‹ Corneille: études sur le théâtre classiqueChapitre 18 sur 134 · L'INFANTE · texte numérisé non relu

L'INFANTE

Tandis que la lutte du devoir et de la passion se déroule chez Rodrigue et Chimène, on voit passer de temps en temps à travers la pièce un personnage qui assiste à ce drame en spectateur attentif, non pas tout à fait désintéressé. C'est la fille du roi don Fernand, l'Infante dona Urraque.

Elle aime en secret Rodrigue, mais le respect qu'elle doit à sa naissance lui défend de laisser voir cet amour pour un simple gentilhomme : aussi s'est-elle efforcée de le contenir et de le cacher. Mais cet effort lui coûte, et la rend malheureuse. Elle souhaite qu'un prompt mariage entre Rodrigue et Chimène vienne ôter toute espérance à sa passion sans issue, et mettre fin dans son cœur à de trop cruels combats.

Dès lors, les événements qui se déroulent entre Rodrigue et Chimène auront leur contre-coup dans l'âme de la princesse.

— Autant que les deux amants, presque, elle désirait leur mariage, pour voir finir ses peines : l'incident qui vient les séparer est presque aussi important pour elle-même que pour eux. En mettant obstacle à leur union, il amène chez l'Infante un retour d'espérance, et, tout en venant ainsi raviver les agitations de son cœur, il lui cause un plaisir secret. Car elle se dit que si Rodrigue sort vainqueur de son duel avec le comte, il se sera montré par là capable des plus grands exploits (1) : elle le voit déjà, conquérant de plusieurs royaumes, devenu digne de l'amour d'une Infante, tandis que le meurtre du comte l'aura pour toujours séparé de Chimène.

— Et elle applaudit à sa victoire sur les Maures comme à un premier pas dans cette «carrière de gloire qu'elle s'est mise à rêver pour lui. Elle en veut maintenant à Chimène de s'obstiner à réclamer la mort du jeune héros : elle représente à la

(*) ii, s.

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jeune fille qu'il serait beau de sacrifier à l'intérêt public sa vengeance personnelle et de renoncer à poursuivre davantage un défenseur si précieux de l'Etat; elle lui conseille de borner son devoir à ne jamais épouser le meurtrier d'un père (1). On voit bien quelle est en ceci la pensée de l'Infante : puisque Rodrigue est en train de devenir digne d'elle, elle veut maintenant se le réserver : ce qu'il faut, c'est qu'il vive, et qu'il vive séparé de Chimène. — La passion avec son égoïsme semble ici l'emporter : mais le spectacle de l'amour persistant malgré tout entre Rodrigue et Chimène (2) rappelle l'Infante à ellemême. Elle voit bien qu'il lui faut renoncer à tout espoir d'arracher à Chimène le cœur de Rodrigue. Elle imposera donc silence à son amour, non plus qu'elle juge Rodrigue indigne d'elle, — elle croit pouvoir aimer maintenant, sans manquer à sa gloire, celui qui « est le valeureux Cid, le mat* tre de deux rois » (3), — mais parce qu'elle se ferait un scrupule de troubler un amour aussi parfait que celui qu'elle voit régner entre Rodrigue et Chimène (4).

On peut, en résumé, distinguer trois moments dans ce rôle de l'Infante. D'abord, sa naissance lui défendant de songer à Rodrigue, elle étouffe son amour et s'attache à souhaiter le prochain mariage de Rodrigue avec Chimène; elle essaie même d'écarter l'obstacle que vient mettre à cette union la querelle des deux pères (5). — Puis, voyant son intervention trop tardive et le duel impossible à prévenir, elle se laisse aller à l'espérance de voir Rodrigue grandi par sa victoire et désormais séparé de Chimène; elle s'abandonne quelque temps aux idées flatteuses de sa passion. — Mais, quand les exploits de Rodrigue ont fini par le rendre digne d'elle, elle reconnaît que la passion des deux amants, plus forte que jamais, Po-

(2) V, 2. Puisque, pour me punir, le destin a permis

Que l'amour dure même entre deux ennemis.

(i) V, 3. Je me vaincrai pourtant, non de peur d'aucun blâme,

Mais pour ne troubler pas une si belle flamme .. (5) II, 3, 4.

blige à renoncer définitivement à ses rêves. — Elle s'était résignée, d'abord, par dignité ; la querelle qui écarte Rodrigue de Ghimène lui a donné de l'espoir ; mais voyant Rodrigue fidèle à Ghimène, elle revient enfin, par nécessité, à sa résignation du début.

§ IL

On le voit, il se passe, dans l'âme de l'Infante, toute une action parallèle à celle qui se déroule entre Rodrigue et Ghimène. Ce sont, pour ainsi dire, deux actions différentes, rattachées à la môme série d'événements, mais demeurant à peu près indépendantes Tune de l'autre.

Il y a bienj sans doute, quelque lien entre les deux. L'Infante intervient dans l'amour de Rodrigue et de Ghimène. Mais cette intervention est la plupart du temps inefficace, ou superflue. L'Infante affecte de s'intéresser à cet amour, parce qu'elle se flatte de l'avoir allumé; elle prétend avoir ellemême, pour guérir sa passion en lui ôtant tout espoir, donné Rodrigue à Ghimène (i) : mais, nulle part, Ghimène ne parait se souvenir qu'elle a eu besoin de l'Infante pour aimer Rodrigue.

— A la fin de la pièce, se croyant enchaînée par ce don qu'elle aurait fait autrefois de Rodrigue à Chimène (2), elle a la prétention de le renouveler d'une manière définitive : mais Chimène ne paraît point résolue encore à l'accepter, et Rodrigue sait fort bien se donner lui-même sans que l'Infante se charge de disposer de lui. — "Après la victoire de Rodrigue sur les Maures, elle donne à Chimène des conseils, d'aîlleurs intéressés (3) : mais Chimène écoute ces avis sans les suivre (4).

— Avant le duel du début, elle a paru sur le point de jouer

(1) 1, 2. Elle aime don Rodrigue, et le tient de ma main,

Et par moi don Rodrigue a vaincu son dédain.

Ainsi de ces amants ayant formé lps chaînes

— Je mis, au lieu de moi, Chimène en ses liens.... (3) V, 2. 3. — 7. Sèche tes pleurs, Chimène, et reçois sans tristesse... etc.

(4) Puisqu'elle poursuit encore, d'une autre manière, la mort de Rodrigue.

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un rôle plus efficace, quand elle se propose de faire de Rodrigue son prisonnier pour l'empêcher de provoquer le père de Chimène (1) : elle s'y prend trop tard, malheureusement : Rodrigue est déjà sorti avec le comte quand elle envoie son page le chercher (2).

Ainsi, le rôle de l'Infante reste absolument sans effet sur l'action principale : les choses se passeraient exactement de la même façon si l'Infante ne s'en mêlait pas. — On ne peut même pas dire que ce rôle contribue du moins à développer celui de Chimène par les conversations qu'ont ensemble les deux personnages. Il y a deux entretiens (3) entre eux dans la pièce. Mais l'exposition des sentiments de Chimène, au second acte (4), à propos de la querelle survenue entre son père et don Diègue, resterait tout aussi intéressante si elle se faisait au moyen d'EIvire, la confidente ordinaire. C'est même le rôle et la raison d'être d'EIvire, que de recevoir de pareilles confidences. A lui être substituée, l'Infante gagne d'avoir un rôle, mais Chimène, elle, n'y gagne rien. — Au quatrième acte, après la victoire de Rodrigue sur les Maures, Chimène vient de nous faire connaître ses sentiments et ses résolutions dans un entretien avec Elvire (5) ; ce qu'elle dit ensuite à l'Infante (6) n'y ajoute rien : la scène n'a de raison d'être que pour l'exposition des sentiments de l'Infante ellemême. — Ainsi, les scènes communes, loin de servir à mieux analyser le caractère du personnage principal, semblent ne mettre Chimène en présence de l'Infante que pour développer celui des deux rôles qui est inutile à l'action.

Du moins, dit-on quelquefois, l'Infante sert dans la pièce à donner du relief aux deux personnages essentiels : elle relève Rodrigue par l'amour qu'elle a pour lui, elle relève Chimène

(il 11,3.

(3) II, 3, et IV, 2.

par l'indifférence que Rodrigue a pour elle. — Quand cela serait vrai, ce ne serait pas assez pour justifier la présence de ce rôle dans la pièce. On pourrait ainsi, sous prétexte de donner du relief à certains personnages importants, introduire dans une pièce toutes sortes de personnages parasites. — Et pute, l'Infante a-t-elle vraiment, elle-même, assez de relief pour pouvoir en donner à d'autres ? Et ïlodrigue avec Chimène ont-ils besoin de quelqu'un pour les faire valoir ? Ne se relèvent-ils pas assez par eux-mêmes, et par l'amour qu'ils conservent l'un pour l'autre ? — En réalité, ils nous paraissent se suffire si pleinement à eux-mêmes que nous en voulons à l'Infante de venir nous occuper trop souvent d'elle, quand nous ne sommes occupés que de ce généreux couple : l'Infante ne saurait relever personne, parce qu'on ne fait pas attention à elle, — ou, si on y fait attention, ce n'est que pour s'apercevoir qu'elle est de trop.

Son unique mérite, — si on veut à toute force lui en trouver un, — c'est de finir, un peu tard, par s'en apercevoir ellemême. Elle s'efface, à la fin, et alors seulement on peut dire que les sentiments qu'elle exprime serviraient à glorifier, s'ils en avaient besoin, les deux héros du drame. Elle laisse Rodrigue à Ghimène, non plus, comme au début, par respect pour sa naissance, mais par respect pour l'amour des deux amants. Son attitude redevient donc celle du début, mais le motif en a changé : et ce changement est un hommage rendu à Rodrigue (1). L'Infante aura paru dans la pièce comme pour mesurer le chemin parcouru par le héros : en jugeant désormais Rodrigue digne d'elle, elle reconnaît que celui qu'elle ne regardait au début que comme un simple gentilhomme, est devenu, par sa valeur, l'égal des rois. C'est en même temps un hommage rendu à Chimène, puisque l'Infante doit renoncer à lui disputer un tel héros. Comme don Sanche, l'amoureux de Chimène, et presque dans les mêmes ter-

Ci) V, 4. Je n'aime plus Rodrigue un simple gentilhomme...

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mes (1), elle s'ëcàrte et s'incline devant le spectacle d'un si parfait amour, complétant ainsi l'hommage que rendent tous les acteurs du drame (2) à ce mélange de tant d'amour et d'héroïsme. — Et Corneille, remarquons-le, aurait pu dénouer son rôle en lui rendant tout simplement, à l'égard de Rodrigue, le soin de sa gloire quelque temps oubliée : s'il a tenu à lui faire marquer expressément que ce motif n'existe plus pour elle, et à lui en prêter un autre, c'est qu'ici réellement il a subordonné le rôle de l'Infante à l'intérêt des deux rôles principaux.

Mais ce n'est pas assez de cet hommage final rendu par elle à Rodrigue et à Ghimène pour justifier, pour excuser même, la place qu'elle tient dans la pièce. Les scènes où elle parait font, incontestablement, longueur, et Voltaire déclare hardiment (3) que Corneille ne les a introduites que « pour remplir l'étendue malheureusement prescrite à une tragédie. » Corneille lui-même, par la manière dont il en parle dans son Discours sur le poème dramatique (4), semble vouloir nous faire entendre que c'était pour donner un emploi à une comédienne. — L'amour dédaigné de don Sanche n'est point, en lui-même, plus intéressant que celui de l'Infante : on n'en est pourtant pas importuné, parce qu'il est étroitement lié à l'action principale. Don Sanche nous est indifférent, mais il figure dans la pièce pour être, à un moment donné, le champion de Rodrigue contre Chimène : c'est par là qu'il se

il) Don Sanche dit (V, 6) : Pour moi, quoique vaincu, je me répute heureux,

Et, maigre l'intérêt de mon cœur amoureux, Perdant infiniment, j'aime encor ma défaite, Qui fait le beau succès d'une amour si par-

[fai'e.

et l'Infante a dit qu' « elle se vaincra pour ne pas troubler une si belle flamme. » (V, 3.)

(2) Don Fernand, don. Diègue, don Sanche, l'Infante.

(3) Commentaire (I, à).

(4) c Aristote blâme fort -les épisodes détachés, et dit que les mauvais poètes en font par ignorance, et les bons en faveur des comédiens, pour leur donner de l'emploi. L'Infante du ' Cid est de ce nombre, et on la pourra condamner ou lui faire grâce, par ce texte d'Aristote, suivant le rang qu'on voudra me donner parmi nos modernes. » (1 er Discours.)

fait pardonner un rôle, moins étendu que celui de PInfante, tout en étant beaucoup moins inutile.

Regardé en lui-même et non plus dans son rapport avec l'ensemble de la pièce, le rôle de PInfante mérite d'être jugé moins sévèrement. — Il y aune grâce touchante et noble dans la mélancolie de cet amour contenu, dans la résignation de cette fille de roi victime de sa naissance et de sa grandeur, réduite à se contenter de ses rêves, prenant pour parti de s'intéresser au bonheur d'une autre, ne trouvant d'autre moyen de s'occuper de Rodrigue que d'intervenir dans son amour avec Chimène, — voyant Rodrigue passer à côté d'elle sans qu'il paraisse remarquer ni son amour ni sa beauté, parlant de lui avec un intérêt à peine déguisé sans que Chimène paraisse se douter pour cela qu'elle puisse avoir en elle une rivale. On ne saurait comparer, assurément, le sacrifice qu'elle fait de son amour, par respect pour son rang, à celui que Chimène fait du sien, par respect pour son devoir ; le sacrifice de PInfante n'est d'ailleurs pas très méritoire, puisqu'elle n'est point aimée ; mais n'y a-t-il pas un généreux effort de sa part, à essayer un moment d'empêcher le duel entre Rodrigue et le père de Chimène (1) ? — Et plus tard n'est-ce pas une jolie scène de comédie, fine et piquante, que celle (2) où elle vient donner à Chimène des avis si adroitement intéressés, en l'engageant à ne plus poursuivre le sauveur de l'Etat, mais à refuser toujours pour époux le meurtrier d'un père ?

Ce n'est pas qu'après tout tu doives épouser Celui qu'un père mort t'obligeait d'accuser : Je te voudrait moi-même «» arraeher V envie : Ote-lui ton amour, mais laisse-nous sa vie.

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Mais l'Infante a beau avoir de la grâce et de l'esprit : elle nous fatigue si bien qu'on remarque plutôt, à la scène, les côtés désavantageux de son rôle. On la trouve quelque peu ridicule de vouloir constamment s'attribuer des héroïsmes imaginaires. Elle se vante d'avoir donné elle-même Rodrigue à Chimène, mais on sourit de cette prétention d'avoir donné ce qu'elle n'avait pas. On sourit encore de l'entendre déclarer à la fin de la pièce (i ) qu'elle se croit engagée par ce don d'autrefois et qu'elle va le renouveler :

Puisqu*en un tel combat (2) sa victoire (3) est certaine, Allons encore un coup le donner à Chimène. (V, 3.)

Il était presque impossible de trouver à cette idée une forme plue comique. L'Infante, néanmoins, s'acquitte le plus sérieusement du monde de son plaisant sacrifice :

Sèche tes pleurs, Chimène, et reçois sans tristesse,

Ce généreux vainqueur des mains de ta princesse. (V, 7.)

Et, ce qui contribue à cette impression un peu comique que produit, par endroits, le personnage, c'est justement sa complète inutilité dans l'action : l'Infante s'obstine à vouloir jouer un rôle dans une aventure où tout le monde se passerait fort bien d'elle, elle reste si délaissée que le roi son père lui-même ne paraît à aucun moment faire attention à elle.

Une fille de roi éprise d'un simple gentilhomme, s'efforçant d'abord de combattre cette passion comme indigne de sa gloire, et voyant peu à peu ce gentilhomme, grandi par d'éclatants mérites, s'élever jusqu'à sa hauteur, — cela peut

(2) Le combat contre don Sanche.

(3) La victoire de Rodrigue.

faire un sujet fort intéressant, à la condition de n'être pas sacrifié d'avance. Ce sujet, Corneille Ta traité dans sa comédie héroïque intitulée Don Sanche : l'Infante est devenue la reine Isabelle, et le Rodrigue qu'aime en secret la reine est moins encore qu'un gentilhomme : c'est l'aventurier Carlos. Heureusement pour la reine, il se trouve que ce prétendu aventurier qui a su gagner son cœur sera reconnu à la fin comme étant l'héritier du trône d'Aragon : elle pourra donc l'épouser sans déchoir. — Et cet amour d'Isabelle pour Carlos nous intéresse, parce qu'il est au premier plan dans la pièce; l'Infante nous ennuie dans le Cid, parce qu'elle est un personnage non seulement accessoire, mais encore inutile. Elle vient, seulement, réclamer de temps en temps, sans pouvoir l'obtenir, une part de l'intérêt que Rodrigue et Chimène absorbent tout entier.

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