‹ Corneille: études sur le théâtre classiqueChapitre 36 sur 134 · CURIACE · texte numérisé non relu

CURIACE

bien rare ; mais une telle renommée lui parait trop chèrement achetée, par le sacrifice qu'elle exige des plus douces affections de son cœur. Et il faut, pour le soutenir, non pas le sentiment de cette gloire immortelle à acquérir qui réjouit Horace, et à laquelle Curiace renoncerait volontiers (i), mais le sentiment grave et désintéressé de ce qu'il doit à son pays.

Car il fera, malgré tout, stoïquement son devoir. Tout'ce que le patriotisme commande, il le fait absolument comme Horace. Comme lui, il a accepté, sans balancer, la mission de combattre pour sa patrie (2) ; comme lui, il compte soutenir vaillamment l'intérêt de sa ville (3) ; comme lui, au milieu des deux armées mutinées pour empêcher un combat odieux, il s'offensera de cette pitié, et refusera de renoncer à son triste honneur (4) ; comme lui, il luttera bravement à l'heure décisive; et, si le destin contraire ne lui permet pas de faire triompher Albe, il la défendra du moins jusqu'au dernier soupir, il mourra courageusement (5), les armes à la main, sur le terrain du combat. — Seulement, tandis qu'Horace est tout entier à la* joie de servir sa patrie, Curiace ressent une profonde douleur d'avoir à combattre contre des parents aimés. Il jie met pas, comme Horace, son honneur, — il ne fait pas consister, comme lui, le patriotisme à étouffer dans son cœur tous les autres sentiments humains. Il n'en a que plus de mérite à remplir tout son devoir : le sacrifice qu'il lui fait, étant moins absolu, nous apparait aussi comme plus réel.

Et son patriotisme, aussi, est peut-être plus pur, car il est plus désintéressé. Curiace n'y mêle pas, comme Horace, la

ii) L'obscurité vaut mieux que tant de renommée... {II, 3.) (il Cf. Il, 2.

(3) Et puisque par ce choix Albe montre en effet Qu'elle m'estime autant que Rome vous a fait, Je crois faire pour elle autant que vous pour Rome. (II, 3.) (4 Cf. III, 2.

(5) Cf. IV, 2. Il attend le premier, et c'était' votre gendre. L'autre, tout indigné qu'il ait ose l'attendre, En vain en l'attaquant fait paraître un grand cœur.

préoccupation égoïste de sa gloire personnelle. Il a sans doute le souci, légitime et noble, de son honneur (1) : mais cet honneur reste étroitement associé au service de sa patrie, tandis que chez Horace l'idée de sa renommée se distingue de celle de la patrie et parfois la relègue au second rang. — Horace se réjouit d'avoir à combattre les Curiaces, parce qu'il y voit pour lui l'occasion d'une gloire plus grande : Guriace sacrifierait volontiers cette gloire, s'il ne s'agissait du service de sa patrie. Et pourtant la gloire sera pour lui la même que pour Horace : tout ce que vante celui-ci :

... Vouloir au public immoler ce qu'on aime,

S'attacher au combat contre un autre soi-même (2)... etc.,

s'applique à Guriace autant qu'à Horace, — mieux même, car ceux qu'il devra immoler, il les aime plus réellement : la gloire sera pour lui aussi belle, et il n'aura pas eu l'égoïsme de s'en réjouir, ni le barbare courage d'en tirer vanité.

Ainsi, Guriace est un caractère plus humain et plus sympathique que celui d'Horace. Il est homme d'honneur et bon citoyen (3) ; il est aussi amant tendre et fidèle, il ressent vivement les affections de famille, sans que cette tendresse de cœur lui fasse rien faire contre son devoir. Il a enfin les vertus de l'honnête homme : ce n'est pas lui qui, revenant vainqueur, parlerait, comme Horace (4) avec une insupportable jactance, de la vaillance de son bras ; il a une fierté modeste et une politesse affectueuse ; il complimente d'une façon courtoise son beau-frère honoré du choix de Rome (5), et on souffre

(l)Cf. 1,3; n, 5.

(î) II, 3.

(3t Cf. I, 3. Aussi bon citoyen que véritable amant.

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