CARACTÈRES DE L'ACTION DANS LE MENTEUR
Cette intrigue, terminée du reste par le mariage traditionnel d'une fin de comédie, est, comme on le voit, un véritable
(1) V, 4. J'ai vu tantôt passer cet objet si charmant :
Sa compagne, ou je meure! a beaucoup d'agrément... etc.
(3) Ah ! je n'en ai que trop, et si je ne me vengé...
(4) Sans changer de discours, changeons de batterie.
(5) Clarice, sous son nom, parlait à sa fenêtre : Sabine m'en a fait un secret entretien. (V, 6.)
(7) Arrivée annoncée IV, 2, — avec ses conséquences, IV, 9 (début).
imbroglio, fondé sur une confusion de noms. Tout Partifice sur lequel elle repose tient à la manière dont sont donnés à Dorante, après sa première rencontre avec Glariceet Lucrèce, les renseignements que Cliton a demandés sur les deux femmes à leur cocher :
Cliton. — La plus belle des deux, dit-il [le cocher], est ma maîtresse:
Elle loge à la Place, et son nom est Lucrèce.
Dorante.— Quelle place ?
Cliton. — Royale, et l'autre y loge aussi.
Il n'en sait pas le nom, mais j'en prendrai souci (1).
« La plus belle des deux », voilà l'indication qui, par son <îaractère assez vague, donne lieu à toute l'intrigue en causant 4e quiproquo. Mais on ne peut pas dire que la méprise de Dorante résulte simplement d'un caprice arbitraire du poète. Si Dorante attribue avec tant d'assurance le nom de Lucrèce à Clarice, ce n'est pas seulement par suite d'une préférence inexpliquée d'amoureux, persuadé que la plus belle à ses yeux doit être nécessairement la plus belle aux yeux de tous, c'est encore par suite d'un sentiment naturel de vanité : Dorante veut que la plus belle soit « celle qui lui a parlé », celle qui a paru se plaire à sa conversation, et non point celle qui a gardé un silence un peu dédaigneux en apparence et qui dans tous leurs propos
N'a jamais eu l'esprit de mêler quatre mots (2).
La vanité est assez développée chez Dorante, on en a la preuve dans toute la pièce; du reste, pour un homme qui aime autant que lui à user et à abuser de la parole, il est assez naturel qu'il trouve plus de charme à celle des deux amies qui, en montrant de l'esprit, lui a permis à lui-même •de faire briller aussi le sien (3). Cliton est là pour nous avertir
(3; La plus belle des deux je crois que ce soit l'autre. (I, 4.)
qu'à ses yeux de juge impartial la v plus belle des deux est bien réellement la vraie Lucrèce que le cocher entendait désigner; mais la fausse interprétation de Dorante se trouve dans une certaine mesure motivée par le caractère même du personnage.
D'ailleurs il importait au poète, non pas seulement d'amener le quiproquo en faisant dire par le cocher que Lucrèce « est la plus belle des deux », mais encore de ne pas donner le nom de l'autre, en indiquant que le cocher n'en sait rien (i). Car, si Dorante avait appris que l'une des deux femmes se nommait Glarice, il devrait plus tard reconnaître, à ce nom, la jeune fille que Géronte vient lui proposer pour épouse (2), — et son brusque refus alors, sans aucune demande d'explication sur la personne qui est l'amie de sa Lucrèce, ne paraîtrait guère naturel.
L'équivoque une fois créée dans l'esprit de Dorante, il fatlait l'y entretenir. Le moyen employé à cet effet est justement l'artifice auquel Glarice a recours pour parler à Dorante. Elle lui fait donner un rendez -vous par Lucrèce. Dorante, recevant le billet de Lucrèce, persistera naturellement à penser que Lucrèce est bien celle qui lui a parlé :
Qu'aurait l'autre à m'écrire, à qui je n'ai dit mot (3) !
Du reste, cette ruse de Glarice doit elle-même être motivée : elle l'est, en. effet: 1° par un désir assez naturellement prêté à Glarice (étant donnée, bien entendu, la part de convention nécessaire à une intrigue de comédie) de connaître ce Dorante que Géronte lui propose en mariage ; — 2° par la nécessité de satisfaire ce désir à Pinsu d'un autre prétendant (Alcippe)
(1) « Il n'en sait pas le nom », dit Cliton, I, 4.