‹ Corneille: études sur le théâtre classiqueChapitre 108 sur 134 · LE SYSTÈME DRAMATIQUE DANS NICOMÈDE · texte numérisé non relu

LE SYSTÈME DRAMATIQUE DANS NICOMÈDE

Laodice n'y occupe, du moins pour lui-même, qu'une place très secondaire. Corneille n'a point cherché et ne pouvait guère chercher dans la peinture de cet amour un important élément d'intérêt. — Sans doute, l'amour n est pas habituellement au premier plan dans les pièces de Corneille. Corneille, s'il faut ('en croire, a toujours estimé que « c'était une passion trop chargée de faiblesse pour être la dominante dans une pièce héroïque (i). » Du moins lui donne-t-il une place encore importante au-dessous de la volonté qui le domine, et, le plus souvent, il cherche un élément d'intérêt plus ou moins considérable dans le conflit de l'amour avec une idée plus haute à laquelle il doit être subordonné : il est rare, par suite, qu'il n'y ait pas, dans les pièces de Corneille, une part plus ou moins large laissée à la peinture de la passion. — Dans Nicomède, les deux amants n'ont ni l'un ni l'autre à lutter contre leur passion : leur amour s'accorde avec toutes les idées d'honneur, avec toutes les aspirations les plus nobles de leur âme ; leur fierté peut s'y complaire au lieu de s'en défier, leur volonté n'a aucun motif de le combattre; il n'y aura donc chez eux aucun de ces conflits douloureux qui sont $i pathétiques dans les rôles de Rodrigue et de Chimène, de Curiace, d'Emilie ou de Pauline. — Ils ont, il est vrai, à défendre contre les ennemis du dehors l'intérêt de leur amour menacé ; mais, en défendant ainsi la cause de leur amour, c'est seulement pour celle de la dignité royale qu'ils paraissent combattre. Aussi n'y a-t-il point place, entre eux, pour des scènes de tendresse, pour des élans de passion. Ce n'est point la passion qui parait diriger leur conduite, mais toujours et uniquement la volonté, — une volonté fière qui les rend toujours maitres d'eux-mêmes. Ainsi l'élimination de la tendresse sert à dégager en eux, d'une manière plus complète, à isoler pour ainsi dire — cet élément qui domine d'ordinaire chez les héros cornéliens : la volonté. Il n'y a entre eux, dans leurs rapports réciproques, qu'une tranquille

<i) Ce sont les expressions d'une lettre adressée à Saint-Evremond en 1666 ou 1608 LE THÉÂTRE CLASSIQUE. — CORNEILLE. 11

et inaltérable confiance ; ils agissent, au besoin, l'un et L'autre" pour leur mutuelle protection, mais ils attendent, toujours mpassibles, les coups de la fortune qui peuvent les séparer. Ces héros qui dédaignent de s'émouvoir, parvieudront-ils à nous émouvoir nous-mêmes ? — Evidemment on ne saurait éprouver beaucoup de pitié pour leurs infortunes possibles, puisqu'on les voit eux-mêmes incapables de s'en laisser ébranler. Mais, justement, cette impression qu'ils nous don nent, de héros dont rien ne pourra entamer la fierté, excitr en leur. faveur une admiration qui grandit d'un bout à 1 autre de la pièce, à mesure que l'on voit pour eux le danger plu> pressant, et leur volonté, cependant, toujours aussi sûre d'ellemême. Et à la fin, quand, vainqueurs ensemble, ils n'ont plu> à tendre leur volonté pour la lutte, ils peuvent encore h manifester par la générosité qu'ils montrent dans la victoire.

Cependant, si cette impassibilité de Nicomède restait toujours grave et sérieuse, elle risquerait de devenir monotone et de fatiguer notre admiration. Mais elle se transforme souvent en ironie. L'ironie est ainsi, dans la pièce, un élément de variété. Elle s'allie heureusement, dans le rôle de Nicomède, au ton grave et élevé que prend le héros pour donner directement, à Prusias, ses leçons de dignité royale. Elle comporte d'ailleurs bien des nuances différentes, — tantôt légère et consistant presque uniquement dans l'exagération affectée de sentiments qui peuvent, au fond, paraître sincères (1), — tantôt âpre et mordante, faite, par exemple, d'une contradiction visible entre le langage et la véritable pensée (2), — tantôt sarcastique comme une indignation contenue, car l'ironie n'est souvent pour Nicomède qu'une forme qu'il sait donner, par un effort de volonté, à une irritation mal dissimulée. — Elle empêche ainsi la monotonie d'une trop calme

(1) II, 2. La seule ambition de pouvoir en personne... etc.

(2) II, 3. Àttale a le cœur grand, l'esprit grand, l'âme grande... etc.

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