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L'IDÉE. DE LA CLÉMENCE

comme Hernani, Guanhumara, représentent à leur manière la

même passion. Emilie pourra donc être, au sommet d'un

drame, une héroïne tragique de la vengeance ; elle pourra

nous intéresser et nous émouvoir fortement, surtout si la

vengeance regardée par elle comme un devoir ramène à

sacrifier un amour sincère et profond, à risquer, avec la

sienne, la vie d'un amant tendrement aimé. Or. Corneille, qui

ne perd jamais une occasion de faire ressortir, d'exagérer

même, la force d'âme où elle se trouve, Corneille a voulu

nous faire admirer Emilie, — et il y a réussi, car dans

l'énergie farouche de cette volonté, dans l'inflexible conviction

de ce devoir, dans la fière exaltation de cette haine qui se

fait une gloire de l'ingratitude et même de la perfidie, — dan*

Tàpre et obstinée poursuite de cette vengeance, enfin, — il y

a quelque chose de grand.

Il y a quelque chose de plus grand encore : c'est la clémence. Voilà la conclusion à laquelle aboutit la tragédie de Cinna. Seulement, Auguste ne s'élève décidément au-dessus d'Emilie que lorsqu'il pardonne. Tant qu il hésite, tant qu'il n'a pas pris et manifesté sa généreuse résolution, il peut nous être sympathique, — et il lest en réalité, puisqu'il a pour lui sa bonté, ses bienfaits et le droit incontestable de punir, — mais c'est Emilie qui conserve notre admiration. En face de Cinna, sans doute, Auguste n'a pas de peine à nous paraître supérieur à celui qui, par faiblesse d'amour, a voulu se faire son assassin: il peut écraser Cinna, muet et « stupide » dans la conscience de son ingratitude et de son pauvre mérite ; mais devant Emilie qui, loin de baisser la tête, se tient hautaine et fière dans la conviction toujours intacte de son droit. Auguste perd sa supériorité. Il peut être touchant quand il s écrie avec plus de douleur que de colère : « Et toi, ma fille aussi ! » mais il ne parvient pas à s'élever au-dessus d elle quand il veut se donner sur elle l'avantage de ses bienfaits : Emilie peut lui renvoyer, sans faiblir, ses reproches :

Auguste. — ma fille I est-ce là le prix de mes bienfaits ? Emilie. — Ceux de mon père en vous firent mêmes effets.

Auguste. — Songe avec quel amour j'élevai ta jeunesse. Emilie. — Il éleva la vôtre avec même tendresse... (V, 2 )

Et c'est au tour d'Auguste à demeurer muet, comme Cinna Tétait tout à l'heure devant lui, car il semble ne voir encore que dans la vengeance un moyen d'abaisser cette inflexible et irritante fierté.

Il en trouve un autre, plus efficace, en pardonnant. Emilie, condamnée au supplice, irait à la mort la tête haute, et, mourant .pour ce qu'elle a cru son devoir, elle l'emporterait, en somme, sur Auguste : vaincue par le pardon, au contraire, elle s'incline ; et celle qui a été dans toute la pièce le personnage cornélien par excellence, celle vers qui le poète a surtout dirigé notre admiration, tourne elle-même vers Auguste, à ce moment, toute l'admiration qu'elle avait attirée sur elle. Elle se sent pour ainsi dire touchée d'une grâce subite, éclairée d'une lumière nouvelle , comme Pauline (i) à la fin de Polyeucte et cette âme, jusqu alors exaltée dans sa haine, exprime son repentir en des termes presque mystiques :

Et je me rends, Seigneur, à ces hautes bontés ; Je recouvre la vue auprès de leurs clartés.., (V, 3.)

C'est en effet, de sa part, une véritable conversion. Emilie abdique sa haine et sa vengeance. Cette soumission, ce repentir qu'Auguste voulait en vain obtenir par les reproches, il l'obtient par le pardon. Il ne pouvait faire fléchir une âme aussi fière que par la révélation d'une grandeur plus haute. Emilie sent bien qu'en maintenant sa haine devant Auguste qui pardonne, elle resterait cette fois au-dessous de lui. C'était une grande âme, mais dévoyée :1a générositéd'Augustela fait rentrer dans le vrai : elle reconnaît son erreur, et conserve toute sa. grandeur. Emilie s'inclinant devant Auguste, c'est l'idée de la vengeance que le poète abaisse devant celle de la

(1) Comparer les expressions de Pauline. {Polyeucte, V, 5.)

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