CHAPITRE III LE GÉNIE DE CORNEILLE DANS LE GID
Le Cid est un chef-d'œuvre, mais le mérite n'en revient pas tout entier à Corneille. Sans exagérer ce que Corneille doit à Guilhem de Castro, son modèle espagnol, il faut reconnaître qu'il lui doit beaucoup. Peu importe tout ce que Guilhem de Castro pouvait avoir puisé lui-môme à des sources antérieures : ce n'est pas lui qui nous occupe ici, mais seulement Corneille; or il semble bien que Corneille n'a guère utilisé d'autres sources que Guilhem de Castro.
Il cite, dans son Avertissement, le texte de l'historien Mariana, mais c'est uniquement pour rappeler ce que prêtait l'histoire à Guilhem de Castro ; il mentionne deux chroniques du Cid, mais c'est pour déclarer qu'il n'en a pas tenu compte; il cite enfin deux fragments du Romancero espagnol, mais c'est pour montrer comment la légende faisait parler et agir Chimène, à propos de son mariage avec Rodrigue. — Il cite tous ces textes pour faite voir avec quelle naïve simplicité, avec quel esprit pratique et positif Chimène se présentait dans l'histoire, — dans la prétendue histoire du moins, — et pour justifier par là (i) sa Chimène à lui, que l'on accusait de pa-
(1) c Et je serais ingrat envers la mémoire de cette héroïne, si, après l'avoir fait connaître en France et m'y être fait connaître par elle, je ne tâchais de la tirer de la honte qu'on lui a voulu faire, parce qu'elle a passé par mes mains. » (Avertissement.)
raître se consoler trop vite et trop aisément de la mort de son père. Il n'a connu ces textes que pour s'en écarter, non pour s'en inspirer : ils répondaient â un moncle trop différent de celui qu'il concevait pour sa pièce. Ce qu'il en retient était déjà mis en œuvre par Guilhem de Castro. Les origines du Cid de Corneille sont donc tout entières dans Guilhem de Castro (i) , et dans le génie même du poète français.
Ce n'est pas seulement le sujet, d'une manière générale, que Corneille a emprunté à l'auteur espagnol : il l'a suivi d'assez près dans la conduite même de sa pièce et dans un grand nombre de scènes. Guilhem de Castro avait tiré de la légende du Cid une vaste composition dramatique en deux parties, conçue suivant toutes les libertés du système de Lope de Vega, et intitulée las Mocedades del Cid (Actes de jeunesse du Cid ). Ces deux parties, écrites à plusieurs années de distance, peuvent être regardées comme à peu près indépendantes l'une de l'autre : elles n'ont guère entre elles d'autre lien que le personnage même du Cid dont elles suivent la carrière. L'aventure de Rodrigue avec Chimène constitue le sujet, — le sujet principal, du moins, — de la première partie : cette première partie, composée vers 1618, est la seule à laquelle se rapporte la pièce de Corneille. Elle a d'ailleurs son unité à part, elle est même la seule des deux qui ait réellement une unité dramatique. C'est une pièce en trois Journées, ce mot de journées ayant, du reste, un sens purement conventionnel, car chacune de ces prétendues journées, sauf la première, embrasse en réalité un intervalle de temps qui n'est nullement restreint à un seul jour.
La suite de ces trois Journées se présente ainsi :
1* Journée. 1. (*) Rodrigue armé chevalier par le roi. 2. Scène du soufflet, en présence du roi.
(1) Quant à la pièce de Diamante, que Voltaire, dans son Commentaire, donne comme un autre modèle de Corneille, elle est en réalité postérieure au Cid français.
(*) Les numéros sont destinés seulement à permettre d'établir plus aisément la