‹ Corneille: études sur le théâtre classiqueChapitre 109 sur 134 · LE SYSTÈME DRAMATIQUE DANS NICOMÈDE · texte numérisé non relu

LE SYSTÈME DRAMATIQUE DANS NICOMÈDE

grandeur; elle rend la figure de Nicomède plus attachante, en lui donnant plus de relief et de vie; elle la rend aussi plus humaine, en montrant, dans ce grand cœur, quelque faiblesse (1). Car Nicomède cède un peu trop facilement à son désir de railler; avec son langage méprisant et hautain, il montre parfois un peu trop de confiance en lui-même, et Ton peut trouver que, en dédaignant les autres, il aime trop à se vanter lui-même, avec ses vertus de prince (2) et les trois sceptres qu'il a conquis. L'héroïsme de la volonté est sa grandeur, un certain excès d'orgueil est sa faiblesse, — et c'est justement quand il lui arrive de montrer un peu trop à découvert (3) cet orgueil, qu'il donne prise lui-même au persiflage dédaigneux de Flaminius.

Car le poète n'a pas réservé à Nicomède, dans la pièce, le monopole de l'ironie. Arsinoé, sur ce terrain, sait tenir tête à Nicomède; elle se donne même le plaisir de le provoquer (4) ; et, quoique Nicomède ait sur elle la supériorité de sa franchise et de sa loyauté, les duels d'ironie qui s'engagent entrele prince et sa marâtre ne tournent pas toujours à l'avantage du héros. Prusias lui-même trouve parfois une ironie spirituelle pour répondre à celle de Nicomède (5). Laodice est trop faite à l'image du prince pour ne pas imiter son ironie, quand il s'agit de répondre aux galanteries importunes d'Attale ou aux menaces de Prusias et de Flaminius (6;. Attale seul, dans la pièce, se garde des malicieuses railleries (!) : L'ironie conviendrait mal à cette âme naïve ; d'ail-

(1) « Toutefois aux grands coeurs donnez quelques faiblesses », dit Boileau dan» son Art poétique (Chant III, vers 104.)

(2) II, 3. Si j'avais jusqu'ici vécu comme ce frère... etc. IV, 3. Parce qu'elle prévoit que je saurai régner...

(3) II, 3. Mais parce qu'elle voit avec la Bithynie.t. etc.

— Quant aux raisons d'Etat qui vous font concevoir., etc. (4)111, 7. Prince, la calomnie est aisée à détruire...

(5) Par ex. : II, 2. Nicomède. — Elle (Laodice) est prête à partir sans plus

[grand équipage.

Prusias. — Je n'ai garde à son rang de faire un tel outrage.

(6 1,2, et III, «, 2,5.

(7) Sauf à la fin, quand il est en train d'achever sa transformation : par ex. : V, 3 :

Ainsi votre tendresse et vos soins sont payés ! C'est là, comme le remarque Voltaire, une ironie d Attale.

leurs Attale n'aurait personne envers qui l'exercer, puisque, pour Nicomède son rival, il éprouve une estime pleine de déférence.

CONCLUSION

Ainsi une pièce soutenue essentiellement avec de l'héroïsme et de l'ironie, — peu émouvante, sans "doute, mais attachante malgré tout ; une grande figure dominant le drame, et concentrant sur elle l'intérêt parce qu'elle attire l'admiration; autour d'elle, des personnages entre lesquels ,.s'agite une comédie vivante et vraie; enfin, ajouté à tout cela, le mérite difficile et rare d'avoir su encadrer dans une action dramatique la peinture, non point banale et vague, mais précise et nette, d'une politique d'Etat comme la politique romaine : voilà ce que l'on a dans Nicomède.

Maintenant, la note comique donnée par certains personnages, par Prusias surtout, — les scènes de picoterie et de persiflage (i) entremêlées a\i développement d'un grand caractère ; chez Nicomède lui-même la forme familière et presque triviale que prend parfois l'ironie (2) ; enfin, comme pour autoriser ces alternatives de gravité et de sourire, l'absence, à travers presque toute la pièce, d'un danger de mort pour aucun personnage : tout cela n'empêche-t-il pas la pièce de mériter réellement le nom de tragédie ? Il est certain que Nicomède, tragédie politique par certains côtés, est, par d'autres aspects, un simple drame bourgeois dans une famille royale. Mais qu'on l'appelle tragédie, tragi-comédie ou comédie héroïque, peu importe, après tout, si Nicomède reste, en tout cas, un drame fortement intéressant, original par ce mélange même de la familiarité et de la grandeur.

(1) Parex.:I, 3 ; III, 7; V, G.

(2) Par ex. : III, 3. Ou Rome à ses agents donne un pouvoir bien large,

Ou vous êtes bien long à faire votre charge.

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