‹ Corneille: études sur le théâtre classiqueChapitre 113 sur 134 · II, 7. I · texte numérisé non relu

II, 7. I

que Clarice veut se réserver comme pis-aller ; — 3° par cette circonstance que Lucrèce elle-même n'a aucun amoureux dont elle ait à redouter la surveillance et la jalousie.

Ainsi, le projet conçu par Géronte de marier son fils avec Clarice est justement, au point de vue de V action (1), un moyen indirect de ramener en présence Dorante et Clarice : car il eût été peu naturel que Clarice voulût donner ellemême un rendez-vous au jeune homme qu'elle a rencontré aux Tuileries sans rien savoir de lui ; il est moins contraire aux vraisemblances qu'elle en donne un à celui qu'on lui propose comme époux. Il se trouve d'ailleurs que l'époux proposé est justement l'inconnu des Tuileries.

Clarice, naturellement, doit donner son rendez-vous pour la nuit, puisqu'elle ne veut pas être reconnue par Dorante ; et c'est justement cette heure nocturne du rendez-vous qui permet à l'équivoque de se maintenir. Il faut que Clarice, d'un bout à l'autre de la scène, puisse se dire qu'à cause de l'obscurité Dorante ne l'a point reconnue : sinon, lorsqu'elle s'entend appeler du nom de Lucrèce, elle devrait dire simplement à Dorante: « Mais vous vous trompez, je m'appelle Clarice », et tout le quiproquo serait dissipé. Comme elle ne se croit point reconnue, comme elle s'imagine que Dorante, trompé par sa ruse, la prend réellement pour la Lucrèce à laquelle il n'a rien dit aux Tuileries, elle se dit que Dorante, fourbe et volage, veut en conter tour à tour à elle et à son amie.

Mais, dira-t-on, Dorante doit la reconnaître, du moins, à la voix. —Il la reconnaît bien, en effet, àses premières paroles (2), et c'est justement ce qui le confirme dans sa méprise initiale. Cliton lui-même se rend alors à l'interprétation de sonmaitre(3), qu'il ne voulait pas accepter d'abord : pour lui, désormais, Dorante a eu raison de penser que Lucrèce, c'est-à-dire la plus

(i) A un autre point de vue [on le verra plus loin], il est surtout l'occasion d'un mensonge de Dorante.

(2) Cf. H, 7. Cette nuit, à la voix, vous saurez si c'est elle, — lui dit Cliton.

et V, 6. Cette nuit, à la voix, j'ai cru la reconnaître.

(3) III, 5. C'est elle ; et je me rends, Monsieur, à cette fois.

belle des deux, était son interlocutrice des Tuileries, et non pas Pautre, celle qui était restée silencieuse.

A partir du quatrième acte, le jour est revenu ; il fallait alors, pour permettre à l'équivoque de se prolonger, éviter que Dorante se rencontrât de nouveau avec Lucrèce ou avec Clarice : car, en présence de Lucrèce , il ne prendrait pas assez l'attitude d'un amoureux, puisque jusque vers la fin il croit réserver ses galanteries pour Clarice, — et, en face de Clarice, s'il lui arrive, comme la nuit, de l'appeler Lucrèce, tout se découvrira aussitôt. Aussi est-ce Sabine, la femme de chambre, qui sert d'intermédiaire entre Dorante et Lucrèce ; et Dorante fera remettre à Lucrèce une lettre d'un style passionné (i), -croyant écrire à celle qui est réellement Clarice.

En revanche, quand le poète, arrivé au terme de ses cinq actes, veut dénouer l'imbroglio, il lui suffit d'amener en présence de Dorante Clarice et Lucrèce elles-mêmes. Tout se révèle pour Dorante dès qu'il entend Clarice s'adresser à son amie -en l'appelant Lucrèce ; seulement, comme à ce moment ses dispositions ont changé, il se tourne vers Lucrèce, comme s'il n'avait jamais aimé qu'elle seule.

En définitive, avec le faux pas de Clarice qui lui sert de point de départ, avec l'équivoque qui la forme et qui la prolonge, c'est là une intrigue d'une structure assez artificielle et assez compliquée. Mais, une fois admise dans son principe, cette complication même s'explique toujours d'une manière assez naturelle. Elle se fait, d'ailleurs, progressivement; elle n'est point dans l'exposition même qui est, au contraire, des plus simples ; on n'a point à charger sa mémoire, dès le début, d'une grande complexité de détails: l'intrigue s'embrouille peu à peu, en notre présence.

Il n'en faut pas moins, pour la suivre, un effort d'attention

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un peu pénible. La représentation, sans doute, éclaircit plus facilement certaines choses, mais, à la scène comme à la lecture, il faut, pour se rendre compte, à un moment donné, de la situation respective des différents personnages (1) et du langage qu'ils doivent tenir en face l'un de l'autre, — - pour se rendre compte bien nettement, par exemple dans la scène du rendez-vous, des sentiments que doit éprouver Clarice en écoutant Dorante, — il faut se rappeler bien exactement, et non sans quelque peine, tout le progrès antérieur qui a conduit l'intrigue à ce point, toute une série de petits détails indispensables, sans lesquels la situation devient à peu près inintelligible. Et cet effort de réflexion ne va pas sans une certaine fatigue (2).

11 est d'ailleurs rendu d'autant plus pénible que les allées et venues des personnages ne paraissent pas toujours, au premier abord, suffisamment expliquées. L'explication est toujours donnée ensuite, sous forme de détails rétrospectifs, mais parfois un peu tardivement. Ainsi, au début du deuxième acte, on est un peu dérouté quand on voit brusquement, en présence de cette Clarice rencontrée par Dorante aux Tuileries, Géronte, qui propose à la belle son fils en mariage; on est d'autant plus surpris, que rien jusque-là ne nous avait encore avertis de ce projet formé par Géronte de marier son fils. A la rigueur (3), on peut accorder encore au poète le début d'un second acte pour compléter son exposition et introduire dans l'action quelque élément nouveau : c'est ainsi qu'au second acte de Cinna, Auguste vient, brusquement, annoncer un

(1) Dorante, Clarice, Lucrèce.

(2) On voit par certaines remarques du Commentaire que Voltaire ne s'est pas toujours donné la peine de le faire entièrement : ainsi, quand il écrit à propos de la scène du rendez-vous nocturne : « II paraît que Clarice ne dit pas ce qu'elle devrait dire, et ne joue pas le rôle qu'elle devrait jouer... etc. « (Commentaire, III, 5.)

(3) Corneille lui-même déclare (!*' Discour* sur le poème dramatique) que le {•' acte < doit contenir les semences de tout ce qui doit arriver, tant pour l'action principale que pour les épisodiques... » et il ajoute plus loin : « Je voudrais que le 1 er acte contînt le fondement de toutes les actions et fermât la porte à tout ce qu'on voudrait introduire d'ailleurs dans le reste du poème. »

projet d'abdiquer : mais on s'attendait du moins à le voir en présence de ses deux amis, on savait, à la fin du premier acte, qu'il les avait mandés, sans savoir pour quel motif; et comme oq connaît déjà les relations qui l'unissent avec Maxime etCinna, on n'est point surpris de le voir s'ouvrir à eux, avec confiance, d'un grave dessein. — On se demande au contraire, au second acte du Menteur, comment il se fait que Géronte se trouve en présence de Clarice et en train de lui parler de mariage: on n'aura la réponse que bien plus tard, lorsque, dans la scène avec Alcippe, Clarice dira de Dorante : « Son père, de vieux temps, est grand ami du mien (i) ». — De même on peut s'étonner, au quatrième acte (2), de voir Sabine, la femme de chambre de Lucrèce, paraître si à propos devant Dorante, sans que rien explique sa brusque apparition : on saura plus tard (3) qu'elle était envoyée par sa maîtresse elle-même pour recevoir ce que Dorante pourrait avoir à lui dire. — Tout est expliqué, en fin de compte, mais quelquefois un peu trop rapidement pour que l'explication, venant à un moment où l'on n'y songe plus guère, puisse être sûrement recueillie au passage (4; : il en résulte l'impression d'un certain arbitraire dans l'enchaînement des scènes.

De l'arbitraire, il y en a un peu, en tout cas, dans la manière dont le dénouement est amené. Sans le hasard d'une entrevue

(2j IV, 5. « Voici tout à propos ce que j'ai souhaité », dit Dorante en voyant paraître Sabine.

(3) IV, 7. Aussitôt que Lucrèce a pu le reconnaître... etc.

(4) Voltaire, dans son Commentaire, semble ne pas toujours y faire attention : il écrit, par exemple, à propos de l'entrée en scène de Sabine au IV - acte (IV, 6) : « Tontes les fois qu'un aeteur entre ot sort du théâtre, l'art exife que le spectateur soit instruit des motifs qui l'y déterminent. On ne voit pas ici quelle raison ramène Sabine. » — On ne le voit pas sur le moment, en effet, mais on le verra plus tard, et Voltaire néglige de le remarquer.

avec Philiste (1), qui fait soupçonner enfin à Géfonte les mensonges dç son fils, la série de ces mensonges pourrait se prolonger longtemps encore. La réprimande de Géronte, il est vrai, n'est pour rien dans l'éclaircissement dç la méprise où est si longtemps demeuré Dorante au sujet du nom de Lucrèce, mais elle n'en est pas moins d'une importance décisive dans le dénouement, puisqu'elle a pour effet de provoquer de la part de Dorante l'engagement formel d'où résulte le mariage final. Une fois la pièce parvenue à son cinquième acte, il fallait la dénouer,— et, pour cela, il fallait mettre fin, à la fois, à la méprise de Dorante et à la série de ses mensonges. Ce qui met fin à la méprise, c'est, le nom de Lucrèce dit à haute voix par Clarice et entendu par Dorante: « Lucrèce, écoute un mot » ; et l'on peut penser qu'il y avait peut-être un moyen moins artificiel d'amener cet éclaircissement; — ce qui met fin aux mensonges de Dorante, c'est la rencontre, tout accidentelle, de Géronte avec Philiste. Deux hasards, indépendants l'un del'autre, mais qui se suivent au moment opportun, voilà d'où résulte le dénouement du Menteur. Sans doute, au point de vue de la réalité, il était tout naturel qu'un hasard quelconque, tôt ou tard, amenât l'éclaircissement du quiproquo par Dorante, et qu'un autre hasard instruisit Géronte des mensonges de son fils: ce qui, en principe, paraît peu naturel, ce n'est pas que la méprise finisse par être reconnue, c'est quelle ait pu se soutenir si longtemps; ce n'est pas que Géronte finisse par découvrir le mensonge, c'est qu'il ne l'ait pas découvert plus tôt. Mais, du moment que la pièce reposait justement sur la durée

(1; Philiste est un personnage épisodique, — ami de Dorante (voir plus loin, page 388). A la place de la scène entre Géronte et Philiste (V, 1), il y avait d'abord une scène entre Géronte et un certain Argante, qui était chargé, au lieu de Philiste, d'ouvrir les yeux à 'Géronte sur les mensonges de son fils. — Cet Argante ami de Géronte arrivait de Poitiers « sous prétexte de solliciter un procès. » (Cf. Voltaire, Çomnsentaire, V, 1.) Il avait le défaut de paraître brusquement sans avoir été annoncé : c'est pour cette raison que Corneille lui a, dans la suite, substitué Philiste. Philiste nous est connu, il a déjà paru dans la pièce : mais sa rencontre avec Géronte n'est guère mieux préparée que ne Tétait l'arrivée d'Argante. Elle n'est même pas aussi bien motivée.

de la méprise et sur la crédulité prolongée de Géronte, iî eût été d'un art plus délicat de mieux rattacher à la logique de l'action les incidents qui mettent fin à cette méprise et à cette crédulité. Tel qu'il est, l'artifice assez apparent du dénouement ne fait que mieux apercevoir l'artifice sur lequel repose l'intrigue entière, — à moins qu'on ne préfère dire qu'une intrigue artificielle comme celle-là comportait fort bien un dénouement également artificiel.

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