LA COMÉDIE DE MŒURS DANS LE MENTEUR
Ce n'est point, en somme, comme étude de passion que le Menteur peut nous intéresser beaucoup. Mais quelques-unes des scènesoù il est question d'amour dans cette comédie, — conversations galantes où l'esprit a plus de part que le cœur, scènesde picoterie entre Glarice et Lucrèce qui se trouvent rivales auprès de Dorante, -^ n'en restent pas moins intéressantes et agréables : elles contiennent les éléments d'une assez piquante comédie de mœurs. Il y a sans doute une large part de convention et de fantaisie soit dans la conception de certains personnages, — car Lucrèce et Clarice, avec leur hardiesse pluk ou moins délurée, n'ont pas trop l'air d'être de vraies jeunes filles, dans un monde honnête, — soit, surtout, dans là conduite de l'intrigue qui devient assez invraisemblable à force de complication. Mais il y a aussi une part de vérité dans la peinture des sentiments, et de vraisemblance dans le début, tout au moins, de l'intrigue. —L'amour réduit à un simple caprice, et toujours subordonné, comme il l'est chez Glarice ou chez Dorante, à des considérations de vanité ou d'intérêt : cela n'est pas fait sans doute pour nous toucher beaucoup en faveur des personnages qui sont eux-mêmes si peu émus par leurs propres passions ; mais cela répond assez bien à ce qui se passe fréquemment dans la réalité. Dorante errant aux Tuileries en quête d'une aventure galante, le faux pas qui lui donne occasion de lier conversation avec Clarice, l'entretien d'allure si maniérée qui se prolonge ensuite, les renseignements que Cliton va prendre d'un cocher .: tout cela forme une scène de mœurs où les contemporains de Corneille devaient retrouver dans une certaine mesure l'image de la vie réelle. Et, comme pour compléter cette impression, Corneille
(1) Cf. IV, 2 ; V, 7. — Sans l'hymen de Poitiers il ne tenait plus rien, (V. 6).
semblait s'attacher à préciser dans leur esprit le cadre parisien de sa pièce : il y a, pour ainsi dire, répartie en divers endroits de sa comédie, toute une satire de mœurs sur le Paris de Tépoque. On y trouve indiquées, par exemple, les impressions du provincial nouveau venu en face des splendeurs de Paris (il, — avec son respect anticipé pour la fleur d'esprit, de politesse et de bon goût qu'il s'attend à trouver chez tout le monde dans la capitale (2) ; — puis, c'est Cliton qui, admirateur moins naïf de la grande ville, parce qu'il la connaît mieux, nous parle du grand nombre de badauds qui se trouve mêlé dans Paris à l'élite des honnêtes gens (3) ; le même Cliton, fort peu timide dans son langage, se charge de nous esquisser un tableau de la vie galante à Paris, sous ses formes diverses (4). — Et les détails d'actualité, comme ceux que Corneille, déjà, introduisait volontiers dans ses premières comédies [la Galerie du Palais (5), la Place Royale], s'ajoutaient encore à ces descriptions d'un caractère un peu général : ici, quelques mots sur les embellissements récents du Paris d'alors (6), ailleurs des allusions satiriques à la facilité avec laquelle nombre déjeunes gens, surtout devant les dames, se disaient revenus des guerres d'Allemagne sans y avoir jamais été (7).
(i) II, 5. Paris semble à mes yeux un pays de romans... etc. (2) I, 1. Mais Paris, après tout, est bien loin de Poitiers... etc.
(3J 1,1. Paris est un grand lieu plein de marchands mêlés.,, etc.
(*» 1,1. J'entends : vous n'êtes pas un homme de débauche... etc.
(5) Au premier acte.
(6) II, 5. . Paris voit tous les jours de ces métamorphoses.. . etc.
(7) I, 6. ^Tout le secret ne gît qu'en un peu de grimace... etc. III, 3. Que j'en sais comme lui qui parlent d'Allemagne... etc.