ANALYSE DE LA PJÈCE
gentilshommes, don Alonse, avec la mission de s'assurer du rebelle. Don Alonse ne revient que pour apprendre au roi la mort de celui qu'il était chargé d'arrêter : Rodrigue a provoqué le comte et vengé lui-même l'injure de son père.
Chimène et don Diègue se présentent presque aussitôt devant le roi, Tune pour demander le châtiment de celui qui a tué son père, l'autre pour défendre le fils qui a réparé son honneur. Don Fernand promet d'examiner l'affaire ; en attendant, il fait rechercher Rodrigue et il charge don Sanehe, le prétendant dédaigné de Chimène, de reconduire la jeune fille chez elle.
Acte III. — Cependant Rodrigue s'est présenté dans la maison de Chimène. La gouvernante de cette dernière, Elvire, lui reproche son audace, et, voyant Chimène revenir accompagnée de don Sanehe, elle le prie de ne point se faire voir et de se cacher, pour ne pas donner prise à la médisance contre Chimène. Restée seule avec Elvire, Chimène s'abandonne à sa douleur ; mais Rodrigue se montre tout à coup, et une scène pathétique a lieu entre les deux amants. Rodrigue sort enfin, triste et désespéré, de la maison de Chimène, et rencontre son père qui le cherche depuis longtemps. Il répond d'abord par des soupirs à la joie de don Diègue, mais celui-ci le rappelle à de plus mâles pensées : il annonce à Rodrigue que les Maures vont tenter une attaque nocturne sur la ville ; il a justement chez lui cinq cents amis accourus récemment au bruit de sa querelle avec le comte; il engage Rodrigue à se mettre à leur tête pour repousser les Maures et oublier ainsi son propre malheur en servant son pays.
Acte IV. — Rodrigue a suivi le conseil de son père. Il a sauvé la ville, battu les Maures, et fait prisonniers leurs deux rois ; il a reçu de ceux-ci le nom de Cid, titre d'honneur qui doit lui rester. Le roi don Fernand se fait faire par lui le récit de sa victoire; Rodrigue vient de le terminer, quand Chimène reparait pour demander encore qu'on lui fasse justice. Trouvant le roi peu disposé à se montrer sévère envers le jeune vainqueur, elle demande du moins qu'il lui soit per-
mis, suivant la coutume, de confier sa cause à tout chevalier qui voudrait gagner sa main en tuant Rodrigue. Le roi refuserait encore, mais don Diègue ne veut pas qu'il soit fait en faveur de son fils une exception à l'usage établi. Don Fernand, du moins, entend que Rodrigue n'ait pas à combattre plus d'une fois : il avertit Chimène de bien choisir son champion et de ne plus rien prétendre après cette unique épreuve. Don Sanche se déclare le chevalier de la jeune fille ; le roi délègue don Arias comme témoin du combat, et, convaincu que Chimène n'a pas cessé d'aimer Rodrigue, il déclare, malgré ses protestations, qu'elle devra épouser le vainqueur, quel qu'il soit.
Acte V. — Rodrigue vient encore une fois trouver Chimène dans sa maison : il lui déclare qu'il est décidé à ne pas se défendre contre le champion agréé par elle ; mais un mot de Chimène relève son énergie. Il désarme don Sanche, et le charge d'aller offrir, de la part du vainqueur, son épée à Chimène. Celle-ci, voyant don Sanche lui apporter cette épée, croit Rodrigue mort, et, sans laisser au gentilhomme le temps de la détromper, elle laisse éclater toute sa douleur et tout l'amour qu'elle conservait pour Rodrigue. Elle avoue cet amour devant le roi qui survient, elle lui demande la grâce de ne pas épouser don Sanche victorieux et ne témoigne plus que le désir d'aller finir sa vie dans un cloître. — On la tire enfin de son erreur ; elle en a trop dit pour pouvoir nier encore son amour pour Rodrigue, mais elle refuse malgré tout d'épouser celui qui reste toujours à ses yeux le meurtrier de son père. Don Fernand entend que la loi du combat s'exécute en faveur de Rodrigue : il accorde seulement à Chimène un certain délai pour s'y résigner; il engage Rodrigue à profiter de ce temps pour s'acquérir par les armes de nouveaux titres de gloire, qui lui serviront en même temps à désarmer la résistance de Chimène. « Pour vaincre, lui dit-il,
Pour vaincre un point d'honneur qui combat contre toi, Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi . »
l'exposition 5
A travers toute cette action circule la fille du roi, l'Infante Dona Urraque, qui nous entretient de son amour pour Rodrigue, mais dont le rôle est assez indifférent à l'ensemble du drame pour qu'on puisse n'en pas tenir compte dans une analyse générale de la pièce.
L'EXPOSITION
L'exposition de la pièce, dans ce qu'elle a d'essentiel, se réduit tout entière à une seule scène: l'entretien de Chimène avec sa gouvernante Elvire (i). L'amour réciproque de Rodrigue et de Chimène en est la donnée générale. Don Sanche est nommé incidemment (et ce détail n'est point à négliger : on devra s'en souvenir plus tard) comme un autre amoureux de Chimène, dédaigné par elle.
Cette conversation est motivée. Le moment en est fixé d'une manière précise. C'est le jour où doit se décider le bonheur des deux amants, — le jour où, sur la prière de Rodrigue, don Diègue, après la séance du conseil royal, doit parler du mariage au comte de Gormas; Chimène, de son côté, a chargé Elvire de pressentir sur cette question les dispositions de son père : ces dispositions sont favorables, et le rapport qu'en fait Elvire à Chimène forme le sujet de l'entretien. Il se trouve, du reste, que ce même jour est aussi celui où le roi don Fernand doit désigner un gouverneur pour son fils : cette coïncidence est le point de départ du drame qui va bientôt éclater. Elvire a vu le comte au moment où il se rendait au conseil, et elle le trouvait fort bien disposé en faveur de Rodrigue : au sortir de la séance, tout sera changé; le comte repoussera violemment les propositions de don Diègue. Elvire nous indique en passant ce qui doit être le motif de tout ce changement : les prétentions du comte au choix de don Fernand et la certitude qu'il a d'être seul à le mériter.
(i) Acte I, scène I.— Toutes les citations et les références qui vont suivre ont été collationnées par nous sur 1 excellente édition des Grands Ecrivains publiée par la maison Hachette. (Note des éditeurs.)
Cette exposition n'exigeait pas de bien longs discours : aussi est-elle simple et courte. Les renseignements que donne El vire ne sont pourtant pas amenés sans une certaine lourdeur. Corneille a supposé que la confidente raconte une seconde fois à Chimène ce qu'elle vient déjà de lui dire avant l'ouverture de la scène. Cette répétition, bien que Corneille ait eu soin de l'expliquer par le plaisir qu'y trouve Chimène, n'en a pas moins quelque chose d'un peu forcé : on sent trop qu'elle est faite pour le spectateur plus encore que pour Chimène :
Dis-moi donc, je te prie, une seconde fois,
Ce qui te fait juger qu'il approuve mon choix ;
Apprends-moi de nouveau quel espoir j'en dois prendre... etc. (1).
Corneille avait d'abord (2) fait l'exposition sous une forme qui évitait cet inconvénient, et présentait directement en scène l'entretien du comte avec Elvire, puis la relation qu'en fait cette dernière à Chimène. Il y avait peut-être plus de vivacité dans cette ordonnance. Le défaut en était que, pour éviter une répétition devant le spectateur lui-môme, Elvire était obligée de résumer un peu trop brièvement devant Chimène ce que venait de dire le comte, alors que Chimène devait aimer à connaître plus en détail la réponse et les paroles mêmes de son père. Mais on avait l'avantage d'entendre le comte luimême, à l'heure du conseil, parler avec assurance de ses prétentions à l'honneur dont le roi va disposer»
Ce qui vient ralentir et allonger mal à propos cette exposition d'abord assez vive, c'est l'entrée en scène de l'Infante avec sa gouvernante Léonor, et la confidence qu'elle nous fait de ses sentiments. Il est commode sans doute de supprimer entièrement cette scène avec tout le rôle de llnfante, mais il faut prendre ici la pièce telle que Corneille Ta laissée. Du moment que l'Infante doit, à plusieurs reprises dans la
(1) Et un peu plus loin, dans la réponse d'Klvire:
Et puisqu'il faut encor vous en faire un récit.
(2) Jusqu'en 1664.