‹ Corneille: études sur le théâtre classiqueChapitre 110 sur 134 · Chapitre iv. — Les mensonges de Dorante · texte numérisé non relu

Chapitre iv. — Les mensonges de Dorante

Leur rapport avec l'action.

Le caractère de Dorante.

Chapitre v. — La moralité de la pièce : Géronte. Chapitre vi. — Le valet du Menteur.

Chapitre vu. — Conclusion: la comédie de caractère en germe dans le Menteur.

En interrompant, vers 1643, la série de ses tragédies pour donner le Menteur (4) et la Suite du Menteur, Corneille ne faisait que revenir au genre de ses débuts. Avant d'être le du poète Cid, avant môme de s'être essayé à la tragédie, avec Médée, — il s'était distingué comme auteur comique. Il avait

(4) Toutes les citations et références ont été colla tionnées sur V Edition des Grand* écrivains (Hachette et G 1 ', éditeurs.)

su trouver, sinon la forme complète, du moins le ton et souvent le style de la bonne comédie (1).

Le Menteur, comme le Çid, est une imitation du théâtre espagnol, dans lequel puisaient si largement, alors, nos auteurs dramatiques. « Il faut avouer, remarque à ce propos Voltaire (2), que nous devons à l'Espagne la première tragédie touchante, et la première comédie de caractère qui aient illustré la France. »

Le Menteur est « en partie traduit, en partie imité » (3) d'une comédie d'AIarcon (4), intitulée la Verdad sospechosa (5) (la Vérité devenue suspecte), dont l'intrigue ingénieuse et la verve spirituelle avaient séduit la muse de Corneille (6).

A l'action même de la pièce, Corneille n'a guère apporté de changement essentiel que pour le dénouement. On verra plus loin que de ce changement est résulté une certaine différence dans l'impression que nous laisse le personnage de Dorante : le Menteur de la pièce espagnole reste jusqu'au bout fidèle à celle qu'il avait aimée d'abord; le Menteur de Corneille n'a plus la même constance dans son amour : par là même sa passion nous parait moins sérieuse, et son humeur plus légère.

Cette modification dans le dénouement a d'ailleurs amené de la part de Corneille la création d'une scène toute nouvelle (7), qui n'est point parmi les moins spirituelles de la

(i) MèUte, la Veuve, la Galerie du Palais, la Suivante, la Place Royale, 1629-34.

(2) Comm.y Avertissement.

(3) Expressions de Corneille dans son Examen du Menteur.

(4) Auteur espagnol, mort en 1639.

(5; Parue quelques années à peine avant l'imitation qu'en fit Corneille. — Corneille avait d'abord attribué la pièce à Lope de Vega (Voir son E pitre et son Avis au lecteur) ; il reconnut ensuite son erreur et la rectifia dans son Examen.

(6) Voir l'Avis au lecteur : Corneille y parle de son modèle avec la plus grande admiration.

(7) V, 6, — à partir du moment où Dorante a découvert sa méprise sur le nom de Claricc.

pièce : c'est la scène où Dorante abandonne Clarice pour se tourner vers Lucrèce : Corneille a su très heureusement tirer parti de cette situation pour nous faire admirer une fois de plus la présence d'esprit et l'ingéniosité de son héros.

De ce dénouement remanié, Corneille rapproche la scène célèbre qui commence par l'apostrophe indignée de Géronte à son fils : « Etes-vous gentilhomme (1) ? » Cette scène, il la trouvait dans Alarcon, mais presque au début de la pièce : d'autres réprimandes viennent ensuite, dans la comédie espagnole, après les nouveaux mensonges, mais l'effet en a été usé, avec toute sa force, dès la première fois. Corneille a supposé que Géronte ne découvre qu'à la fin, et tout d'un bloc, les mensonges de son fils et l'habitude même qu'il a de mentir : sa réprimande éclate alors avec toute la colère de sa noble confiance longtemps trompée ; elle n'aura point été jetée au milieu de la pièce comme une vaine remontrance saû& «ffet, elle nous apparait comme la revanche et l'excuse finale d'une trop complaisante crédulité. Le père se sera fait obéir, au moins en apparence, dès qu'il aura élevé la voix.

Si, pour la conduite et pour les incidents de sa pièce, Corneille a suivi d'assez près, jusque vers la. fin, l'original espagnol, il a « habillé le sujet à la française (2). » Tandis que, pour le Çid, il conservait le cadre espagnol de son modèle, il n'a point fait de même pour le Menteur, Il a transporté de Madrid à Paris le lieu de la scène; il nous conduit tantôt au jardin des Tuileries, tantôt à la Place Royale.

Du reste, il n'a .nullement conservé, dans le cadre parisien de sa pièce, l'équivalent du décor pittoresque et varié où se déroulent, dans leur milieu espagnol, les différentes scènes de la comédie d' Alarcon. Il se montre ici, comme dans le Cid,

(2) Expressions de Corneille dans Y Avis au lecteur.

fidèle à l'esprit qui déjà prédominait dans notre théâtre : insoucieux du spectacle et du mouvement extérieurs, ne retenant, en fait de détails de mise en scène, que ce qui est absolument nécessaire à l'intrigue (1).

Ce dont il s'occupe, seulement, c'est de transposer, en même temps que le lieu delà scène, les incidents et les histoires qui, chez Alarcon, se présentaient avec un caractère tout espagnol : ainsi, ce que son Dorante raconte (2) des guerres d'Allemagne où il se vante d'avoir été, le Menteur espagnol le raconte du Pérou et des Indes, dont il se dit revenu (3).

Du reste, ces mensonges mêmes de Dorante, Corneille les reproduit, d'après Alarcon, en les soumettant au contrôle d'un goût plus sobre et plus sévère : il en élimine parfois certains détails d'une fantaisie un peu trop luxuriante, sans pour cela les rendre entièrement raisonnables (4), — ce qui, d'ailleurs, n'était peut-être pas à désirer.

Ce travail d'adaptation devait naturellement se compléter par un effort pour ramener la pièce espagnole aux règles des unités. Corneille ne s'était pas toujours conformé à ces règles, dans ses premières comédies. Il pouvait se vanter de les avoir « religieusement observées » dans la Suivante (5j ; mais dans la Veuve, comme dans la Galerie du Palais, l'action comprend cinq jours consécutifs (6), et Corneille regardait alors cette durée comme « un tempérament fort raisonnable entre la rigueur de vingt-quatre heures et cette étendue libertine qui

(1) Comme la fenêtre d'otr parlent Clarice et Lucrèce, III, 5.

(3) Cf. l'Avit au lecteur de Corneille.

(4)Voircequ'enditPhilistc, III, 2. « Et vous-même admirez notre simplicité..., etc.

(5) c ... Les règles des anciens sont assez religieusement observées dans {a Suivante. Il n'y a qu'une action principale, à qui toutes les autres aboutissent ; son lie» n'a point plus d'étendue que celle du théâtre, et le temps n'en est point plus long que celui de la représentation... » (Epître dédicatoire de la Suivante.) 6) Voir Y Examen pour chacune des deux pièces.

n'avait aucunes bornes (1)... » A l'époque du Menteur, lesoucr des règles est devenu chez lui plus rigoureux. Il est vrai qu'rt ne rencontrait pas, après tout, beaucoup de difficultés pour y plier la pièce d'Alarcon. Le résultat était bien plus facile à atteindre que pour le Cid. Il suffisait à Corneille de presser, un peu plus que dans l'espagnol, les incidents de l'action. Il reste, entre le troisième et le quatrième acte, quelques heures de nuit qui se passent à dormir pour tous les acteurs de la pièce (2), mais si les trois premiers actes ont rempli la soirée du premier jour, et que les deux derniers s'achèvent le lendemain avant le soir (3), les vingt-quatre heures ne sont point dépassées, et Corneille a le droit de déclarer que « l'unité de jour n'est pas forcée dans la pièce, pourvu qu'on lui laisse les vingt-quatre heures entières (4). » Ainsi, au point de vue du temps, — comprenant deux journées séparées par une nuit après le troisième acte, la pièce est distribuée de la même manière que le Cid : mais l'action peut se resserrer dans la limite des vingt-quatre heures sans aucune atteinte à la vraisemblance.

Corneille n'a pas eu plus de peine à observer l'unité de* lieu, du moins avec la latitude qu'il se donnait, comme pour le Cid et Cinna, de l'étendre à toute une ville (5). Le lieu de la scène change plusieurs fois dans Alarcon : mais il ne sort guère de Madrid : c'était déjà presque l'unité de lieu telle que l'entend Corneille, puisque, dans le Menteur, cette unité est seulement observée en ce sens que « tout s'y passe dans Paris (6). » Du moins, le lieu particulier ne change-t-il point

(1) Examen do la Veuve.

(2) (i ... Tout l'intervalle du 3* au 4* acte vraisemblablement se consume à dormir par tous les acteurs... » (Corneille, Discourt sur les trois unités.)

(3> c ... La règle des vingt-quatre heures peut très bien subsister, la pièce commençant à six heures du soir, et finissant le lendemain à la même heure... » (Voltaire, Comm. IV, 9.)

(4) Examen eu Menteur.

(ï>) Voltaire trouve d'ailleurs parfaitement légitime cette manière d'entendre l'unité de lieu. Cf. Commentaire du Menteur (acte H, se. 1) — et aussi les Commentaires sur le Cid et sur Cinna.

(6) Examen du Menteur.

dans le cours d'un môme acte (i); il ne change même qu'une seule fois dans le cours de la pièce, puisque le premier acte seul « est dans les Tuileries (2) », et tous les autres à la Place Royale (3). Et puis, tandis que l'auteur espagnol fixe chaque fois d'une manière précise le décor de chaque tableau, Corneille compte au contraire sur l'absence du décor exact pour dissimuler le changement du lieu particulier. En réalité, l'unité de lieu continue des quatre derniers actes consiste plutôt en une sorte de terrain vague et neutre où se rencontrent successivement les divers personnages; il est seulement entendu que l'on est à la Place Royale, devant les maisons, heureusement voisines, de Clarice et de Lucrèce. Si Ton voulait attribuer à chaque scène le lieu particulier qui peut naturellement lui convenir, on devrait supposer que ce lieu change plus d'une fois, même à l'intérieur d'un acte : les quatre premières scènes du deuxième acte se passeraient dans la maison de Clarice (4); la fin du même acte, sur la place, devant cette maison; les deux dernières scènes (5) du quatrième acte, dans la demeure de Lucrèce, ou dans celle de Clarice. Mais la liaison des scènes, telle qu'elle se trouve indiquée dans le texte même de Corneille (6), est contraire à

(1) Conformément à la restriction que Corneille indique dans son Discours de* unies : « Pour rectifier en quelque façon cette duplicité de lieu, quand elle est inévitable, je voudrais qu'on fit deux choses : Tune que jamais on ne changeât dans le même acte, mais seulement de l'un à l'autre... »

(2i Examen du Menteur.

(3) Examen du Menteur.

(4) « ... A présent, nous somme» dans la maison de Clarice, à la Place Royale... » (Voltaire, Commentaire, II, 1.)

(5) Se. 8, 9. Il est assez extraordinaire, remarque Voltaire (Commentaire, IV, 9), que ces dames « aient de si longues conférences dans une place. »

(6) Alcippe se retire devant Dorante qu'il voit venir avec Géronte :

Le voici, ce rival, que son père t'amène.

Voltaire, qui veut que les quatre premières scènes du 2* acte se passent en effet, suivant la vraisemblance, dans la maison de Clarice, ne peut s'empêcher de trouver bizarre qu 'Alcippe voie Dorante entrer en scène : « Alcippe, qui est chez Clarice, ne peut pas voir entrer Dorante, qui est dans la rue... » {Commentaire, II, 4.) — Au 4* acte, de même, la liaison des scènes indiquée par un vers de Sabine (...«Mais la voici déjà... » dit Sabine en voyant paraître Lucrèce) indiqué aussi que le lieu de la scène ne doit pas changer de la septième à la huitième scène.

ces changements de lieu : il faut admettre que tout se passe effectivement sur la place publique, par analogie avec ce qui se passe, suivant les indications de Corneille lui-même (1), dans la dernière scène de sa pièce. Ce serait donc sur la place publique, devant la porte de sa maison, que Clarice causerait avec Géronte de son mariage, ferait ses confidences à Isabelle et essuierait les reproches d'Alcippe jaloux : tout cela en vertu d'une convention qui sauvait l'invraisemblance (2) : les deux personnages arrêtés, pour causer, devant la porte, sont censés, quand il y a lieu, causer dans la maison même. A vrai dire, Corneille ne s'inquiétait guère de mettre plus de précision dans tout cela, parce qu'il comptait bien que le spectateur lui-même n'y regarderait pas de si près : c'est toujours de sa part l'application du même système équivoque que dans le Cid, par exemple : — s'arranger de manière à paraitre observer les règles, et compter sur la complaisance du spectateur pour faire passer les invraisemblances qu'impliquait, à la représentation, la convention d'une stricte unité de lieu. L'insouciance générale de son public pour le décor exact autorisait ce calcul.

Ce qui d'ailleurs contribue le plus à donner à Corneille un mérite d'originalité dans son imitation même, ce n'est certainement point cette réduction de la pièce à la loi des unités, — modification tout extérieure et qui n'offrait même point ici le mérite d'une certaine difficulté à vaincre, — ce n'est même point, avant tout, le remaniement apporté au dénoue-

(i) « Àlcippe sortant de chez Clarice et lui parlant. — Géronte sortant de chez Lucrèce et lui parlant — Alcippe rentre chez Clarice avec elle... » etc.

(2) Invraisemblance signalée par Voltaire {Commentaire, II, 4) : < ... Ce n'est sûrement point dans la rue que Géronte vient rendre visite à Clarice et lui proposer son fils en mariage. Ce n'est pas non plus dans la rue que Clarice découvre à sa soubrette les secrets de son cœur. Enfin ce ne peut être dans la rue qu' Alcippe vient débiter à sa maîtresse deux pages d'injures, et lui demander ensuite deux baisers... »

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ment ni la substitution d'un cadre parisien assez terne au cadre espagnol si pittoresque, — c'est beaucoup plutôt la verve du style comique, ce sont les vers heureux, tout de l'invention de Corneille, répandus par lui dans sa pièce, c'est enfin l'expression énergique et noble donnée aux reproches. de Géronte, c'est le tour si vraiment cornélien de cette scène où éclate l'indignation du père et du gentilhomme contre un fils reconnu menteur.

Quel que soit, du reste, le degré d'originalité que l'on reconnaisse à Corneille dans celte comédie, le mérite de l'auteur peut paraître plus ou moins grand, mais celui de la pièce reste le même : et quand on a indiqué les différences ] es qui, pour l'ensemble de l'œuvre, séparent Cor-

i Alarcon, on reste en face d'une pièce que l'on peut

apprécier en elle-même, sans autre souci que celui de sa. valeur propre et de l'intérêt qu'elle peut offrir.

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