CHAPITRE II
LES PERSONNAGES
La première fois qu'Horace parait en scène (1), il est déjà le champion élu de Rome, et il soutient dignement l'honneur de ce choix. Il est fier de représenter sa patrie, il est heureux d'avoir à combattre pour elle, il est résolu à la faire triompher ou à mourir (2). Son patriotisme se montre ici plein de fermeté et d'ardeur, mais simple et vrai, sans bravade et sans excès. Il y a bien, déjà, quelque raideur dans le ton un peu hautain sur lequel il répond aux courtoises félicitations de Curiace : mais la gravité un peu solennelle de son accent s'explique assez par le sentiment qu'il a de l'importance de sa mission : il ne s'agit pas de lui, mais de Rome dont le sort est entre ses mains. Risquer sa vie avec courage, il est toujours sûr de le faire ; mais saura-t-il donner la victoire à sa patrie qui s'est fiée à lui ? Voilà ce qui le préoccupe, voilà ce qui le fait parler un moment de lui-même avec une modestie très sincère ici (3), mais qui n'est pas dans son caractère habituel et que nous ne retrouverons plus guère chez lui. — En somme, notre première impression lui est sympathique : il ne se doute pas
(2) mon âme ravie
Remplira son attente, ou quittera la vie.
43) Loin de trembler pour Albe, il vous faut plaindre Rome,
Voyant ceux qu'elle oublie et les trois qu'elle nomme...
encore qu'il aura les Curiaces à combattre, il est tout naturel qu'il n'ait pas d'autre souci que celui de sa patrie et de sa propre gloire, et on l'applaudit quand on l'entend répondre à Curiace avec un étonnement que l'on sent absolument sincèreet qui se traduit par un cri de l'àme presque touchant :
Quoi ! tous me pleureriez mourant pour mon pays !...
Son attitude est ici simple et belle: elle n'a rien d'extraordinaire encore : lui-même le déclare plus loin :
Combattre un ennemi pour le salut de tous,
Et contre un inconnu s'exposer seul aux coups,
D'une simple vertu c'est 1 effet ordinaire :
Mille déjà l'ont fait, mille pourraient le faire. . . (II, 3.)
Mais Corneille veut l'élever plus haut, — et c'est pour mieux faire sentir cette gradation qu'il a décomposé en deux parties/ successives la nouvelle du choix des Horaces et des Curiaces.. La vertu d'Horace n'a rien d'exceptionnel d'abord, parce que la situation elle-même n'a rien encore d'exceptionnel : mais la situation devient extraordinaire, la vertu du héros va pouvoir, elle aussi, se montrer telle. Il croyait d'abord avoir à combattre pour Rome contre des Albains quelconques : il sait maintenant que ses adversaires seront les Curiaces. Sans reculer devant cette considération, il pourrait du moins s'en affliger, — et c'est ce que fait Curiace son beau-frère : Horace, lui, ne s'en émeut point (i).
Il ne s'en émeut point; il s'en réjouit plutôt (2), parce que le témoignage de dévouement qu'il peut donner à sa patrie sera ainsi plus absolu, parce que son cœur doit appartenir tout entier à Rome, et que faire place au moindre regret à cause des adversaires que Rome lui impose, ce serait dérober
(i) Je l'envisage entier (notre malheur), mais je n'en frémis point. (2) Avec une allégresse aussi pleine et sincère
Que j'épousai la sœur, je combattrai le frire...
à la patrie quelque chose de l'empire exclusif qu'elle doit avoir sur son âme, sur ses sentiments, sur tout son être. — Il doit, pense-t-il, être heureux de combattre pour Rome, et il doit l'être de toute façon, que ses adversaires soient des inconnus ou des parents (i) ; il l'était avant de savoir qu'il aurait les Curiaces à combattre, il doit l'être encore maintenant qu'il le sait : se laisser détourner, par des considérations quelconques, de la joie légitime de servir sa patrie, c'est reconnaître qu'il y a quelque chose qui peut compter encore à côté de la patrie, quelque chose de sacré, de respectable, d'important même à côté d'elle : et admettre cela, c'est, dans la pensée d'Horace, oublier le devoir qui lie le citoyen envers son pays (2).
Il y a incontestablement quelque chose de grand dans cette attitude d'Horace: c'est re xaltation farouche de son patr iotisme. Parce qu'Albe a nom mé l^ g C" 1 *'*^, H *" dit qu'il j\p. doit plus les conn aî tre ; p a rce qu e Rome 4ui co mm a nde de les c ombattre, il se dit qu'il doit oublier tous les Jiens qui les unissent à lui . La patrie, la patrie seule, aimée et servie d'une manière exclusive, — l'amour qu'on a pour elle arrivant non pas seulement à dominer, mais à étouffer tous les autres sentiments : voilà ce que représente Horace. Les ennemis de Rome sont, du même coup, les siens, fussent-ils ses parents les plus proches. — C'est par là que Corneille peut nous faire admirer le caractère de son héros, comme il le fait admirer, dans la pièce même, par Curiace qui, sans la moindre intention d'ironie, s'écrie en face de « cette âpre vertu » :
Souffrez que je l'admire, et ne l'imite point. (Il, 3.)
En réalité, pourtant, elle commande l'étonnement plus encore qu'une entière admiration. Elle s'élève trop vite et
(1) Contre qui que ce soit que mon pays m'emploie, J'accepte aveuglément celle gloire avec joie...
(2) Qui, près de le servir (le pays), considère autre chose, A faire ce qu'il doit lâchement se dispose.
trop aisément à une hauteur trop inaccessible. Son excès même lui fait tort. Horace fait trop facilement abstraction des liens de famille pour avoir beaucoup de mérite à les sacrifier ; il se met trop en dehors de l'humanité pour avoir beaucoup de mérite à s'élever au-dessus d'elle. Il a cru qu'il fallait être insensible pour être vraiment grand, — et cette insensibilité même fait tort à sa grandeur.
Cette vertu, déjà assez inhumaine, n'est pourtant pas le dernier terme auquel s'arrête le patriotisme exclusif du jeune Horace. Après le combat, après la victoire, quand Rome a triomphé grâce à lui, il rencontre sa sœur qui regrette, en pleurant, Curiace, — et il la tue.
Pour en arriver là, Horace n'a qu'à pousser à bout la logique de son caractère et de son principe. Il revient du combat, triomphant, glorieux, et il trouve Camille qui pleure. — Pleurer ! dans un pareil moment ! Mais Rome est victorieuse, les larmes sont interdites il). — Tout à l'heure la joie de servir sa patrie lui paraissait, pour lui-même, devoir exclure tout autre sentiment (2) : exclusive aussi de tout regret doit être maintenant la joie du triomphe de Rome. — Il suppose du moins que Camille ne peut pleurer que ses frères morts (3), — - car, pour Curiace, l'idée ne lui en vient même pas ; — mais ses frères sont vengés, il n'y a plus de raison pour les pleurer. Alors Camille s'explique : c'est pour Curiace qu'elle pleure, — et la chose parait d'abord à Horace si inconcevable qu'il s'en étonne, très sincèrement (4). L'étonnement se change bientôt en indignation (5). Ce qui l'indigne, surtout, c'est que Camille, en regrettant la mort de Curiace, semble regretter par là même la victoire de Rome : elle met donc son amour au-dessus de l'intérêt de sa patrie ? Loin de pleurer cette
(1) Rome n'en veut point voir après de tels exploits... (IV, 5.)
(2) Celle (la joie) de recevoir de tels commandements Doit étouffer en nous tous autres sentiments... (II, 3.)
(3) Et nos deux frères morts dans le malheur des armes... etc. (IV, 5.,
(4) Que dis-tu, malheureuse ?
(5) d'une indigne sœur insupportable audace !...
mort, elle devrait l'aimer (i), puisque la mort de Curiace était la condition du triomphe de Rome. — Et c'est justement quand Camille montre en effet que Rome victorieuse n'est rien pour elle au prix de Curiace perdu, quand elle souhaite la ruine de cette Rome à laquelle Horace a sacrifié son amant, quand elle maudit sa patrie faute de pouvoir la détruire ellemême, — c'est alors qu'Horace (2), voyant dans sa sœur un monstre à exterminer, lui donne le coup mortel.
Il faut bien le remarquer : Horace n'agit ici que comme vengeur de sa patrie outragée ^3). Il supporte les injures, les imprécations qui ne s'adressent qu'à lui-même (4), — il ne peut souffrir celles qui atteignent Rome. Il immole Camille à ses convictions patriotiques. Il y a dans son action l'intolérance d'un patriotisme qui lui fait voir, dans le meurtre de sa sœur, un acte de justice (5). II a cru agir en justicier, il ne saurait se repentir de son action : il ne s'en repent pas, en effet, — et, de même que Rodrigue, quand il a tué le comte de Gormas, vient dire à Chimène « qu'il le ferait encor, s'il avait à le faire (6) », — lui, Horace, déclare gravement qu'il a cru devoir à sa patrie le sang de Camille (7).
Au point de vue dramatique, l'intolérance d'une conviction sincère peut être belle : elle n'est guère, ici, que révoltante, parce que le patriotisme d'Horace ne se montre que dans une occasion indigne de lui. — Qu'Horace trouve sa sœur coupable de regretter Curiace , cela est bien dans son caractère ; il est regrettable ? pour lui-même , qu'il
(1) Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur, Et préfère du moins au souvenir d'un homme
Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome. (IV, 5.)
(2) Et ce souhait impie, encore qu'impuissant,
Est un monstre qu'on doit étouffer en naissant. (IV, 6.)
(3) Qui maudit son pays renonce à sa famille... (IV, 6.) Le seul amour de Rome a sa main animée. (V, 3.)
(4) Puissent tant de malheurs accompagner ta vie... etc. (IV, 5.)
(5) Que venez-vous de faire ? — Un acte de justice. (IV, 6.) <6) Le Cid, IU, 4.
<7) Disposez de mon sang, les lois vous en font maître :
J'ai cru devoir le sien aux lieux qui m'ont vu naître. (V, 1 .)
en arrive à la tuer. C'est ainsi que le vieil Horace juge cette action :
Je ne plains point Camille : elle était criminelle ; . Je me tiens plus à plaindre, et je te plains plus qu'elle : Moi, d'avoir mis au jour un cœur si peu romain ; Toi, d avoir par sa mort déshonoré ta main. (Y, 1.)
Mais, d'autre part, s'il ne la tue pas, s'il ne donne pas cette sanction tragique à sa colère, il ne restera de sa part qu'un emportement enfantin, légèrement comique, contre une femme qui pleure et qui crie, et que, dit Voltaire (1), « il fallait laisser crier et pleurer. » Ce qui manque ici à Horace, c'est une matière assez belle pour l'affirmation de son farouche patriotisme. Le vieil Horace lui-même voulant tuer son fils pour avoir fui, — Brutus envoyant à la mort ses enfants qui conspirent contre la patrie, — Manlius même condamnant au dernier supplice son fils, vainqueur, pour une infraction à la -discipline militaire, — cela peut être grand : le jeune Horace tuant une femme, sa sœur, pour de simples paroles, ce n'est que brutal.
Et pourtant Corneille a fait tout ce qui était possible pour nous faire accepter, malgré tout, cette action sauvage. Elle est suffisamment expliquée par la logique du caractère d'Horace; elle est admirablement préparée, aussi, par le développement même de la scène dont elle est la conclusion; elle apparaît, presque naturelle, au bout de ce dialogue d'une si menaçante gradation. Horace ne tue pas sa sœur parce qu'elle pleure, il la tue parce qu'elle maudit (2); et Corneille aurait pu insister, s'il l'avait voulu (3), sur l'importance qu'a-
(1) Commentaire, IV, 5.
(2) Et ce souhait impie, encore qu'impuissant,
Est un monstre qu'il faut étouffer en naissant. (IV, 6.) <(3) Aimer nos ennemis avec idolâtrie,
De rage en leur trépas maudire la patrie,
Souhaiter à l'Etat un malheur infini,
C'est ce qu'on nomme crime, et ce qu'il a puni. (V, 3.)
yait aux yeux des anciens tout souhait de malheur, toute parole de mauvais augure. Il a du moins donné aux imprécations de Camille toute la violence qu'elles pouvaient avoif, pour mieux nous faire admettre l'exaspération du jeune Horace.
i II-
On peut, en résumé, distinguer trois degrés dans le développement du rôle d'Horace: Horace champion de Rome, mais ignorant encore quels seront ses adversaires; — Horace voyant dans Curiace l'ennemi qu'il devra combattre; — enfin Horace meurtrier de Camille. -— Et l'impression qu'il provoque chez nous se modifie à chacun de ces trois moments, ou plutôt se précise à mesure que le héros se révèle à nous dans la gradation de son rude patriotisme : au début, il a notre sympathie, et nous sommes tout prêts à lui accorder notre admiration ; au deuxième moment, il perd à peu près la sympathie, et l'admiration hésite devan.t lui; au troisième, l'admiration même se détourne de lui. — Quelle que soit d'ailleurs notre impression, il s'impose à nous toujours, par le relief vigoureux de son caractère, brutal sans doute, mais énergique et absolu; il ne cesse pas d'être intéressant, au point de vue psychologique du moins (1), par le développement, par les excès même de son âpre patriotisme.
Est-ce arbitrairement, par un pur caprice — qui, du reste était toujours dans son droit de poète, — que Corneille a composé ainsi ce caractère ? — Tite-Live ne le lui offrait pas tout tracé, mais il lui fournissait déjà autre chose qu'un simple nom. Il lui donnait un personnage déjà suffisamment caractérisé par deux ou trois actions, deux ou trois paroles significatives : sa farouche bravade sur le terrain du combat, au moment d'immoler le dernier des Curiaces ; puis sa conduite
0) Sinon toujours au sens dramatique du mot c intéressant » appliqué au héro* d'une pièce.
HORAGK 95
féroce envers sa sœur qui, dans le texte latin, se bornait à pleurer, — Flebiliter nomine sponsum mortuum appelions (i) , — avec le cri impitoyable dont il accompagne son action : Sic eat, quœcumque Romana lugebit hostem (2). Corneille a composé le caractère d'Horace d'après ces indications assez décisives. Du moment qu'il voulait mettre en scène ce personnage qui en arrive ainsi à tuer sa sœur, et qu'il voulait en môme temps nous faire admirer en lui, aussi longtemps que possible du moins, le héros sauveur de Rome, il était naturellement conduit à lui donner, comme il Ta fait, un patriotisme exclusif et ombrageux, s'exaltant jusqu'à anéantir tout autre sentiment.
Tel qu'il est, le jeune Horace applique à son patriotisme la raideur d'une discipline toute romaine. On imagine ainsi quelque légionnaire de Rome, à la tête étroite et dure, exécutant, comme une machine, les ordres d'un centurion. Et tant pis pour ceux qu'il trouve sur son chemin : '
Rome a choisi mon bras, je n'examine rien !
Curiace est là devant lui, et voudrait obtenir de lui, avant d'aller sur le terrain du combat, quelques paroles qui répondent à l'émotion qu'il ressent :
Albe vous a nommé, je ne vous connais plus !
Sa sœur verse des larmes, parce que son fiancé est mort :
Rome n'en veut point voir après de tels exploits !
Voyez-le devant son père, devant le roi, devant ceux qui ont
(1) Appelant, en pleurant, par son nom son fiance mort.
(3) Qu'ainsi meure toute Romaine qui pleure un ennemi do Rome I
sur lui une autorité légale : son attitude est celle d'une obéissance passive, qui ne manque d'ailleurs pas de grandeur de la part de ce fier guerrier. II a cru faire un acte de justice en immolant sa sœur, mais il est tout prêt à s'incliner s'ils en jugent autrement. Lui qui se faisait, devant Camille, l'impitoyable vengeur de Rome offensée, il abdique tout son droit -devant le droit supérieur de son père et du roi :
Disposez de mon sang, les lois vous en font maître, (V, I) ndit-ii à l'un, — et à l'autre :
A quoi bon me défendre?
Vous savez Faction, vous la venez d'entendre. Ce que vous en croyez me doit être une loi. (V, 2.)
Aime-t-il son père ? C'est possible : on n'en sait rten; il voit surtout en lui le chef de famille investi par la loi, sur ses •enfants, d'un pouvoir absolu. Il y a pourtant une créature qu'il aime réellement, à n'en pas douter : c'est sa femme, Sabine. Elle seule parvient à le troubler dans la parfaite sécurité de son inflexible vertu : elle seule lui arrache une fois un cri d'émotion (1) ; elle seule obtient de lui quelques paroles aimantes et attendries (2); à elle il permet un langage (3) qu'il trouverait criminel dans la bouche de Camille ; devant elle il ne sait que la supplier doucement (4) de ne point ébranler sa vertu. Cet attachement pour la femme qu'il a épousée n'a rien d'étrange dans cette àme naïve. Le jeune Horace subit comme une fatalité ce pouvoir que le ciel a -donné sur lui à cette femme (5) ; mais, en soldat discipliné, il
(1) ma femme! (II, 6.)
(S) Je t'aime, et je connais la douleur qui te presse... etc. (IV, 7.)
(3) Prenons part en public aux victoires publiques,
Pleurons dans la maison nos malheurs domestiques... etc. (IV, 7.)
(4) Aime assez ton mari pour n'en triompher point... (II, G.) Cf. encore IV, 7. '(•>) Quelle injustice aux dieux d'abandonner aux femmes
Un empire si grand sur les plus belles âmes !... (IV, 7.)
sait toujours se dérober à temps à l'influence amollissante de ce charme trop puissant : quand il se sent trop attendrir, il renvoie Sabine, ou il s'enfuit lui-même : c'est là tout son rôle vis-à-vis d'elle :
Rien ne me saurait plus garantir que la fuite, (IV, 7.)
dit-il; cela a presque l'air d'un madrigal, ce n'est que l'expression sincère de sa crainte instinctive devant Sabine. — ■ Et tout cela ne ferait guère du jeune Horace qu'un être un peu stupide et borné, si cette raideur même n'avait pour principe un grand et noble sentiment, si dans ce cœur étroit et dur le patriotisme ne mettait une flamme : cette âme, d'une sensibilité si élémentaire, est capable d'une émotion généreuse et pénétrante quand il s'agit de servir la patrie et de mourir pour elle.
Il y a pourtant quelque chose d'autre encore dans l'Horace de Corneille. Le soldat romain, fait de patriotisme et de discipline, n'est pas tout en lui : Corneille a compliqué ce caractère d'un élément qui est la marque particulière du héros cornélien. A côté de l'idée de la ,patrie, il a mis chez Horace le souci personnel de sa gloire.
Quand Horace se réjouit d'avoir à combattre contre les Curiaces ses parents, il ne s'en réjouit pas seulement parce que Rome, pense-t-il, le lui commande : — Rome gagne-t-elle quelque chose à ce qu'il ait à triompher des Curiaces, au lieu d'avoir à triompher de n'importe quels Albains ? Non : lui seul y gagne, en définitive. Il y gagnera d'avoir eu à faire preuve d'une vertu plus rare en combattant contre des parents : sa gloire en^sera plus belle (1). Et il se félicite de i'oc-
<1) Voir la tirade : Le sort qui de l'honneur nous ouvre la barrière... etc. (II, 3.) LE THEATRE CLASSIQUE. — COKNEILLE. 3**
casion qui lui est donnée de mieux montrer son grand cœur. — C'est donc au moins autant l'idée de sa propre gloire que celle de la patrie qui L'anime. Il y a beaucoup d'égoïsme dans son attitude. Seulement, ce qui lui permet d'étaler comme une belle chose cet égoïsme, ce qui lui permet d'en tirer vanité, c'est qu'il peut le présenter comme un sentiment patriotique. Et ce qui nous choque en cela, ce n'est pas le souci, très légitime en principe, qu'il peut avoir de sa propre gloire, c'est l'égoïsme avec lequel il s'en préoccupe. Il n'a pas créé, il est vrai, l'occasion qui lui est offerte, mais enfin il l'accueille avec un peu trop d'empressement. Les affections de famille, il les supprime trop aisément dans son âme pour qu'on puisse penser qu'il les ressentait véritablement, — il reste quelque chose de choquant à le voir spéculer sur ces sentiments naturels et légitimes, qu'il n'éprouve guère, mais que d'autres éprouvent, — pour s'en faire le piédestal d'une gloire inaccessible.
Ici, du moins, l'idée de la gloire personnelle se confond, dans ses effets, avec l'idée de la patrie : à la fin de la pièce, elle s'en distingue et reste seule. — Accusé pour le meurtre de Camille, Horace ne se défend pas (1). Et il ne se tait pas seulement par esprit de discipline, parce qu'il est prêt à mourir si on le condamne. Corneille, sans doute pour nous le faire admirer davantage, a jugé à propos de lui prêter un dédain transcendant de la vie. Ce dédain, du moins, Horace se bornerat-ii à l'affirmer, sans phrase, comme une naturelle et généreuse insouciance à l'égard de la mort ? Non : Horace veut mourir, dans l'intérêt de sa gloire, parce qu'il a peur de ne pouvoir soutenir dans la suite l'éclat de sa haute renommée. Vraiment, on croirait que c'est là une ironie, si un tel personnage en était capable. Comme l'Horace de Tite Live est plus naturel dans cette occasion ! Il mourra courageusement, lui aussi, s'il le faut, et il fait admirer à tout le peuple la tranquille
(1) A quoi bon mcdôfendrc ?... etc.
Sire, prononcez donc, je suis prêt d'obéir. (V, 2.)
intrépidité de son attitude (i) ; mais il tient naïvement à la vie, il use, pour se la conserver, de tous les moyens que la loi met à sa disposition, il en appelle au peuple de la sentence des duumvirs. — Corneille a peut-être pensé qu'après le meurtre de Camille, pour nous réconcilier avec ce personnage qui sacrifie si facilement la vie des autres, il convenait de lui attribuer à lui-même une complète insouciance à l'égard de la sienne ; mais les raisonnements de dilettante qu'il prête au jeune Horace ne sont guère faits pour lui rendre notre sympathie Celui qui tient un pareil langage, ce n'est plus le soldat romain, simple et brutal dans son patriotisme, c'est un héros cornélien, qui prend plaisir à nous étonner, qui raisonne d'ailleurs fort justement sur son rôle, qui sait qu'aux grands cœurs, pour se montrer tout entiers, il faut des occasions extraordinaires, que de ces occasions-là le sort lui en a fourni une (deux peut-être, car peut-être compte-t-il aussi le meurtre de Camille), mais qu'elles sont bien rares en somme et qu'il n'est pas sûr d'en retrouver (2). C'est là en effet un raisonnement applicable à bien des personnages de Corneille : se révéler superbement à la faveur de quelque situation extraordinaire, donner ainsi leur pleine mesure, puis disparaître, comme si l'atmosphère leur manquait, — car ils cessent d'être à l'aise dans les situations ordinaires de la vie. C'est un raisonnement que Corneille peut-être a dû se faire plus d'une fois à lui-même, dans l'impuissance sans doute ressentie de trouver, d'imaginer, de renouveler sans cesse des situations favorables aux héros qu'il concevait. — Mais tout cela est bien raffiné pour le jeune Horace. Il songe trop à sa gloire, pas assez à sa patrie : sa patrie, il pourrait encore la servir, qu'importe que ce soit dans de moins éclatantes occasions ? Dire, comme il fait, qu'il veut s'immoler à sa gloire (3), alors
(1) « Non tulit populus nec patris lacrymas nec ipsius parem in omni periculù animum : absolveruntque admiratione m agis virlutis quara jure causse. » (i) Sire, c'est rarement qu'il s'offre une matière
A montrer d'un grand cœur la vertu tout entière... etc. (V, 2.) (3) Permettez, ô grand roi, que de ce bras vainqueur Je m'immole à ma gloire... (V, 2.;
qu'il devrait vouloir se conserver pour Rome (il, c'est nous laisser croire que, décidément, chez lui, le souci égoïste de sa renommée passe avant l'amour désintéressé de sa patrie.
Ainsi, dans le jeune Horace, le héros cornélien trop soucieux de sa propre gloire fait tort au patriote romain. Sans cette préoccupation de sa gloire (2), il resterait une âme brutale et dure, mais simple et naïve, et il y gagnerait dans l'impression qu'il produit sur nous. On pourrait lui reprocher de l'inhumanité, mais non pas un froid égoïsme. Il demeurerait simplement, et non sans grandeur, malgré son crime, le représentant d'un patriotisme farouche, exclusif et absolu.
CUKIACB.
Curiace représente un patriotisme plus humain, mais non moins pur que celui du jeune Horace. Aussi éprouvons-nous pour lui une sympathie que nous ne ressentons guère pour l'autre. Il y a une certaine analogie entre sa situation et celle de Rodrigue : il est loin d'être, comme le Cid, le héros toujours triomphant de la pièce où il figure, mais il représente comme lui le conûit pathétique du devoir et de la passion. Il aime Camille, avec l'aveu de son père (3), et depuis deux ans (4) il est séparé d'elle : tout en déplorant cette triste guerre, il a toujours fait, à l'armée, son devoir en homme de cœur (5). Enfin la paix est conclue : il peut aller retrouver sa fiancée; il ne reste plus qu'à régler par un combat de trois contre trois le sort des deux villes; il est loin de se douter qu'il sera un des champions
(4) Comme le lui diront son père et le roi Tulle. (V, 3.)
(2) Elle ne se marque guère que dans deux tirades de son rôle : II, 3. Le sort qui de l'honneur nous ouvre la barrière... et V, 2. Sire, c'est rarement qu'il s'offre une matière...
(3) Cf. I, 2, 3.
(4) Cf. I, 1. Ne trouve point d'absent aimable aprè» deux ans. <5) Cf. 1,3. Tant qu'a duré la guerre, etc.
CURIAGB iOi
d'Albe ; il ne songe qu'à la possibilité de son union prochaine avec Camille (i>, car le combat, quelle qu'en soit l'issue, fondra les deux peuples en un seul (2). — Alors, de même que Rodrigue, au moment même où va se conclure son mariage avec Chimèae, se voit appelé à venger contre le père de Chimène l'honneur outragé du sien, Curiace, au moment où il croyait, lui aussi, toucher au bonheur, se voit désigné pour combattre, au nom d'Albe sa patrie, contre les frères de Camille.
Dans de semblables circonstances, Rodrigue a un moment d'hésitation : Curiace n'hésite même pas. La lutte n'existe pas, à proprement parler, dans son cœur, entre le devoir et l'amour : le devoir l'emporte aussitôt. Grave et triste, mais résolu, Curiace répond, sans balancer, au soldat albain qui lui apporte la nouvelle :
Dis-lui [au dictateur] que l'amitié, l'alliance et l'amour
Ne pourront empêcher que les trois Curiaces
Ne servent leur pays contre les trois Horaces. (II, 2.)
Et pourtant, moins heureux que Rodrigue, — car Chimène elle-même ne voudrait pas détourner son amant de la voie où l'honneur l'appelle (3), — Curiace est obligé de soutenir les efforts, les prières, les larmes de Camille, qui, peu soucieuse de tout ce qui n'est pas son amour, voudrait lui voir décliner le fuoeste honneur de servir sa patrie. Mais Curiace, malgré tout son amour, repousse avec énergie une pareille proposition: puisque sa patrie a compté sur lui, il se croirait déshonoré de renvoyer à un autre le soin de la servir, et il répond nettement aux instances de Camille :
Avant que d'être à vous, je suis à mon pays. (II, 5.)
Ainsi, dans ses actes, le devoir est souverain : Curiace agit
(!) Cf. I, 3, fin.
(2) Cf. H, 4. Comme si je vivais, achevez l'hyménée, i
dit Horace à Camille. ,
(3» Cf. le Cid, II, 3 ; HI, 4.
comme s'il n'aimait point ; on ne sent la force de l'amour qu'au déchirement de cœur que lui coûte l'accomplissement de son devoir (1).
Ce n'est pas seulement l'amour de Camille qui lui rend ce devoir cruel. Curiace est un cœur tendre et bon, largement ouvert aux affections de famille, aux sentiments d'amitié. Il est profondément sensible à la douleur de voir briser tous ces liens si doux.
La seule nouvelle que les Horaces sont les champions de Rome, — alors qu'il ne soupçonne pas encore la mission semblable qui l'attend, — provoque déjà chez lui une lutte cruelle entre l'intérêt d'Albe et son amitié pour les Horaces. Il aime Horace comme parent et comme ami (2) : il souffre à la pensée qu'il ne peut désirer le triomphe de sa patrie sans vouloir, par là même, la mort des Horaces (3). — Que sera-ce donc lorsqu'il saura qu'il a lui-même à poursuivre, au prix de leur sang, ce triomphe de la patrie?
Que désormais le ciel, les enfers et la terre
Unissent leurs fureurs à nous faire la guerre ;
Que les hommes, les dieux, les démons et le sort,
Préparent contre nous un général effort :
Je. mets à faire pis, en l'état où nous sommes,
Le sort, et les démons, et les dieux, et les hommes... (II, 3.;
Il n'y a point de vaine déclamation dans ces vers-là : ils répondent à l'immense consternation qui remplit i'àme de Curiace. II sait bien que l'honneur est grand (4), qu'il y a, dans l'occasion que lui offre le sort, la matière d'une vertu
(1) Cf. II, 5.
(3) On perd tout quand on perdun ami si fidèle. (II, 1.)
(3) Dures extrémités de voir Albe asservie
Ou sa victoire au prix d'une si chère vie... (II, 1.)
(4) Il est vrai que nos noms ne sauraient plus périr... etc. (II, 3.)