L'IDÉE DE LA CLÉMENCE DANS CINNA
La tragédie de Cinna nous offre donc trois personnages qui se partagent l'intérêt dans une mesure inégale. Il fallait que l'intérêt fût ainsi partagé pour que la tragédie fût tout entière intéressante, pour que l'acte de clémence du cinquième acte produisit vraiment tout son effet dramatique et par là même toute son impression de grandeur. Et c'est cette idée de la clémence, raison d'être de ce partage gradué de l'intérêt, qui fait en même temps l'unité de la pièce.
Faisons, pour un moment, abstraction de ce qu'est réellement Auguste : tenons-nous-en à l'impression que nous donnent de lui, au premier acte, ceux qui conspirent contre lui : qu'avons-nous, alors, dans la pièce ? — Une femme, Emilie, qui s'est imposé un devoir sacré : son père à venger. En concentrant l'intérêt sur elle, Corneille avait, pour animer, pour soutenir sa pièce, une idée, peu louable peut-être au point de vue moral, mais en tout cas bien tragique, celle de la vengeance. Une vengeance à long terme, comme celle d'Emilie, ayant formé longtemps l'idée fixe d'un personnage, absorbant toutes les forces de son être et arrivant enfin à l'heure de sa réalisation, cela peut fournir une matière très dramatique. C'est une donnée qui a souvent tenté les poètes : Electre, dans la tragédie antique, poursuit sur sa mère une pareille vengeance ; dans le théâtre de Victor Hugo, des personnages