I. — DON FERNAND
Le milieu où se passe Faction du Cid est la cour du roi de Castille don Fernand. Corneille ne s'est pas attaché à chercher un intérêt épisodique dans le tableau de cette cour royale. Le roi lui-même n'a guère, dans la pièce, d'autre rôle que celui qu'il doit avoir pour servir au développement de l'action qui se déroule entre Rodrigue et Chimène.
Il n'est pourtant pas un aussi pauvre personnage qu'on l'a prétendu quelquefois. Sa cour a un certain air patriarcal, mais il y tient bien son rang. Il ne s'enveloppe pas d'une espèce de hautaine majesté : il a le ton aimable et l'abord facile. Du reste, ceux dont il se laisse si aisément approcher sont des gentilshommes, des habitués de sa cour par droit de naissance : il peut s'entretenir simplement avec eux sans compromettre la dignité royale. Avec les jeunes gens, don Sanche, Chimène ou Rodrigue, il a un accent presque paternel : pour les deux derniers, il va jusqu'à les honorer d'un tutoiement familier. Il souffre que don Sanche prenne avec un peu trop de chaleur le parti du comte insulteur de don Diègue, il pardonne cet excès à l'exubérance de son âge, et il daigne expliqueràce jeune homme les raisons qu'il ade nepasl'écouter (1). — Il sait être juste même dans une cause où il semble être directement intéressé. L'attitude du comte ne lui fait pas oublier les grands services qu'il doit à ce valeureux soldat : il a des paroles de regret quand on lui annonce sa mort ; et il promet à Chimène de lui faire justice, bien que le comte lui paraisse avoir un peu mérité son sort. Il s'intéresse à la douleur de la jeune fille, il a pour elle des paroles d'une cour- Ci) n, 6.
toise sympathie (1). Quand il a appris son amour (2), il se fait un malicieux plaisir de réprouver par la fausse nouvelle de la mort de Rodrigue (3) : maintenant qu'il ne peut plus lui accorder la punition du vainqueur des Maures, il semble prendre à tache d'aplanir lui-même les obstacles qui s'opposent à l'union des deux amants : il cherche dans cette union la récompense de Rodrigue et la consolation de Chimène, il veut y employer son pouvoir royal comme pour donner prétexte à Chimène d'oublier ses scrupules. Son langage à l'adresse de la jeune fille prend désormais le ton d'une bonhomie un peu narquoise, mais au fond affectueuse. Et quand il a vu éclater la touchante ardeur de son amour, il laisse de côté toute intonation ironique pour dire à Chimène :
Ma fille, il ne faut point rougir d'un si beau feu...
Et ne sois point rebelle à mon commandement, Qui te donne un époux aimé si chèrement (V, 6.)
Du reste, toute cette simplicité, cette bonhomie de manières ne l'empêchent pas de parler en roi lorsqu'il le faut. Quand il menace (4), quand il commande (5), quand il décide, son langage prend un accent vraiment royal et souverain. II parle avec la conscience de sa force. Et il ne se borne pas à parler : il agit. Pour faire respecter son pouvoir méconnu par le comte, il ordonne d'arrêter ce puissant seigneur (6). Ce n'est pas sa faute si Rodrigue prévient l'exécution de cet ordre en tuant le comte. — A la fin de la pièce, c'est seulement par égard pour Chimène et son deuil encore trop récent, qu'il veut bien se relâcher un peu, envers elle, de la rigueur de son autorité absolue, en lui accordant un certain délai pour obéir