‹ Corneille: études sur le théâtre classiqueChapitre 115 sur 134 · DORANTE, CLARICE, LUCRÈCE, ALCIPPE · texte numérisé non relu

DORANTE, CLARICE, LUCRÈCE, ALCIPPE

Toute cette intrigue, par sa complication même, par les incidents et les quiproquos dont elle est chargée, par les situations piquantes qu'elle amène, peut former dans la pièce, pour ceux qui savent y prendre leur plaisir, un premier élément d'intérêt. C'était le principal, sinon le seul qu'offrissent aux contemporains de Corneille un grand nombre des comédies qu'on leur donnait. Le Menteur, par un certain côté , appartient à l'espèce des comédies d'intrigue destinées à exciter la curiosité par un imbroglio plus ou moins savant. Ainsi, au troisième acte, la scène du rendes-vous nocturne (i) pourrait demeurer intéressante, par la seule situation des personnages en présence, même si Dorante n'avait plus dans la pièce sa qualité de menteur. Car Dorante est sincère dans cette scène, mais, tout en ne disant que la vérité, il reste vis-à-vis de Clarice dans la situation d'un amoureux qui parait volage malgré lui, et Clarice, d'autre part, se trouve dans la situation d'une femme qui se voit dédaignée, sans Pêtre réellement, à côté de l'amie pour qui elle croit l'être. Or la confusion de noms faite par Dorante, se rencontrant avec la ruse employée par Clarice, est la seule cause de tous ces quiproquos, qui se prolongeraient moins peut-être (2j, mais qui

(2) Voir plus loin, p. 408.

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auraient tout aussi bien pu se produire, sans les mensonges antérieurs de Dorante.

Faut-il ajouter à ce premier élément d'intérêt celui qui peut résulter des sentiments d'amour qui donnent lieu à l'intrigue ? La passion de Dorante ne peut pas nous intéresser beaucoup par elle-même. On la voit naître un peu brusquement (I), et sans qu'elle paraisse répondre chez Dorante à une émotion bien vive. Elle semble résulter surtout de l'occasion qui s'offre au jeune homme, nouveau venu à Paris, de satisfaire sans retard son désir impatient d'élégantes aventures. Dorante se montre très empressé, très galant envers Clarice, mais nulle part on ne voit chez lui la marque d'une passion profonde. L'intrigue d'amour où il s'engage semble n'être pour lui qu'un amusement, une affaire de plaisir et de vanité. On ne s'étonne pas trop de l'entendre dire, vçrs la fin de la pièce (2), qu'il n'est pas bien sûr d'aimer Clarice (3) et qu'il sent naître en lui une préférence sécrète pour la véritable Lucrèce jusque-là négligée et subitement remarquée. La facilité avec laquelle il se résout néanmoins à conserver son cœur à la première (4), tant qu'il se croit condamné à l'épouser, l'empressement amoureux qu'il continue à lui marquar(5) au moment même où il vient de dire qu'il regrette de s'être engagé pour elle (6), — toutcelanous prouve qu'il ne fallait peut-être pas voir beaucoup plus de sincérité dans ses protestations d'amour antérieures, et qu'il sait fort bien masquer l'indifférence sous les expressions les plus ardentes. Enfin la désinvolture avec laquelle il se joue bientôt de cette Clarice qu'il prétendait aimer (7), pour se tourner vers l'autre,

(3) Qu'il appelle encore Lucrèce, en ce moment.

(4) Cf. V, 4. Reportons à Lucrèce (*) un esprit ébranlé...

(5) Cf. V, 6. Beauté qui pouvez seule et mon mal et mon bien... etc.

(6) Cf. V, 4. Et celle-ci l'aurait, s'il n'était engagé.

(7) V, 6. Pour me venger de vous, j'eus assez de malice... etc.

(*> C'est encore le nom qu'il donne à Clarice, à ce moment.

dès qu'il s'agit pour lui de s'épargner la confusion de paraître épouser Lucrèce malgré lui, — • tout cela achève de nous donner' l'impression d'un personnage chez qui la vanité domine, et dont nous aurions grand tort de prendre au sérieux la prétendue passion. Comme le dit Voltaire (1), «on ne sait en effet qui Dorante aime, il ne le sait pas lui-même : c'est une intrigue où le cœur n'a aucune part. » La brusque volte-face prêtée à Dorante montre bien que le poète ne pouvait guère chercher dans la peinture de son amour une grande source d'intérêt. « Si, entre Glarice et Lucrèce, Dorante ne se soucie d'aucune, qu'importe celle qu'il aura (2) ? »

Clarice et Lucrèce ne semblent guère plus passionnées que Dorante lui-même. Glarice est la personne du monde la plus raisonnable pour régler ses petites affaires. Elle est avant tout préoccupée de se trouver un mari le plus tôt possible. Elle est toute prête à épouser Aleippe, sans l'aimer beaucoup, si elle ne trouve pas d'autre prétendant ; elle est toute prête aussi à le congédier dès que Géronte lui offre, avec un nouveau parti, l'espoir d'une conclusion plus prompte (3). En attendant, elle est entrée en coquetterie avec un jeune homme inconnu qu'elle a rencontré sur une promenade publique, sans dissimuler la douceur qu'elle éprouve « à se voir cajolée » par lui (4). Elle reconnaît avec plaisir cejeune homme dans le fils de Géronte ; mais elle ne montre pas beaucoup de délicatesse dans le moyen qu'elle imagine pour lui parler : en lui faisant écrire par Lucrèce, elle devrait se dire qu'elle met elle-même Dorante dans le cas d'adresser à une autre des paroles d'amour (5). En donnant elle-même sous son nom le rendez-vous à Dorante, elle l'eût tiré de son erreur ; en pre-

(1) Commentaire, V, A.

(2) Voltaire, Commentaire, V, 4.

(4j Et malgré la douceur de me voir cajolée... (1, 3.)

(5) Car elle ne sait pas que Dorante se trompe de nom : elle devrait se dire qu'il se croira peut-être obligé de répondre, par quelques galanteries, aux avances qu'elle lui fait faire par Lucrèce.

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nant le nom de Lucrèce, elle le confirme au contraire dans sa méprise. Sa propre ruse se retourne contre elle sans que Ton songe à l'en plaindre, car Dorante est sincère à ce moment, et c'est elle, comme le remarque Voltaire (1), « qui est véritablement menteuse avec lui. » Tout ce qu'elle gagne à son artifice, c'est d'être obligée de croire que les protestations d'amour de Dorante, qui en réalité ne s'adressent encore qu'à elle, sont destinées à son amie. Et Ton reconnaît dans sa colère (2) le dépit d'une vanité blessée plutôt que la douleur d'un amour déçu. Elle prend facilement son parti de revenir à l'ancien prétendant (3) : on la voit, à la fin de la pièce, devenir l'épouse d'Alcippe, qu'elle n'aimait guère, et on n'a aucune raison de prendre en pitié sa mésaventure, puisqu'elle-même en témoigne si peu de regret. Elle a d'ailleurs ce qui lui importait le plus : elle ne vieillira pas avec le nom de fille (4). Sans doute il y avait chez elle une réelle inclination pour Dorante, mais chez elle comme chez Dorante la vanité est plus forte que l'amour : Clarice passe de Dorante à Alcippe avec la même facilité que Dorante lui-même va de Clarice à Lucrèce. Lucrèce pourrait peut-être nous intéresser davantage si elle avait un rôle moins effacé. Elle reste muette jusqu'au troisième acte ; lors dç la rencontre aux Tuileries (5), nous ne faisonspasplus attention que Dorante lui-même à cette silencieuse compagne de Clarice. A-t-elle, elle-même, remarqué Dorante, éprouve-t-elle quelque inclination pour lui ? On n'en sait rien ; en tout cas, lorsque Clarice fait appel à son obligeance pour écrire au jeune homme, elle se prête à ce désir avec unempressement qui ne doit pas être attribué tout entier au plaisir de servir son amie (6). Lorsque, par suite de la méprise

(1) Commentaire, IV, 9.

(8) III, 5, fin.

(3) IV, 9. ... Je souffre aisément la perte que j'ai faite... etc.

(4) Cf. II, 2. ... Et fille qui vieillit tombe dans le mépris.

(6) Avant de faire remettre par Sabine (Cf H, 7. — III. 3) le billet que Clarice l'a priée d'écrire au fils de Géronte (Cf. II 2, fin), elle a pu, comme Clarice reconnaître en ce dernier le jeune homme qu'elles avaient rencontré aux Tuileries (Cf. II, 5, et 111,3).

de Dorante sur les noms, elle a lieu de croire qu'elle est l'objet de son amour, elle laisse échapper un mot qui nous révèle enfin ses sentiments secrets (1). Et alors, elle qui, à côté de Clarice, avait eu le mérite de nous paraître du moins plus réservée, elle envoie sa soubrette rôder autour de Dorante (2), sans se douter que la lettre que lui reniettra en effet Sabine n'est, dans la pensée du jeune homme, destinée qu'à Clarice; elle se montre seulement et obstinément soucieuse de ne pas être à son tour la dupe du menteur (3) , et quand, à la fin, elle recueille le fruit de la méprise de Dorante qui, en croyant parler de Clarice, a parlé de Lucrèce à son père, on ne prend guère plus de plaisir à voir cet amour satisfait qu'on ne ressent de peine à voir celui de Glarice malheureux. En somme, on peut s'en tenir, pour la place qu'occupe l'amour dans le Menteur, à la conclusion à peine exagérée de Voltaire (4) : a Dorante, Lucrèce et Clarice prennent si peu de part à cet amour que le spectateur n'y prend aucun intérêt. » Le plus sincèrement épris, parmi tous les personnages de la pièce, parait encore être le pauvre Alcippe, qui n'y joue qu'un rôle secondaire et un rôle de dupe. Alcippe tient beaucoup à cette Clarice qui fait si peu de cas de lui : il attend, avec autant d'impatience qu'elle, si l'on en juge par la joie si expansive qu'il témoigne de le voir arrivé (5), le jour où la présence de son père doit lui permettre enfin de conclure le mariage ; en attendant, trompé par le faux avis d'un page (6), il fait sans raison une scène de jalousie à sa belle (7) et se bat en duel, à cause d'elle, contre l'auteur d'une sérénade imaginaire. Jaloux quand il n'avait pas lieu de l'être, ignorant les sujets réels qu'il aurait de le devenir, accepté enfin par Clarice comme pis-aller, il est tout à la joie de son mariage

(1) III, 5. Plût à Dieu!

(2) Cf. IV, 7. Aussitôt que Lucrèce a pu le reconnaître... etc.

(3) Of. IV, 7, 8 ; — V, 6, fin.

(4) Commentaire, V, 4.

(5; Cf. IV, 2.

-(6) Cf. III, 2.

(7) Cf. II, 3.

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