‹ Corneille: études sur le théâtre classiqueChapitre 106 sur 134 · CU · texte numérisé non relu

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perdre le trône de son père. Et pour un prince comme Nicomède, qui est surtout, à nos yeux, le héros de la dignité royale, perdre sa royauté héréditaire n'est pas un vain péril.

Dira-t-on que ce péril n'est guère ' sérieux, sous prétexte que Nicomède finit par en sortir (1) ? — Il en sort, sans doute, par un brusque revirement; mais il a failli un moment perdre, en même temps que le trône, sa liberté même; il a failli devenir un otage des Romains, et Ton comprend ce que doit être, pour un ennemi de Rome comme Nicomède, la menace d'un pareil sort. La mort ne serait pas, pour lui une nécessité plus dure.

Pour mettre dans tout le cours de sa pièce la menace et, au dénouement, l'accomplissement d'une catastrophe sanglante, Corneille n'aurait eu qu'à suivre fidèlement le texte de Justin auquel il empruntait son sujet :

« En même temps Prusias, roi de Bithynie, prit dessein de faire assassiner son fils Nicomède, pour avancer ses autres fils qu'il avait eus d'une autre femme, et qu'il faisait élever à Rome : mais ce dessein fut découvert à ce jeune prince par ceux mêmes qui l'avaient entrepris: ils firent plus, ils l'exhortèrent à rendre la pareille à un père si cruel et faire retomber sur sa tête les embûches qu'il lui avait préparées, et n'eurent pas grand'peine à le persuader. Sitôt donc qu'il fut entré dans le royaume de son père, qui l'avait appelé auprès de lui, il fut proclamé roi; et Prusias, chassé du trône, et délaissé même de ses domestiques, quelque soin qu'il prit à se cacher, fut enfin tué par ce fils, et perdit la vie par un crime aussi grand que celui qu'il avait commis en donnant les ordres de l'assassiner (2). »

Ainsi, comme la Cléopâtre de Rodogune, Prusias, dans l'histoire, menace la vie de son propre fils, et les dernières lignes du texte de Justin rappellent la conclusion du récit d'Appien

(1) « ... On ne craint rien, au fond, pour Nicomède. » (Voltaire, Commentaire, IV, 2.)

(2) Cité par Corneille dans son Avis au lecteur.

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auquel est emprunté le sujet de Rodogune : «... Antiochus lui succéda (à Cléopâtre), — qui contraignit cette mauvaise mère de boire le poison qu'elle lui avait préparé (i). » Si Corneille pour Nicomède s'en était tenu exactement au récit de Justin, en supprimant d'ailleurs pour Nicomède, comme il l'avait fait pour Antiochus, l'horreur d'un parricide volontaire, nous aurions eu une autre pièce dans le genre de Rodogune, avec des effets de terreur analogues. Au lieu de répéter Rodogune, Corneille a mieux aimé nous donner une pièce d'un genre tout nouveau, d'où la terreur serait écartée et où la crainte atténuée laisserait à l'admiration la part principale dans l'émotion du spectateur. Il a supprimé, non seulement du côté de Nicomède, mais encore du côté de Prusias et même d'Arsinoé, toute intention d'assassinat. A un moment, vers la ta, le danger de mort, pour Nicomède, reparaît dans la pièce; c'est lorsque Prusias veut, du haut d'un balcon, « faire voler sa tête » sur le peuple soulevé (2). Mais ce danger est presque aussitôt écarté par l'intervention de Flaminius, et l'on oublie vite, dans la rapide succession des péripéties finales, l'idée féroce que -la peur a fait naître un instant dans l'âme de Prusias. C'est là tout ce que Corneille a retenu de la violence du drame historique. Et, pour ne pas ramener au dénouement, comme la vengeance de Nicomède triomphant, le parricide dont il avait écarté l'idée dans le développement de sa pièce, il s'est dispensé de se conformer à l'histoire : il n'a point fait mourir Prusias, il ne Ta point détrôné, il Ta laissé vivre et régner à côté de Nicomède vainqueur.

Dépouillée ainsi de toute menace d'une catastrophe sanglante, l'action de Nicomède ne donne pas toujours l'impression d'une véritable action de tragédie. L'action de Cinna, aussi, se

(1) Appien traduit par Corneille dans sa préface de Rodogune.

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dénoue heureusement, mais la vie d'Auguste et celle des conjurés ont été en péril. Et puis la noblesse soutenue des principaux personnages en présence maintient dans Cinna la dignité tragique. Dans Nicomède, Prusias et Arsinoé font souvent tourner la tragédie en comédie. Ils ont pour eux leur dignité de souverains, mais ils ne la soutiennent pas toujours, et Ton a souvent en face d'eux l'impression d'un drame bourgeois qui se jouerait dans une famille royale. L'intérêt d'Etat lié à cette intrigue reste seul alors pour la relever. Mais il est assez souvent effacé par les préoccupations d'ordre tout personnel et domestique, que nous trouvons chez Prusias et chez Arsinoé, et alors on aperçoit en somme dans Nicomède, réduite à son caractère le plus largement humain, une simple intrigue de ménage : une seconde femme profitant de son empire sur un vieux mari pour persécuter et faire déshériter un enfant du premier lit. C'est aussi l'intrigue du Malade imaginaire, — ou, si Ton remplace la marâtre par un étranger intrigant qui s'est introduit dans une maison et qui brouille le père avec le fils, ce sera l'intrigue de Tartuffe. Seulement, dans la pièce de Corneille, le fils persécuté par la marâtre, c'est Nicomède: et le caractère héroïque de ce personnage suffit le plus souvent à faire oublier le côté vulgaire de l'intrigue et à ramener notre pensée sur les grands intérêts en jeu.

Mais, lorsqu'on voit en présence l'un de l'autre, comme au quatrième acte (1), Prusias et Arsinoé, le vieux mari et la femme plusjeune qui se joue de lui, l'élément comique naturellement contenu .dans une pareille intrigue se dégage pour ainsi dire de lui-même, et, pour empêcher la scène entière d'être franchement une scène de comédie, ce n'est pas trop de la présence et de la noble attitude du héros persécuté. — Arsinoé demandant grâce (2) pour le prince, parce qu'elle veut se faire croire calomniée, c'est le Tartuffe de Molière implorant

(i) IV, 1,2.

(2) IV, 2. Grâce, grâce, Seigneur, à notre unique appui 1.

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hypocritement Orgon en faveur de Damis, quand il a été accusé par le jeune homme d'avoir voulu séduire Elmire ; Arsinoé disant à Prusias, avec des larmes dans la voix, qu'elle ne saurait lui survivre, et qu'elle n'a aucun besoin de se prémunir contre les persécutions futures de Nicomède devenu roi (i), c'est la Béline dix Malade imaginaire disant à son époux Argan qui s'occupe de faire dresser un testament en sa faveur :

§ Mon Dieu, il ne faut point vous tourmenter de tout cela. S'il vient faute de vous, mon fils, je ne veux plus rester au monde... Oui, mon ami, si je suis assez malheureuse pour vous perdre..., la vie ne me sera plus rien..., et je suivrai vos pas pour vous faire connaître la tendresse que j'ai pour vous (2), »

Et Prusias se laisse prendre à la comédie d'Arsinoé, comme Orgon à celle de Tartuffe, comme Argan à celle de Béline ; aussi crédule, aussi facile à duper que les deux personnages de Molière, il s'irrite contre Nicomède, comme Orgon contre Damis : « Ingrat !... (3) », crie-t-il au prince en entendant parler Arsinoé ; « Ingrat ! » crie de même Orgon à son fils en entendant les paroles faussement charitables de Tartuffe ; et Prusias s'attendrit quand Arsinoé parle de le suivre dans la tombe, comme Argan devant les protestations analogues de Béline: « Ah l Madame! » dit le personnage de Corneille. — « Ma mie!... M'amoqrl..* »ditle personnage de Molière; mais si la familiarité des expressions n'est pas la même, l'accent d'émotion et le ridicule sont les mêmes chez tous les deux. — Naturellement, on n'a ici à indiquer que les ressemblances des scènes et des situations, sans insister sur les différences, qui restent profondes. Tartuffe, par exemple, joue devant Orgon une comédie improvisée, et fait tourner à son avantage^ avec beaucoup de présence d'esprit et d'habileté, un incident

(i) IV, 2. Je n'aime point si mal que de ne vous pas suivre... (2) Malade imaginaire, I, 9.

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qu'il n'avait pas prévu et qui pouvait lé perdre : Arsinoé, au

contraire, a préparé elle-même la scène où elle joue son rôle

devant Prusias, elle a prévu, désiré même la dénonciation

de Nicomède, et calculé d'avance l'effet favorable qu'elle doit

en tirer. Elle avait d'ailleurs pour but de faire déshériter

Nicomède, tandis que Tartuffe, quand il voit Damis déshérité

par Orgon, se trouve en présence d'un résultat qui dépasse

ses calculs et ses espérances immédiates. Enfin, d'Arsinoé,

simple intrigante par haine de marâtre, à Tartuffe faux dévot,

il y a loin pour la conception même du rôle et du caractère.

Mais où Corneille reste réellement le prédécesseur de Molière,

c'est dans l'expression du rapport entre Prusias et Arsinoé,

rapport tout à fait analogue, pour les moyens d'action et les

artifices mis en œuvre, au rapport conçu par Molière entre

Orgon et Tartuffe, entre Argan et Béline. Et ce n'est pas la

moindre originalité de Corneille, dans cette pièce de Nicomède

déjà si originale à d'autres points de vue, — que ce grand

créateur d'âmes héroïques ait su, avant Molière, entrevoir et

peindre, avec un sens déjà profond de la réalité, certains

aspects de l'éternelle « comédie humaine. »

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