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quentes delà part de Chimène, dans un intervalle aussi court, n'auraient pas eu pour excuse une assez légitime impatience. Corneille a donc réuni en une seule les deux dernières des trois scènes de Guilhem de Castro. Il n'y a plus chez lui que deux démarches de Chimène ; et chacune d'elles a l'avantage d'être nettement déterminée, l'une après le duel qui motive la poursuite, l'autre après la victoire qui pourrait faire craindre à Chimène la perte de sa vengeance. — Et, par cette réduction, Corneille évite la monotonie qui pouvait résulter de plaintes trop souvent reprises par Chimène et répétées sans motif nouveau.
En revanche, il créait une scène nouvelle, et des plus pathétiques, entre Rodrigue et Chimène. C'est là peut-être la plus remarquable de ses innovations. Dans Guilhem de Castro, il n'y a, pendant tout le cours de la pièce, depuis le fatal duel jusqu'au dénouement, qu'une seule entrevue entre les deux amants, — et Corneille l'a reproduite au 3 e acte de sa pièce (i). Mais il en a ajouté une autre au 5 e acte (2), qui est toute de son invention et qui n'est ni moins heureusement placée ni moins bien conduite. Dans Guilhem de Castro, quand elle sait que Rodrigue doit combattre don Martin Gonzalès, Chimène confie ses peines à Elvire : elle se désole à la pensée que si Rodrigue est tué, elle sera, selon son engagement, l'épouse de don Martin. Corneille, dans une situation analogue, a conservé l'équivalent de cette scène : il nous a montré, lui aussi, Chimène exposant à Elvire l'horreur qu'elle aurait d'être l'épouse de don Sanche ; mais auparavant, ce que n'avait pas fait 'Guilhem de Castro, il nous a montré, en présence de Rodrigue lui-même, Chimène toute tremblante de cette angoisse d'appartenir à don Sanche, et se laissant aller, dans son émotion, à dire à Rodrigue, qu'elle voit décidé à mourir, le mot qui doit lui rendre le désir de vaincre :
Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.
(4) Ut, 4.
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Cette scène rend plus forte et plus saisissante la peinture de la passion de Chimène. Chimène aura beau ensuite, en présence d'Elvire, retirer ce qu'elle a dit de trop et expliquer ses vraies résolutions : l'impression de ce ce mot lâché » subsiste en dépit de toutes les restrictions. Et pourtant cette Chimène de Corneille, qui nous laisse voir plus que celle de Castro, sa tendresse de cœur, se laissera, moins que celle de l'auteur espagnol, dominer par son amour: elle refusera jusqu'au bout d'épouser Rodrigue vainqueur. Dans Guilhem de Castro, quand Chimène, trompée par une fausse nouvelle de la mort de Rodrigue, a laissé publiquement éclater son amour , quand «ensuite l'équivoque s'est dissipée, et que Rodrigue reparait pour demander, selon son droit, la main de Chimène, Chimène se rend, elle obéit, à la fois, à son amour et à son roi. — Il y a trois ans écoulés, il est vrai, depuis la mort de son père ; chez Corneille, vingt-quatre heures ne se sont pas encore passées lorsque finit la pièce; mais aussi Chimène s'obstine dans son refus, et rien, dans ses paroles, ne laisse entendre qu'elle cédera un jour, fût-ce après trois ans. — - Ainsi l'idée du devoir, qui s'efface à la fin chez la Chimène de Guilhem de Castro, reste inflexible chez celle de Corneille ; on garde par suite, de cette dernière, l'impression d'une moralité plus pure et plus haute. Cette seule modification dans le dénouement rend l'héroïne de Corneille plus poétique et plus idéale. Elle est pour ainsi dire la compensation de la scène, inventée par Corneille, où cette même Chimène avait laissé voir à Rodrigue trop de tendresse. Ces deux innovations se corrigent admirablement l'une par l'autre : l'une donnait peut-être trop à l'amour, l'autre rétablit, et au delà, l'équilibre en faveur du devoir. Nous admirons d'autant plus l'héroïne pour le triomphe remporté sur son amour, qu'elle nous a donné d'une manière plus large la mesure de sa tendresse, — et l'on peut dire, par suite, qu'en développant à la fois dans ce rôle de Chimène et l'entrainement de l'amour et la fermeté du devoir, Corneille a exprimé plus complètement que Guilhem de Castro ce qui fait l'intérêt de ce rôle,
LE THÉÂTRE CLÀSSIQtfE. — CORNEILLE. 2**
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c'est-à-dire la lutte si pathétique du devoir et de la passion. Le rôle de Rodrigue, lui non plus, ne laisse pas tout à fait la même impression dans la pièce de Castro et dans celle de Corneille. Chez Guilhem de Castro, Rodrigue semble plus facile à consoler de la fatalité qui est venue le séparer de Chimène : il ne montre pas le sombre abattement que nous lui voyons opposer, chez Corneille, à la joie trop expansive de sou. père; forcé de s'exiler, il va guerroyer contre les Maures, à la frontière, et, dans sa route, il converse galamment avec l'Infante, — tandis que chez Corneille c'est un péril pressant, c'est la gloire de sauver l'Etat menacé, qui fait, un moment, oublier à Rodrigue son désespoir (1) ; plus loin, cherchant une nouvelle occupation à son activité, il se présente de lui-même pour soutenir les intérêts de la Castille en combattant contre le champion du roi d'Aragon, et il ne songe qu'à le vaincre, tandis que le Rodrigue de Corneille a besoin d'une sorte d'autorisation, d'un encouragement positif de Chimène, pour se décider à se défendre contre celui qu'elle a accepté comme chevalier. — En un mot, le Rodrigue de Castro semble presque aussi occupé de la guerre que de Chimène : celui de Corneille sait, au besoin, oublier son amour ; mais cet amour tient une place beaucoup plus exclusive et dans son cœur et dans sa vie.
Et cette passion, qui l'absorbe davantage, est aussi plus * respectueuse et plus délicate. Chez Guilhem de Castro, à la tin de la pièce, Rodrigue vient réclamer nettement Chimène comme sa conquête, il fait valoir son droit comme vainqueur de don Martin : le Rodrigue de Corneille, lui, s'en remet à la libre volonté de Chimène. Loin de demander au roi de la contraindre en vertu de la loi du combat, il renonce de lui-même au bénéfice de cette loi. Comme Chimène, Rodrigue montre, dans ce dévouement, plus de délicatesse et de noblesse chez
(1) On voit qu'il y a, au point de vue de la peinture de l'amour de Rodrigue, une compensation au défaut (signalé plus haut), qui résulte de la manière un peu arbitraire dont Corneille a fait intervenir les Maures dans sa pièce.
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Corneille que chez Guilhem de Castro : et il avait besoin d'être ainsi élevé au-dessus du Rodrigue espagnol pour rester digne de la Chimène de Corneille.
La pièce de Guilhem de Castro a donc subi, en passant par Corneille, d'assez importantes modifications, pour la conception générale du sujet, pour la conduite de l'action, enfin pour le développement des caractères principaux. — Et, même pour les scènes qu'il emprunte simplement à l'auteur espagnol, Corneille les modifie encore dans un sens conforme aux tendances générales qui triomphèrent, grâce à lui, dans le système classique. Son travail de concentration, par exemple, porte sur la mise en œuvre des épisodes comme sur l'ensemble même de l'action.
Il retient dans sa pièce la bataille de Rodrigue contre les Maures, mais il ne procède pas, pour nous en donner l'impression, de la même manière que Guilhem de Castro. Celui-ci nous conduit d'abord sur le théâtre même de la bataille pour nous en faire voir certains aspects: il nous montre directement en scène Rodrigue combattant d'abord un des rois Maures, puis se mettant à la poursuite des autres rois ; il fait raconter alors la suite de la bataille par un berger qui la regarde du haut d'un arbre ; plus loin, il introduit en scène un des rois Maures prisonniers, Almanzor, qui vient en personne devant le roi apporter avec sa soumission la nouvelle de sa défaite ; enfin, quand Rodrigue se présente à son tour devant le roi, on voit Almanzor lui-même lui rendre hommage en le nommant son Cid. — Chez Corneille, le tableau même de la bataille ne subsistera pas: la scène française n'admet guère de tels spectacles ; le roi maure ne paraîtra plus ni sur le champ de bataille ni devant le roi : à quoi bon ce personnage épisodique ? On ne l'entendra donc plus honorer lui-même la vaillance du Cid: Corneille retiendra ce détail (1), mais sans le
(4) Cf. IV, 3. Ils t'ont nommé tous deux leur Cid en ma présence.
mettre en scène directement. Que restera-t-il donc? Un récit, — un simple récit, mais nous n'y perdrons rien ; car le récit n'est plus fait par un pâtre, vulgaire et prudent spectateur du combat, il est fait par le vainqueur lui-même en présence du roi, — et la poésie, le souffle héroïque de ce récit nous donneront l'impression de la bataille et de la valeur de Rodrigue, mieux que n'auraient pu le faire tous les cliquetis d'armes et tous les coups d'épée retentissant devant nous sur là scène.
Ainsi Corneille élimine les personnages purement épisodiques, que l'auteur espagnol se plaisait à nous présenter, comme cet Almanzor prisonnier du Cid; il élimine tout le décor pompeux, tout l'étalage pittoresque de la mise en scène. Il atténue aussi le mouvement extérieur qu'avaient souvent certaines scènes de son modèle. Il ne fait pas éclater, comme Castro, la querelle du comte et de don Diègue, au milieu même du conseil où le roi vient de désigner le gouverneur de son fils; il ne nous montre pas le comte souffletant don Diègue en présence du roi et se retirant ensuite, l'épée haute, à travers les gardes impuissants à l'arrêter; il détache, il isole la querelle de ce cadre si animé; il nous montre les deux rivaux seuls en présence l'un de l'autre, et il ne compte, pour nous captiver, que sur la progression menaçante de la dispute qui s'échauffe ; il isole également, sous la forme d'un monologue, la plainte de don Diègue outragé, cette plainte qui, dans l'auteur espagnol, s'exhalait immédiatement devant tous les témoins de l'injure.
Il atténue enfin, dans ce qu'elle avait parfois de trop brutal, l'énergie sauvage de certaines parties du drame espagnol. Chez lui, Ghimène et don Diègue, quand ils se rencontrent devant le roi, l'une pour accuser, l'autre pour défendre Rodrigue, ne nous apparaissent plus, l'une tenant à la main un mouchoir teint du sang de son père, l'autre ayant le visage couvert de ce même sang dont il s'est lavé pour effacer la trace du soufflet. — Ces brutalités, quand il ne les supprime pas simplement, il en conserve pour ainsi dire un équivalent purement intellectuel. Ainsi, chez Guilhem de Castro, lorsque don Diègue souffleté se cher-
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che un vengeur, il mord fortement la main de Rodrigue pour réprouver, et son fils lui répond: « Père, làchez-moi, à la malheure! à la malhéure, père, lâchez-moi; si vous n'étiez pas mon père, je vous aurais donné un soufflet. » Cette épreuve, si violemment matérielle, avec la réplique qu'elle provoque, est transposée par Corneille de la manière suivante :
Rodrigue, as-tu du cœur ? — Tout autre que mon père L'éprouverait sur l'heure.
Et Corneille avait besoin de ces atténuations pour ne pas rompre l'hartnonie de son œuvre. Déjà, dans le drame espagnol, certaines choses paraissent un peu trop fortes, et l'auteur semble les avoir parfois empruntées un peu aveuglément aux vieilles romances, sans se soucier assez de les concilier avec le ton général de sa pièce : elles eussent fait dans la pièce française une disparate encore plus choquante, à côté de ce Rodrigue et de cette Chimène que Corneille n'a empruntés à Guilhem de Castro que pour les élever d'un degré dans l'idéal.
En résumé, mettre plus d'unité, plus de logique (1), plus d'harmonie dans le drame, — plus de délicatesse et d'idéal dans la conception des personnages principaux, — remplacer la pittoresque variété, la fantaisie brillante de la pièce espagnole, par des qualités plus sévères, le mouvement extérieur du spectacle par le mouvement intérieur d'une analyse morale plus profondément et poussée plus rigoureusement conduite, — concentrer ainsi l'émotion et la rendre plus intense, — voilà quelle a été l'œuvre personnelle de Corneille ; voilà ce
,(1) S»uf les réserve» faites pour ce qui concerne l'épisode des Maures,. (Cf. p. 57-58.)
qui fait qu'il reste original dans son imitation de Guilhem de Castro. — A tout cela, du reste, il faut ajouter la création d'un style tragique que son génie seul lui a fait trouver, dont Guilhem de Castro, en sa langue étrangère, ne lui offrait ni l'équivalent ni le modèle, et qui contribue puissamment à donner aux situations tout leur relief, aux sentiments toute leur beauté, à l'idée morale toute son austère noblesse.