GÉRONTE
firmer les premiers (1) : le ton solennel de son père lui impose malgré lui, et le déconcerte ; il comprend qu'il ne convient pas de jouer avec une pareille colère ; il se dit que Géronte désormais n'acceptera point ses explications sans les contrôler, et que, par suite, la seule chose qui soit sûre pour lui est de dire la vérité. En effet, Géronte, maintenant, suspecte d'avance toutes les paroles de son fils, comme auparavant il s'y fiait aveuglément; il n'accepte son excuse que parce qu'il y est question d'une Lucrèce qu'il connaît ; mais, comme s'il voulait, pour le cas où cette histoire ne serait encore qu'un mensonge, se prémunir contre le reproche d'une trop complaisante faiblesse, il fait à Dorante la plus terrible des menaces:
... Sache que tantôt, si pour cette Lucrèce
Tu fais la moindre fourbe ou la moindre finesse,
Tu peux bien fuir mes yeux, et ne me voir jamais ;
Autrement, souviens-toi du serment que je fais :
Je jure les rayons du jour qui nous éclaire
Que tu ne mourras point que de la main d'un père,
Et que ton sang indigne, à mes pieds répandu,
Rendra prompte justice à mon honneur perdu. (V, 3.)
On peut trouver, d'ailleurs, que Géronte eût peut-être bien fait de ne pas risquer ce serment renouvelé du vieil Horace, et que ses paroles manquent un peu leur effet faute de garder la juste mesure : avec le Menteur, nous ne sommes plus à Rome, mais en plein Paris du xvn e siècle, et il nous est assez difficile de prendre au sérieux la trop redoutable menace de ce père de comédie.
Géronte, d'ailleurs, n'aura point à s'en souvenir. Quand il reparaît dans la dernière scène de la pièce, il a oublié toute sa colère contre son fils, parce qu'il est tout entier au plaisir
, (1) Corneille semble vouloir nous le faire remarquer en faisant dire par Cliton (V, 3) : Appelé» la mémoire ou l'esprit au secours... et plus loin (V, 4) t Vous vous rendez trop tôt... etc.
de le voir, enfin, marié pour tout de bon. C'était là son plus cher désir : avoir, le plus tôt possible, par le mariage de Dorante, un petit- fils (i) qui assurât la perpétuité de sa race. Il avait voulu marier Dorante avec Glarice, et il avait facilement pardonné à Dorante son histoire dé Poitiers, puisque è'était là un autre mariage, tout fait déjà, avec un héritier plus proche en perspective (2) ; maintenant que le mariage avec Clarice est manqué et que le mariage de Poitiers a été reconnu imaginaire, il se console de l'un et de l'autre en voyant son fils marié tout de même — avec Lucrèce.
(4) Cf. II, 5; IV, 4.