EMILIE ET AUGUSTE
Un inconvénient résultait de cette conception : c'est une certaine froideur du rôle d'Emilie. Emilie se fait admirer, mais elle ne touche point. L'admiration est plutôt pour elle, jusque vers la fin de la pièce, mais la sympathie est pour Auguste. Il arrive à peu près pour elle ce qui arrive pour Horace, dont elle a d'ailleurs, dans un autre genre, l'exaltation farouche et hautaine. Horace, lui aussi, nous étonne par son inflexibilité; en présence de Guria ce il l'écrase de son altière vertu ; mais notre sympathie est plutôt pour le champion d'Albe, moins cornélien peut-être, mais plus touchant. Corneille dédaigne volontiers notre sympathie pour ses héros, quand il s'agit de les rendre plus extraordinaires.
Mais si l'on se demande ce qui empêche ainsi notre sympathie d'aller vers Emilie (i), on se dit que c'est surtout sa situation particulière vis-à-vis d'Auguste. Qu'elle conspire contre Auguste en se laissant jusqu'à l'heure même de l'assassinat combler de ses bienfaits, c'est là surtout ce que nous avons quelque peine à accepter. Emilie sans doute se fait gloire de fouler aux pieds, dans l'intérêt de sa vengeance, ces considérations qui seraient bonnes pour des âmes communes : sa
(1) c Plusieurs demandent pourquoi cette Emilie ne touche point... : elle est l'âme de toute la pièce, et cependant elle inspire peu d'intérêt... » (Voltaire, Com mentaire, 111, 4.)
haine se montre mieux dans toute sa force par son excès même, comme Horace, en se faisant gloire d'avoir à combattre pour Rome contre des parents, donne mieux toute la mesure de son absolu patriotisme. Mais il nous est difficile de suivre Emilie, comme de suivre Horace, jusqu'à de pareilles outrances. Encore Horace se contente-t-il de sacrifier à son patriotisme l'humanité : Emilie y sacrifie la loyauté même. Sans doute Corneille, avec beaucoup de tact, a évité de nous la montrer, jusqu'au dernier moment, en présence d'Auguste, afin de n'avoir pas à nous la présenter vis-à-vis de lui dans l'attitude équivoque d'un personnage dissimulant jusqu'au bout, sous des dehors propres à endormir les défiances, une haine qui, par son fanatisme même, devait nous paraître si difficile à contenir ; il n'a mis Emilie en face d'Auguste que lorsqu'elle vient fièrement avouer son entreprise, et quelle peut faire taire, en le lui renvoyant, le reproche d'ingratitude. N'importe: Emilie réussit de la sorte à garder jusqu'au bout, lorsqu'elle est en scène, sa fière hauteur, mais elle ne peut effacer, avec tout son orgueil, une vague accusation de perfidie qui persiste au fond de notre cœur contre elle. -
Pourtant Corneille était libre, après tout, de ne pas supposer, chez ce personnage tout de son invention, cette situation équivoque à côté d'Auguste. Il pouvait nous montrer Emilie ayant son père à venger sans avoir de bienfaits à oublier ni d'amitié à trahir. La haine d'Emilie n'eût pas pu alors se montrer fanatique jusqu'à se faire une gloire de la perfidie : mais on aurait eu moins de peine à s'y intéresser. Or, à qui profite, en définitive, cette identité de situation supposée par Corneille entre Cinna et Emilie? A Auguste, dont la clémence sera par là plus éclatante et plus méritoire, puisqu'il pouvait penser qu'il avait assez fait de bien à Emilie pour lui ôter le droit de le haïr (1).
(1) Tout ceci est dit, abstraction faite de l'équivoque que peut jeter sur la clémence d'Auguste l'intervention de Livie (Voir p. 199-202;.