hôtel de Bourgogne, sous le nom de Rotrou et le sien. (Voyez l’avis placé à • la tête de V Amaryllis, et l’Histoire du Théâtre français, t. VII, p. 328.) Le P. Niceron met Amaryllis au nombre des ouvrages de Rotrou : ce qui lui donne trente-six ouvrages, au lieu de trente-cinq. (Voyez les Mémoires pour servir à l’Histoire des Hommes illustres dans la République des Lettres, t. XVI, p. 93 et suiv.)

La Belle Alphrède, comédie, 1634.

La Pèlerine amoureuse, tragi-comédie, 1634.

Le Filandre, comédie, 1635.

Agésilas de Colchos, tragi-comédie, 1635.

L’Innocente Infidélité, tragi-comédie, 1636.

La Clorinde, comédie, 1633.

ROTROU (JEAN)

nous avons de lui sont en même temps la preuve et l’explication, le laisser-aller de son caractère, son amour pour les plaisirs, ne laissaient probablement, aux intérêts du poëte, qu’une part médiocre dans une vie animée par d’autres goûts et d’autres sentiments ; son nom ne se trouve mêlé dans aucun des faits littéraires de son temps ; il ne se rencontre presque jamais dans ces souvenirs où plusieurs de ses contemporains, tels que

Amélie, tragi-comédie, 1636.

Le» Sosies, comédie, 1636.

Les Deux Pucelles, tragi-comédie, 1636.

Laure persécutée, tragi-comédie, 1637.

Antigone, tragédie, 1638.

Les Captifs de Plaute, ou les Esclaves, comédie, 1638.

Grisante, tragédie, 1639.

Iphigénie en Aulide, tragédie, 1640.

Clarice ou l’Amour constant, comédie, 1641.

Le Bélisaire, tragédie, 1643.

Célie, ou le Vice-Roi de Naples, comédie, 1643.

La Sœur, comédie, 1643.

Le Véritable Saint-Genest, tragédie, 1 646.

Dom Bernard de Cabrère, tragi-comédie, 1647.

Venceslas, tragi-comédie, 1647.

Cosroës, tragédie, 1618.

La Florimonde, comédie, 1619.

Dom Lope de Car donne, tragi-comédie, 1649.

On a aussi le dessein du poème de la grande pièce des machines, de la Naissance d' Hercule, dernier ouvrage de M. Rotrou, représenté sur le théâtre du Marais, et imprimé en 1649. C’est probablement un ballet d 'Amphitryon. On lui attribue, sans autorité, plusieurs autres ouvrages qui n’ont été ni représentés, ni imprimés. Le catalogue que j’ai suivi est celui que donne l 'Histoire du Théâtre français, t. IV, p. 410 et suiv.

ROTROU (JEAN)

Ménage et Segrais, ont si soigneusement consigné tant de noms et de faits que leur insignifiance semblait destiner à l’oubli. On ne nous a conservé sur Rotrou aucun de ces vers louangeurs ou épigrammatiques, résultats assez ordinaires du commerce des gens de lettres, et dont cette époque abonde plus qu’aucune autre. Tout donne à croire que, vivant en paix et en indifférence avec ses confrères, Rotrou jouit, sans trouble, d’une réputation qu’il ne prit nulle peine à cultiver, et dont ce silence général pourrait nous faire douter si le succès qu’obtenaient dans le public les pièces de Rotrou n’était attesté par ce mot de Corneille : « M. Rotrou et moi « nous ferions subsister des saltimbanques*. «Quelle que fût, chez Corneille, la force de l’amitié et de la reconnaissance, il n’y avait certainement que celle de la vérité qui pût lui faire dire : « M. Rotrou et moi. »

Pour justifier cette distinction, il ne faut pas chercher dans les ouvrages de Rotrou, excepté dans Venceslas, ces vues nouvelles, ce tour d’esprit particulier qui se manifestèrent, même dans les premiers ouvrages de Corneille, et annoncèrent le génie original dont la vigueur devait se faire jour à travers les routines de son temps. Tout le fatras romanesque qui remplissait

» « Pour marquer, ajoute Ménage, qu’on n’aurait pas manqué de t venir à leurs pièces , quand bien même elles auraient été mal * représentées. » (Ménagiana, t. 111, p. 306.) Il n’a parlé que cette seule fois de Rotrou.

ROTROU (JEAN)

alors la scène, des enlèvements, des combats, des reconnaissances, des royaumes d’invention des amours de traverse qui naissent précisément au moment où il s’agit d’embarrasser la pièce, et qui meurent lorsqu’il est convenable de la dénouer; des baisers sans nombre et sans mesure, demandés, donnés, rendus sur la scène, quelquefois accompagnés de caresses encore plus vives’, et suivis de rendez-vous dont on ne dissimule pas l’intention* ; des héroïnes embarrassées des suites de leurs faiblesses, et courant le monde pour retrouver le perfide qui refuse de réparer leur honneur; c’est là ce qu’on rencontre dans la plupart des pièces de Rotrou; ce sont là les inspirations de cette Muse qu’il se vantait d’avoir rendue si modeste que « d’une profane il en a avait fait une religieuse \ b Corneille seul avait su écarter de ses ouvrages ces monotones énormités. Aussi la plupart de ceux de Rotrou doivent-ils être rangés au nombre de ces essais éphémères auxquels l’art n’a dû ni une découverte, ni un progrès; mais, de son temps, ils pouvaient être remarqués, entre ceux qu’on applaudissait habituellement, par un ton moins faux et des inventions moins plates, par un style plus spirituel et plus soutenu. Le comique s’y laisse même quelquefois entre-

‘ Voyez l 'Heureuse Constance, où figure une reine de Dalmalie.

» Voyez la Céliane.

* Voyez les Occasions perdues.

* Épltre dédicatoire de la Bague de l'Oubli.

ROTROU (JEAN)

voir, au moins dans le dialogue ; l’une des pièces de Rotrou, la Sœur , offre une scène d’exposition presqu’entièrement semblable à celle des Fourberies de Scapin, et a fourni à Molière quelques idées qu’il a employées dans son Bourgeois gentilhomme, si Molière ne les a pas dues à quelque pièce italienne imitée aussi par Rotrou, comme le peuvent faire supposer le lieu de l’action, placé à Noie, en Campanie , la plupart des noms, tels que Lélie, Anselme, le genre de l’intrigue, et surtout la gaieté de quelques scènes, gaieté à laquelle Rotrou n’est jamais parvenu que dans ses imitations. Anselme, le vieillard dupé, a été pendant quinze ans à la recherche de sa femme et de sa fille, prises sur mer par un corsaire; apprenant qu’elles ont été conduites en esclavage à Constantinople, il y a envoyé son fils Lélie avec de l’argent pour les racheter ; mais Lélie, devenu amoureux en chemin d’une belle servante d’hôtellerie, au lieu de continuer son voyage, a épousé sa maîtresse, et, sous le titre de sa sœur, l’a introduite chez son père, auquel il fait accroire que sa mère est morte. Anselme, mécontent de l’excès de tendresse que se témoignent le frère et la sœur, s’en plaint au valet, qui rejette tout sur le voyage de Turquie, pays tout-à-fait dangereux pour la jeunesse,

Car les Turcs, comme on sait, sont fort mauvais chrétiens ;

Les livres en ce lieu n’entrent point en commerce ;

Eu aucun art illustre aucun d’eux ne s’exerce ;

ROTROU (JEAN)

Et l’on y tient quiconque est autre qu'ignorant,

Pour catalamechis, qui sont gens de néant.

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