‹ Corneille: études sur le théâtre classiqueChapitre 12 sur 134 · DON DIÈGUE · texte numérisé non relu

DON DIÈGUE

montrer si froidement prodigue du sang de son fils, car on sent bien que s'il risque ainsi la vie de Rodrigue contre un adversaire aussi redoutable que le comte, c'est seulement faute de pouvoir encore risquer lui-même la sienne dans une pareille rencontre. Mais il sera tout prêt à la sacrifier, quand il s'agira simplement de l'offrir en expiation à la justice du roi : lorsque, après le duel, Chimène vient demander la tête de Rodrigue, don Diègue offre la sienne (1) ; et ce n'est point là une vaine déclamation, c'est l'expression vraie d'un senti* ment sincère : il consentait à ce que son fils mourût ^n essayant de le venger, il ne veut pas qu'il meure pour y avoir réussi. Si quelqu'un doit mourir, c'est don Diègue: lui seul est le coupable, et il revendique fièrement la responsabilité d'une action qu'il eût voulu pouvoir accomplir lui-même. Que lui importerait de mourir par un arrêt du roi, maintenant qu'il est vengé! C'est encore une manière de sacrifier sa vie à son honneur, puisqu'il veut la sacrifier à son honneur reconquis.

L'amour paternel trouve place dans le cœur de ce gentilhomme, si farouche quand son honneur est en jeu. Ce sentiment ne peut guère se laisser voir au début, alors que don Diègue est tout entier au soin de sa vengeance. Et pourtant c'est déjà de sa part une preuve d'amour paternel, que cet appel, si plein de confiance, au courage de son fils. Il ne voit pas seulement, en Rodrigue, un instrument quelconque de sa vengeance. Il pourrait peut-être en trouver d'autres, parmi ses amis (2), mais Rodrigue est le seul par qui la réparation puisse être entière, parce que Rodrigue., c'est son sang, c'est sa race, c'est encore lui-même. Et, quand Rodrigue a tué le comte, don Diègue ne ressent pas seulement le plaisir de se voir vengé, mais encore l'orgueil de voir son fils débuter par

d> ii, 8.

l2) III, 6. Bans ce malheur public, mon bonheur a permis Que j'ai trouvé chez moi cinq cents de mes amis, Qui sachant mon affront, poussés d'un même zèle,

, Se venaient tous offrir à venger ma querelle.

un si bel exploit. Aussi quelle explosion de joie et de reconnaissance quand il rencontre pour la première fois son fils après le duel (i) ! Gomme la tendresse paternelle, avide maintenant de s'épancher, puisqu'elle est soutenue par tous les sentiments les plus puissants du gentilhomme, se montre avec une effusion irritante même pour Rodrigue dont elle vient troubler la douleur ! — Mais don Diègue n'admet pas qu'un chagrin d'amour vienne altérer la joie de son honneur réparé. Pour faire diversion à ce désespoir, pour rappeler son fils au souci d'une carrière si noblement commencée, il l'envoie à de nouveaux combats, à de nouveaux périls: il lui montre son pays à protéger contre les Maures, sûr d'avance de trouver, par l'idée de la gloire à conquérir, un écho dans l'âme de son fils. Il n'aura plus désormais à défendre Rodrigue devant le roi, puisque Rodrigue est assez disculpé par sa victoire; mais, comme il le voit incapable d'oublier Ghimène, il voudrait contribuer à rétablir, de ce côté même, le bonheur d'un fils qui lui cause tant de joies : il signale au roi l'amour de Chimène (2), il se réjouit des marques qu'elle en donne (3); il .voudrait, ainsi que le roi d'ailleurs, la voir céder à la passion qu'elle conserve pour Rodrigue :

Enfin elle aime, Sire, et ne croit plus un crime D'avouer par sa bouche un amour légitime (4).

« Un amour légitime! » dit-il avec l'inconscient égoïsme de son affection paternelle : lui, si rigoureux sur le point d'honneur quand il s'agit de lui-même et de sa race, il reprocherait volontiers trop de scrupule en cette matière à celle qui retarde, au nom d'un inflexible devoir, le bonheur de son fils. En résumé, chez don Diègue, l'honneur du gentilhomme s'unit de la façon la plus étroite à l'amour paternel. Il n'y a

(2) IV. *. Chimène le poursuit, et voudrait le sauver.

(3) IV. 5 : Mais voyez qu'elle pâme, etc.

DON DIÈGUK t 33

pas de lutte entre les deux sentiments, parce que chez lui ils ne peuvent pas se contredire, parce que son affection de père est une affection mâle et grave, excluant toute faiblesse et reposant sur ridée même de l'honneur héréditaire plus encore que sur le lien de la nature. 11 aime en son fils la continuation de sa race ; et sa race c'est, pour ainsi dire, une même personne morale, dont le nom se prolonge à travers les âges et doit toujours demeurer sans tache. L'idée de la race, c'est-à-dire l'orgueil du nom, implique l'idée d'un honneur intact: elle n'a plus de raison d'être si la perpétuité du nom ne sert à transmettre à la postérité que la mémoire d'une flétrissure. Par suite de ce lien de l'honneur, plus étroit encore que celui d'une mutuelle affection, toute injure devient commune au père et au fils. C'est pour cela que don Diègue, affaibli par l'âge, voit en son fils le vengeur-né de son offense ; c'est pour cela qu'il n'hésite pas à pousser Rodrigue, qui n'a jamais eu encore les armes à la main (1), devant la redoutable épée du comte de Gormas. Aimer Rodrigue, c'est aimer en lui une nouvelle vie d'honneur semblable à la sienne. Et il l'aime d'autant plus qu'il peut, bientôt, voir en lui son vengeur. Bfes lors, comme s'il voulait se hâter de réaliser les belles espérances que Rodrigue, par son début, a fait concevoir de lui, il semble manifester surtout son amour paternel en l'envoyant affronter de nouveaux dangers, parce qu'il y voit pour lui de nouvelles occasions de gloire, — lui montrant les Maures à combattre, refusant pour lui la dispense du roi qui voudrait le soustraire à l'obligation de lutter contre les champions de Chimène (2). Son affection de père grandit avec son orgueil, à mesure qu'il voit Rodrigue se distinguer de plus en plus par sa valeur. Il est fier des victoires de Rodrigue comme des siennes mêmes, puisqu'elles ajouteront au patrimoine d'honneur et de gloire qui doit rester celui de sa race.

(1) Cf. II, 2.

Page 1