LE VALET DU MENTEUR
Cliton, le valet de Dorante, contribue beaucoup au comique de la pièce, en soulignant les effets plaisants qui sont dus aux mensonges de son maître.
Il n'a dans l'action qu'un rôle très subalterne : il est seulement chargé de recueillir pour Dorante certains renseignements, soit auprès du cocher (4), soit plus tard auprès des gens de Lucrèce (2). — Il n'est point un de ces grands valets, comme Mascarille (3) ou Scapin (4), qui conduisent la pièce entière en conduisant leur maitre. Loin de diriger son maître, il se borne à lé regarder agir : loin de l'effacer, il sert, avant tout, à le faire valoir. Il a pour rôle non point de nous éblouir par sa propre adresse, mais de mieux signaler à notre attention celle de Dorante.
• C'est lui qui, au début, est chargé de nous avertir des premiers mensonges de son maître, au moment même où ils se produisent (5) : c'est grâce à lui, par suite, que nous pouvons admirer aussitôt l'aisance avec laquelle Dorante débite ses histoires. — Plus tard, quand nous n'avons plus besoin d'être ainsi prévenus, étant déjà édifiés sur les habitudes du menteur, Cliton, trompé d'abord, aussi bien que Géronte, par l'histoire du faux mariage, servira encore à nous faire remar-
(1)1,1, fin; 1,4.
(3) Dans Y Etourdi de Molière.
(4) Dans les Fourberies de Scapin.
quer l'air de vérité que Dorante sait donner à ses Actions (i). Enfin Dorante le choisira lui-même, à l'occasion, pour en faire la dupe de quelque nouvelle menterie (2).
En face de ces mensonges, le premier mouvement de Cliton semble être une révolte d'âme honnête et naïve (3). Ce n'est pas qu'il ait qualité pour parler au nom de la morale : sur certaines matières, il professe la plus cynique effronterie (4) ; mais l'audace du mensonge lui manque, et elle l'indigne quand il la trouve chez autrui. Il est homme d'honneur, déclare-t-il avec fierté (5), et il enrage d'entendre mentir sans pouvoir protester (6). Aussi se hâte-t-il de profiter de la liberté que Dorante lui laisse, dans le tête à tête, pour soulager ses vertueuses impatiences (7). Peu à peu, d'ailleurs, il se fait aux habitudes de son maître, et, ne pouvant s'indigner à son aise, il prend le parti d'admirer : car, si le mensonge le révolte, l'aplomb et l'adresse du menteur représentent à ses yeux une supériorité devant laquelle il s'incline. Mais cette admiration même garde toujours dans son expression quelque chose de narquois et d'ironique : il y a chez Cliton comme un désir persistant de voir le menteur expier ses mensonges ; par suite, un malin plaisir quand il le voit dans l'embarras (8), un dépit secret quand il le voit s'en tirer à force d'esprit (9), et finalement une Joie mal déguisée quand il le voit accablé sous la réprimande vengeresse de
(2) iv, i.
(4) Cf. I, 4. J'ai la taille d'un maître en ce noble métier...
I, 4. Pour moi, jamais l'amour n'inquiète mes nuits... IV, 6. Le métier que tu fais ne veut point de honteux...
(5) IV, 7. Sabine lui dit :
Peut-être que tu mens aussi bien comme lui (Dorante). Et Cliton répond :
Je suis homme d'honneur ; tu me fais injustice.
(6) I, 5. J'enrage de me taire et d'entendre mentir !
(7) I, 6. Monsieur, puis-je à présent parler sans vous déplaire?...
(8) III, 5. Si vous vous en tirez, je vous tiens habile homme... III, 4. Mais, Monsieur, ce serait pour me bien divertir... etc.
(9) Cf. IV, 5. Il faut bonne mémoire après qu'on a menti.