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L'INVENTION DE CORNEILLE DANS LE CID

Il y a d'abord un changement tout extérieur. La pièce de Castro est faite sans aucun souci des unités : Corneille s'est efforcé d'y ramener la sienne. L'action, chez l'auteur espagnol, dure environ trois ans : Corneille a prétendu enfermer celle de sa pièce dans la limite des vingt-quatre heures. Castro us3 de l'espace avec autant de liberté que du temps : on est tantôt à Burgos même, tantôt dans les environs, tantôt dans les montagnes d'Oca, où se livre la bataille contre les Maures : tout, chez Corneille, se passe dans une seule ville, celle de Séville.

§ IL

Cette première modification, où les règles de temps et de lieu sont, du moins en apparence, seules intéressées, n'a pas encore en elle-même une grande importance. Une autre l'est davantage, parce qu'elle touche à la manière d'entendre et de pratiquer l'unité d'action. C'est l'élimination par Corneille de tout ce qui, chez Guilhem de Castro, ne se rattachait pas directement à l'action principale, la suppression de certaines scènes, de certains personnages, de certains épisodes, qui mettaient sans doute dans la pièce espagnole du mouvement, de la variété, de la couleur, mais qui venaient inutilement interrompre le cours de l'action et diviser l'intérêt essentiel du drame. — Ainsi on voit, dans la deuxième journée de la pièce de Castro, une querelle entre l'Infante et son frère don Sanche, le fils aîné du roi ; dans la troisième journée, une scène de fa-

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mille entre le roi et ce même don Sanche, mécontent du partage que le roi veut faire de ses Etats entre ses cinq enfants.— Ces scènes, à vrai dire, ont, chez Castro, leur raison d'être, si on envisage, non plus la première partie isolément, mais l'ensemble de la composition dramatique où le poète espagnol a célébré le Cid : elles annoncent le caractère violent et ambitieux de ce don Sanche qui sera un des personnages principaux de la deuxième partie, avec les luttes sanglantes et fratricides qui doivent en être le sujet. Mais on ne peut justifier ainsi leur place dans la première partie qu'en considérant l'ensemble des deux parties réunies, — et c'est à cet ensemble alors que l'unité fera défaut. Dans la première partie prise à part, elles sont tout épisodiques, elles ne sont que des hors* d'oeuvre. Corneille lésa écartées, avec le rôle entier de l'Infant don Sanche. Cet Infant, dans sa pièce, n'est plus nommé qu'en passant : c'est ce prince de Castille, qui, par le choix que le roi fait de don Diègue pour son gouverneur, reste, chez Corneille comme il l'était chez Castro, l'occasion de la querelle entre don Diègue et le comte de Gormas. Ainsi Corneille concentre sa pièce, il en élimine l'accidentel et l'accessoire, il y met une plus forte unité.

Il n'a pourtant pas été jusqu'au bout dans cette voie : il a retenu le personnage de l'Infante. Il ne l'a conservé que dans son rapport avec le rôle de Rodrigue ; mais il a eu le double tort de l'effacer en le conservant. L'Infante ne donne déjà lieu, dans Castro, qu'à une intrigue secondaire, mais elle y a du moins un rôle assez en relief : nous assistons à la naissance de son amour pour Rodrigue, le jour où elle chausse les éperons au futur héros que l'on arme chevalier, devant la cour, dans la chapelle royale de Burgos ; de la fenêtre de son palais elle voit le duel entre Rodrigue et le comte, et, quand Rodrigue a tué son adversaire, elle intervient pour le protéger contre les gens du comte qui veulent venger leur maître ; plus tard, avant d'aller combattre les Maures, Rodrigue la voit et converse galamment avec elle. — Tout ce côté pittoresque du rôle de l'Infante, Corneille l'a supprimé II a procédé

à l'égard de ce rôle comme à l'égard de l'action principale elle-même, — éliminant le décor extérieur et insistant sur l'analyse morale. Il s'est trouvé alors que, tout en donnant à l'Infante moinsd'importance dans l'action, Corneille en donnait davantage, — et par là môme beaucoup trop, — à l'exposition de ses sentiments. Il a eu du moins la délicatesse de supprimer toute rencontre entre Rodrigue et l'Infante. L'Infante parle constamment de son amour pour Rodrigue, elle n'a plus, comme chez Castro, d'entretien ni de rapport direct avec Rodrigue lui-même. Corneille a fait d'elle l'amie de Chimène : c'est à côté de Chimène, —et non plus de Rodrigue, — qu'il la fait figurer dans sa pièce. — Malgré tout, le rôle reste un hors-d'œuvre. La logique de son système de concentration devait conduire Corneille à le laisser résolument de côté.

Pour les personnages essentiels eux-mêmes, Corneille écarte ce qui ne se rattache pas directement à la crise qu'ils traversent. L'auteur espagnol, par exemple, nous fait assister, au début de sa pièce, à la cérémonie où Rodrigue est armé chevalier : c'était là le moment qui marquait le début de sa carrière héroïque, c'était sa consécration initiale selon l'idéal de la chevalerie. Mais la liaison de cette cérémonie avec la crise qui va se produire était tout accidentelle. Et puis Corneille n'entend pas nous montrer, comme Guilhem de Castro, la vie presque entière et les aventures du Cid, il veut nous faire voir le Cid dans une première et décisive aventure de sa vie : l'épreuve douloureuse dont Rodrigue sort à son honneur sera, beaucoup plus encore que l'investiture symbolique des éperons d'or, la consécration de ses débuts. Corneille écarte donc cette scène d'ouverture si pittoresque. Il se contente d'une exposition modeste et un peu pâle : un simple entrelien de Chimène avec une confidente nous apprendra tout ce qu'exige la logique de la pièce, le bonheur attendu par les deux amants et l'origine de l'incident qui va le détruire .

Une autre scène de Castro, dans la troisième journée, nous montre Rodrigue soignant, par charité chrétienne, un lépreux abandonné de tous et qui n'est autre que saint Lazare lui-

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même descendu sur la terre : c'est un aspect du Gid de la légende que Guilhem de Castro a tenu à conserver. Mais Corneille ne se soucie guère, en définitive, du Cid de la légende ou de l'histoire. Il n'a pas en vue de nous présenter d'une manière complète la figure du héros idéalisé, devenu le type du gentilhomme espagnol, bon chrétien autant qu'amoureux fidèle et que rude guerrier. Il ne se préoccupe que de son sujet précis, il ne se propose que la mise en œuvre d'une aventure dramatique, il élimine ce qui ne s'y rattache pas directement.

Après ces diverses suppressions, nous restons en face de l'action principale réduite à elle-même. Mais il ne faudrait pas croire que toute l'invention de Corneille ait consisté seulement à dégager cette action de ce qui l'encombrait, pour nous la donner, ensuite, exactement telle qu'il la trouvait daas Guilhem de Castro. Son travail ne s'est pas borné à ce rôle tout négatif: il a aussi porté sur la mise en œuvre de l'action principale elle-même.

Deux épisodes servent, chez Guilhem de Castro, au développement de cette action : la bataille de Rodrigue contre les Maures, — et un combat singulier à la suite duquel Chimène est engagée à épouser le vainqueur. Corneille les a retenus l'un et l'autre, en leur conservant la place qu'ils avaient déjà, chez Castro, dans le progrès de l'action.

Pour le premier, même, — pour ce qui concerne du moins la place de l'épisode de l'action, et non l'épisode en lui-même, — Corneille n'a rien modifié d'important à la donnée du poète espagnol. Chez lui, comme chez Guilhem de Castro, c'est don Diègue qui, dans sa première entrevue avec son fils après le duel, lui donne l'idée d'aller combattre les Maures ; chez lui, comme chez Castro, le roi, averti de l'amour de Chimène pour le vainqueur, profite de la bataille qui vient d'avoir lieu pour éprouver Chimène en la trompant par un

faux avis de la mort de Rodrigue. Le lien avec l'action principale reste donc le même. Seulement, comme la règle des vingt-quatre heures ne donnait pas au Rodrigue de Corneille le temps d'aller lui-môme chercher les Maures chez eux pour les combattre, le poète a dû supposer que Rodrigue se borne à profiter d'une occasion qu'un heureux hasard lui fournit. L'épisode, dépendant ainsi d'une rencontre fortuite et non plus de la volonté même de Rodrigue, se trouve t dès lors moins bien amené, malgré la scène où Corneille nous a montré le roi don Fernand préoccupé d'une agression probable de la part de ces vieux ennemis de son royaume.

Mais, pour l'autre épisode, Corneille a pu suivre sa tendance naturelle vers la logique d'une action bien ordonnée. Chez Gui^hem de Castro, l'adversaire de Rodrigue se bat contre lui pour un intérêt qui ne concerne pas Chimène. Il s'agit, en réalité, d'une querelle entre la Castille et l'Aragon : le roi d'Aragon a offert à celui de Castille de trancher le différend par un combat singulier, et il a choisi pour champion un certain don Martin Gonzalès, sorte de géant que personne en Castille n'ose combattre. Rodrigue, déjà vainqueur des Maures, se présente, et se déclare contre l'Aragonnais le champion de la Castille. Dès lors, si Rodrigue est tué par lui, Chimène épousera don Martin qui l'aura vengée du meurtrier de son père. — On le voit, il s'agit ici, au fond, d'une tout autre cause que de celle de Chimène : c'est un épisode tout à fait étranger, dans son origine, à l'action principale, et ce n'est que par hasard que don Martin devient le Ghampion de Chimène. Corneille a complètement écarté cette querelle d'Etat qui était sans lien logique avec l'action de sa pièce ; il a opposé à Rodrigue un adversaire qui ne combat que pour Chimène et qui se fait son chevalier par amour pour elle : à ce don Martin qui, dans la pièce de Castro, intervient par hasard et pour soutenir, avant tout, les intérêts de l'Aragon, il substitue un don Sanche qui est rattaché à l'action principale par son amour pour Chimène, — dont le rôle est marqué dès le début de la pièce, et dont l'intervention

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est par suite toute naturelle et toute préparée. — Ainsi, non content de mettre plus d'unité dans sa pièce en dégageant à peu près Faction principale des épisodes inutiles, Corneille s'est encore attaché à mettre, autant qu'il l'a pu, plus de logique dans le développement de cette action.

Reste le fond même de l'action, c'est-à-dire la peinture des sentiments de Rodrigue et de Chimène avec la lutte qui se livre dans le cœur des deux amants entre le devoir et la passion. Cette lutte faisait partie du sujet lui-même ; elle était déjà dans Guilhem de Castro ; Corneille ne l'a pas créée, il n'a même fait qu'emprunter à son modèle le fond général des idées et des sentiments, comme il lui empruntait presque toutes les situations dans lesquelles il avait à les exprimer. Mais là encore, pourtant, il a fait œuvre d'invention personnelle, il ne s'est pas borné à une simple et passive imitation. (D'abord, Corneille s attache à mieux analyser, dans des scènes plus nombreuses et plus développées de Chimène avec Elvire ou avec l'Infante (i), les sentiments de l'héroïne à certains moments importants de la pièce, soit avant le duel qui doit ruiner son bonheur (2/, soit quand elle vient d'apprendre la victoire de Rodrigue sur les Maures (3). Il condense, du reste, certaines parties du rôle de Chimène tel qu'il le trouvait dans l'auteur espagnol. Chez celui-ci, on voit par trois fois Chimène aux pieds du roi pour lui demander justice : une première fois, aussitôt après le duel, — une seconde après la victoire sur les Maures, — et une troisième, plus tard, sans occasion particulière. La règle des vingt-quatre heures ne permettait pas à Corneille de ramener autant de fois son héroïne aux pieds de don Fernand : des démarches trop fré-

(1) Il ne s'agit ici, en fait de scènes avec l'Infante, que de celle du deuxième acte (II, 3). Voir plu9 haut, p. 43, à propos de la scène 2 du 4* acte.

(S) IV, 1. Scène avec Elvire*

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