Oihon, rnkhérie
d'œuvre : ce grand vieillard qui ne peut s'empêcher d'aimer, et qui a honte d'aimer, sait du moins ne rien prétendre et ne rien dire. Il n'y a de vrai que sa peine , de visible qu'une discrète tristesse, et la volonté de s'éloigner quand la femme qu'il aime malgré lui, va épouser un plus jeune prétendant. Ce n'est pas un héros de tragédie ou de drame, ni Milhridate ni Ruy Gomez : c'est un vieillard qui aime et qui évite le ridicule par la conscience d'y être exposé. Et ce n'est ni grand ni terrible, c'est simplement vrai.
Affections dramatiques ou demi-passions, ce qui plaît en tout cela à notre Corneille, c'est que ces formes de sensibilité sont celles qui peuvent le mieux coexister avec l'intelligence et la volonté, dans une harmonieuse union ou dans un antagonisme sans convulsion. Il est naturel que des personnages émus au degré où le sont ou le vieil Horace ou Martian, se connaissent, jugent les mouvements de leur cœur, et soient maîtres d'y obéir ou d'y résister.
Si arrêté est le parti pris de Corneille qu'il ne veut point représenter la passion, même furieuse et débridée, comme une impulsion inconsciente : il ne la laisse agir que transposée en maxime réfléchie. C'est ce qu'on voit dans Horace : le sujet lui imposait un fratricide dont il ne pouvait rendre compte que par le choc de deux âmes brutales et enragées. Et il n'a pas manqué de nous représenter ainsi Horace et Camille. Mais jamais il n'a été plus éloigné de Racine que dans ces caractères où il semblait contraint de deviner l'art de Racine. Camille raisonne, Horace raisonne. Parce que Camille s'estime
obligée de préférer son amour à toute chose, elle veut gâter la victoire de son frère, qui lui a tué son amant; sa malédiction sur Rome n'éclate point comme l'explosion involontaire d'une âme trop pleine : c'est une démarche calculée, à laquelle elle s'est mûrement excitée. Ce n'est point une folle douleur, mais une vendetta froide. Et parce qu'Horace s'estime obligé de préférer à toute chose sa patrie, il ne tolère point la malédiction de sa sœur : il la tue par « raison » : là non plus il n'y a pas une folie féroce, mais une froide justice. Les actions ne sont pas les égarements de deux âmes passionnées : jamais les personnages ne sont plus eux-mêmes que dans ces exaltations où ils mettent en acte l'essence même de leur être. Ce sont des fanatiques réfléchis, qui voient, qui veulent, et qui ne regretteront jamais, parce que ce n'est pas à leur colère, mais à leur idée qu'ils donnent leur vie et la vie d'autrui.
Combien Corneille tenait à cette conversion de l'impulsion passionnelle en énergie volontaire, on le voit dès qu'on examine comment il a traité la plus aveugle, la plus effrénée, la plus capricieuse de toutes les passions, l'amour.
Il a trop le sens du réel pour ne pas savoir que l'amour est, en son principe, inexplicable : personne ne l'a plus répété que lui.
Il est des nœuds secrets, il est des sympathies Dont par le doux rapport les âmes assorties S'attachent l'une à l'autre, et se laissent piquer Par ces je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer.
Souvent je ne sais quoi qu'on ne peul-exprimer (]ou8 surprend, nous emporte, et nous force d'aia;er.
Mais l'inexplicable dans l'amour, c'est l'existence, et c'est l'indiviiluel : ce n'est pas l'essence, ni le général. Pourquoi tel et telle? pourquoi tel ou telle plutôt que tel ou telle? voilà l'insoluble mystère. Mais le sentiment une fois posé, et entre tel et telle, il n'y a plus rien, pour Corneille, d'obscur.
D'abord on aime quand on veut aimer. Non pas qu'on puisse exciter en soi ces sympathies puissantes, mais on peut y accéder ou les réprimer. Ceux qui suivent l'amour sans réflexion ni résistance, sont des faibles, donc méprisables. Dès qu'un personnage mérite quelque estime, il réfléchit, et dès lors sait, peut résister. Il faut pour qu'il s'abandonne à sa passion, qu'une passion plus noble et plus mâle l'autorise, telle qu'est, par exemple, l'ambition. Ayant à peindre Cléopâtre, Corneille croit en relever le caractère en ne la montrant ni coquette, ni voluptueuse, ni passionnée, mais simplement ambitieuse, fière d'asservir le vainqueur du monde, et de monter au trône paç sa soumission. Tous ceux en qui le poète veut montrer quelque grandeur, sont ainsi des amants qui ne consentent à l'être que rassurés sur les suites par leur raison. Sertorius ne croit point du tout se diminuer aux yeux de Viriate, ni la faire douter de la force de son sentiment, en lui montrant qu'il ne fera rien pour l'amour, qu'il ne suivra que sa politique et l'intérêt de son parti.
Les vrais héros ont un amour d'une rare essence, qui n'a pas besoin de s'appuyer sur un principe plus noble. Chez eux, l'amour réunit toutes les forces de l'âme, affection, raison, volonté : ils connaissent ce qu'ils aiment pour le plus grand bien qu'ils puissent
concevoir. L'estime est inséparable ici du sentiment; elle en fait le fond. Or quand l'objet est présent, connaître est fatal, estimer est fatal. Il n'est pas au pouvoir de Rodrigue de ne pas voir la grandeur d'âme de Chimène; et Pauline ne peut pas ignorer le mérite de Sévère. Mais alors l'amour suit, parce que l'âme se porte toujours au plus grand bien connu. Il est libre pourtant, parce que l'âme vertueuse sait qu'elle doit se porter au bien, et veut s'y porter. Quelque chose se passe dans l'amour humain, analogue à ce qui se passe entre l'homme et Dieu : la grâce attire, et la volonté s'élance. L'âme est mue impérieusement, mais elle marche aussi spon- /tanément vers le souverain bien ; et la perfection de l'acte chrétien se rencontre dans l'union mystérieuse d'un attrait qui détermine et d'une liberté qui choisit. Au reste, l'amour humain et l'amour divin ne diffèrent que par l'objet. C'est au bien que va l'amour : et selon que ce bien est vrai ou faux, l'amour est bon ou mauvais. La nature de la connaissance encore ici fait la qualité de la passion, et l'intellectuel pénètre le sensible. Cléopâtre (dans Rodogune), qui met le plus grand bien dans la gloire de régner, qui la préfère à ses enfants, est une scélérate. Le plus grand bien pour Camille, c'est Curiace; pour Horace, c'est la patrie : et l'inégalité des objets distingue seule les passions du reste pareilles du frère et de la sœur. Le Cid suit en aimant Chimène l'idée qu'il a de la perfection, et son amour est bon de toute la vérité de sa connaissance. Mais le meilleur amour est celui de Théodore et de Polyeucte, qui va à Dieu, c'est-à-dire à l'absolue perfection elle-même. On aime
suivant que l'on connaît, et les je ne sais quoi, les secrètes sympathies, ne font qu'avertir l'esprit, dénoncer la présence du bien que la raison saura ensuite définir et proposer à la volonté.
Nous voyons donc le principe de la distinction des caractères s'appliquer aussi à la distinction des passions, et toute la psychologie cornélienne se ramasser autour de l'idée de la connaissance. Par la connaissance se relient les extrêmes, qu'on oppose souvent comme incompatibles et incommunicables : la passion nous conduit à ce qu'on sent être le bien par une révélation intuitive ; la volonté nous mène à ce qu'on sait être le bien par un examen réfléchi. Ainsi par la vérité de la connaissance, ou même lorsque la raison cède à l'erreur du sentiment, la passion et la volonté se confondent, et comme se fondent dans un acte unique.
De là viendra le caractère de raideur qui semblera la marque des héros de Corneille. Ils ne sauraient avoir cette flexibilité séduisante, ces langueurs et ces troubles où l'on reconnaît les créatures mues par le sentiment. Dès que la passion est née en eux, ils la raisonnent, et en critiquent l'objet : s'ils ne l'estiment pas leur vrai bien, ils abolissent et ils compriment en eux la passion; s'ils y aperçoivent leur vrai bien, ils transforment la passion; ils l'exercent comme un devoir, comme un acte de raison, avec toute l'application d'une volonté constante et méthodique. Ou contredite, et supprimée, ou avouée, et durcie, voilà 1<; sort que Corneille fait à la sensibilité.
Si tout dépend de la connaissance, il suffira de
modifier la connaissance pour changer le principe et déplacer le but de l'action. Si la raison s'éclaire brusquement, la volonté tourne aussitôt, et l'on a ces volte-face instantanées qui ont tant étonné, ef fait accuser Corneille de n'être pas un psychologue habile. Ses personnages pivotent sur eux-mêmes, et de la même démarche ferme dont ils allaient vers le nord, ils repartent vers le sud, l'œil fixe, sans un arrêt, sans une hésitation. Emilie, pendant quatre actes et demi, a fait du meurtre d'Auguste son suprême bien, sa raison de vivre : tout d'un coup elle s'aperçoit que cet homme n'est plus le tyran qui méritait sa vengeance; elle sent tout son être changé. Elle s'écrie :
Ma haine va mourir que j'ai crue immortelle; Elle est morte.
Et la voilà pour l'avenir aussi bonne fille qu'elle était implacable ennemie de son père adoptif.
Un pur passionné, un sentimental, un nerveux ne se remettraient pas d'une pareille découverte : tout l'être s'effondrerait, quand l'objet de l'affection se déroberait ainsi; on ne saurait où rattacher sa vie, quand on s'apercevrait avoir vécu si longtemps d'une chimère. La créature de volonté ne se démonte pas si aisément : elle change d'action quand le motif change, mais comme elle choisit son activité et ne la subit pas, elle ne risque pas de manquer d'objet. D'où sa sérénité dans une situation où les âmes communes seraient misérablement déchirées : pour elle, perdre une erreur, épurer sa volonté, c'est ur bien, c'est un gain.
Il ne faut pas croire, au reste, que les âmes ne se
renouvellent dans le théâtre de Corneille que par des changements à vue. La connaissance souvent se complète lentement au lieu de s'illuminer soudainement; et la volonté s'oriente, et le personnage tourne par une évolution graduelle.
Voyez Attale dans Niconiède : au début de la pièce, ce n'est qu'un petit garçon, qui obéit à sa mère, qui aime Rome, qui admire Nicomède : il a un fonds de générosité naturelle, mais il ne sait où l'appliquer. Faute de lumières, sa conduite est incohérente et hésitante. Mais à mesure que la pièce se déroule, il prend une connaissance plus nette des divers facteurs de son action : il juge l'ambition de sa mère; il perd sa confiance en Rome; il voit à plein l'héroïsme de son frère. Aussi se déplace-t-il peu à peu, et tandis que d'abord il marchait dans les pas d'Arsinoé et de Flaminius, à la fin le voilà si bien émancipé qu'il couvre Nicomède. D'ennemi ou instrument docile des ennemis, il passe allié, puis sauveur.
Ce sont de telles évolutions qui font les beautés principales de Polyeucte et de Clnna. Les principaux caractères n'y sont point immobiles, et leur action ne consiste pas seulement à tirer d'euxmêmes les actes où se doit exprimer leur formule : elle implique changement au dedans en même temps ^jjue production au dehors. ~ - — -
r PolyeîTCte aime Pauline, et, tout chrétien qu'il est, I il croit pouvoir faire à Pauline sa part à côté de Dieu; il croit pouvoir ôter ou refuser un peu à Dieu pour donner à Pauline. Il la traite en valeur moindre sans doute, mais indépendante. Puis, éclairé parle
baptême, il connaît mieux son Dieu, et ce que c'est que de l'aimer. Il sait qu'il lui doit tout, et que de se réserver, ou d'excepter quoi que ce soit, c'est dérober quelque chose à la souveraine perfection qui veut tout l'amour, toute l'âme. Donc le combat cesse en lui : il ne reste plus suspendu entre sa /'femme et Dieu. Il vole au martyre; il envisage la mort sans effroi, avec enthousiasme. Il renonce ù tout le bonheur terrestre, même le plus légitime. Il fait plus, il renonce même à la douceur d'être pleuré par la femme qu'il quitte, et il se purifie si bien de l'amour-propre, qu'il la donne à. un rival, pour être heureuse sans lui, et par un autre. Elle refuse, elle s'attache à lui : mais il ne la voit qu'en Dieu. Son amour ne s'arrête plus à la créature, il est charité; ni pour soi ni pour elle, Polyeucte ne conçoit plus de bonheur dans l'échange de laflection humaine; pour elle comme pour soi, il met toute la félicité à connaître Dieu, et, le connaissant, à l'aimer. Il n'aime plus en elle que la chi;élienne future, la prédestinée encore inconsciente. Tout ce passage d'une âme qui estime d'abord par rapport à soi, puis par rapport à Dieu l'objet aimé, cette conversion de la pensée à qui peu à peu la vérité se découvre tout entière. Corneille a enregistré tout cela d.'ms la symétrie de deux répliques : Au premier acte :
Je vous aime, Le ciel m'en soit témoin, cent fois plus que moi-même.
Au quatrième acte :
Je vous aime, [même.
Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-
Pauline s'élève par une progression analogue. Elle a d'abord pour Polyeucte une affection paisible, raisonnable, d'estime pour l'honnête homme, de devoir pour le mari. L'inclination, comme elle le dit, va à Sévère, qui la mérite, car
... jamais notre Rome N'a connu pins grand cœur ni vu plus honnête homme.
Mais à mesure que la pièce se développe, l'exaltation chrétienne de Polyeucte fait pâlir les vertus humaines de Sévère. Elle conçoit de combien ce mari qui, l'aimant, la possédant, renonce à elle, et sacrifie son bien réel à une idée, est plus grand que cet amant qui met en elle son bien souverain et toute sa raison d'agir. Sa générosité lui commande d'être avec celui qui se perd et qui perd tout, non avec celui qui profitera par cette perte. Aussi, tandis que sa volonté choisit le plus difficile, comme étant le plus sûr, son amour le lui rend facile, en se portant d'une perfection moindre vers une perfection plus haute : admiratrice tout à l'heure de la noblesse stoïcienne de Sévère, elle est transportée maintenant par la sainteté chrétienne de Polyeucte. L'amour de Sévère, maintenant, c'est le passé : le présent, c'est qu'elle « adore » son mari. Elle ne peut donc s'abstenir de tendre à s'unir avec lui : et c'est ainsi qu'il l'emporte après lui jusqu'à Dieu; sa conversion est la preuve qu'elle a une claire notion de la source d'où jaillissait l'héroïsme de Polyeucte. Voilà une femme qui aime deux hommes, déplace sa préférence de l'un à l'autre, et aboutit enfin à se reposer en Dieu : c'est toute une vie morale qui tient dans une
lia CORNEILLE.
crise, et toute une âme, sentiment, raison, volonté,
qui se renouvelle en souffrant.
Mais Polyeucte et Pauline, dès l'origine, aiment
le bien, et connaissent un vrai bien; leur progrès ! ne consiste qu'à s'élever. Voici quelque chose de j plus curieux : une âme mauvaise quittant le mal, et 1 se transformant en âme généreuse. Auguste a été
un tyran cruel et sanguinaire. Il a aimé le pouvoir
comme le suprême bien. Lorsqu'il Ta, il en conçoit
le vide ; il s'aperçoit qu'il a travaillé pour le néant :
il est las, dégoûté.
Et monté sur le faîte, il aspire à descendre.
Il abdiquerait volontiers : la belle gloire, le beau triomphe d'amour-propre, de rejeter l'empire, l'ayant usurpé, de montrer à l'univers, après la force qui prend, le dédain qui lâche! Mais ses conseillers l'attachent à cette grandeur qui n'a plus de joies pour lui : le voilà prisonnier de ce pouvoir qu'il avait ravi, esclave de ce peuple qu'il avait cru asservir; c'est de quoi achever de déprendre un ambitieux. A ce moment il apprend que l'on conspire contre lui : et qui? ceux-là même, à qui il se fiait le plus. Ainsi il n'a pas pris les âmes : il est seul, en sa grandeur. Dans l'amertume de cette découverte, il se fait justice; il absout ses assassins : n'a-t-il pas versé plus de sang qu'ils n'en veulent répandre ? Il se compare avec eux, et s'humilie par cette comparaison. Il se convainc de l'inutilité des supplices, de l'impuissance de la force : cette âme despotique et violente ne peut se résoudre à des cruautés vaincues d'avance; tout moyen qui n'est pas efficace, qui n'est pas une
victoire, lui répugne. Une indécision douloureuse le déchire. Sa femme lui conseille le pardon comme une mesure politique : il le rejette avec dépit; pardonner, épargner pour être épargné, c'est céder; c'est une défaite, tout au moins une capitulation. Il aime mieux abdiquer ou périr : au moins dans ce renoncement même, il y a un effort, il y a une victoire. Et il s'achemine ainsi à chercher en lui-même l'ennemi à vaincre. Cependant les habitudes de l'orgueil tyrannique l'entraînent : la présence de Ginna, ses bravades lirritent ; il l'écrase, il le menace : mais voilà qu'Emilie, sa fille adoptive, se présente, et puis Maxime, son fidèle conseiller; ils demandent part au supplice comme ils ont eu part au complot. C'est le coup de grâce pour le tyran qui s'agite encore en Auguste : il lui faut tout tuer, et à cette heure, il n'a plus l'âme qu'il faut pour verser tant de sang. C'est alors qu'il conçoit que l'acte unique qui lui soit ouvei't est aussi l'acte le plus beau, que l'exercice de la liberté est la seule puissance de l'homme, et la seule où il n'y ait ni mécompte ni défaite : il voit plus de grandeur à vaincre en soi la volonté de punir qu'à punir en effet. Il pardonne, quoi qu'il en doive advenir : il a mis son bonheur à ne dépendre que de soi en se rendant maître de soi.
Je suis maître de moi comme de l'univers : Je le suis, je veux l'être. 0 siècles, ô mémoire, Conservez à jamais ma dernière victoire.
Il reste empereur, non par ambition ni même par devoir civil, mais pour affronter les conséquences de son acte, prêt à les subir.
Lansos. — Corneille. "
Ainsi l'expérience et le dégoût des faux biens, la conscience de son indignité, le sentiment de l'inutilité des poursuites ambitieuses et des efforts égoïstes, ont amené Auguste à connaître le seul véritable bien, qui est dans l'usage du libre arbitre : nous voyons cette conception lentement se former, chaque motif se faire jour et agir à son tour; et lorsqu'enfin la clarté s'est faite dans la raison, l'acte volontaire éclate, élevant l'âme d'un coup à l'héroïsme.
Les deux tragédies que je viens d'examiner nous avertiraient aussi que la volonté cornélienne est quelque chose de plus réel et de moins factice qu'il ne semblerait d'abord. Le danger de se représenter les choses comme fait Corneille, c'est d'attribuer tout à l'homme, et dans l'homme, aux calculs de la réflexion. Or, sommes-nous sûrs, quand nous voulons, d'être seuls à vouloir en nous? sommes-nous sûrs que la force qui agit soit notre force, et que cette belle volonté fasse autre chose que vouloir suivre un courant qui l'emporterait aussi bien résistante? A cela répond Polyeucte, où la grâce visible en ses effets ne diminue rien du mérite ni de la grandeur des deux époux qui la reçoivent.
Et maintenant, les actes trop calculés ne perdentils pas quelque chose par là même ? le spontané ne o-arde-t-il pas toujours sa valeur supérieure? et n'est-ce point toujours ce qui se mêle de spontanéité dans une action qui en fait l'excellence essentielle? A ce doute répond Auguste : il délibère, il pèse et balance des motifs, il discute des conseils : puis au moment d'agir, tout s'oublie, tout s'efface; il n'agit plus sur un plan concerté; il ne rappelle plus les
considérants d'une délibération, la force des motifs et des conseils : du fond de l'être intime, insoupçonné, jaillit l'acte, résultat logique, et pourtant imprévu des consultations antérieures, création volontaire et pourtant spontanée de l'âme, qui en un instant, par une intuition immédiate, a jugé la situation sans issQe et s'est ouvert une issue. L'acte résume tous les motifs, mais de combien il les dépasse! Les calculs précèdent; mais au moment d'agir, il n'y a plus de calculs : toute l'âme va d'un seul élan vers le bien reconnu.
Et c'est là qu'est proprement le sublime cornélien. Examinez les endroits où vous ressentez l'impression indéfinissable à laquelle on a appliqué ce mot de sublime :
Je suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien nées, La vertu n'attend pas le nombre des années,
et tout ce dialogue. Ou encore :
Que vouliez-vous qu'il fit contre trois ? — Qu'il mourût. Où le conduisez-vous .' — A la mort, à la gloire.
Ces mots et les autres pareils surprennent et satisfont lout à la fois le spectateur. Ils saisissent par la grandeur inconnue qu'ils découvrent, ils contentent comme indiquant le seul passage convenable au personnage dans une situation embarrassée. Ces héros de Corneille font ou disent ce que personne ne saurait faire ou dire : d'où l'étonneraent. Mais ils font et disent ce qu'il leur est nécessaire de faire et dire pour être eux-mêmes : d'où la satisfaction.
Si la soudaineté de ces répliques en fait l'impérieuse beaulé, c'est pour une raison un ptu plu3
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délicate que la seule surprise où elles nous jettent. Celte soudaineté trahit la spontanéité : ailleurs, le héros délibère, examine, et comme tâte son chemin. Ici il s'élance ; il n'a le loisir de rien regarder ni calculer : sa parole est le produit immédiat d'un besoin intérieur, d'une nécessité d'essence. Dans son effort enthousiaste, c'est tout son cœur qui vient sur ses lèvres. Et voilà ce que nous sentons beau d'une beauté supérieure.
Il nous reste enfin à considérer comment la réduction des objets d'affection en motifs rationnels transforme le conflit fameux de la passion et du devoir. Cet antagonisme dont on parle si souvent va nous apparaître dans une lumière toute nouvelle. Car si, dans une âme généreuse, l'amour est toujours fondé sur une connaissance vraie, s'il s'adresse toujours à un bien véritable et vraiment aimable, cet amour est bon, légitime : il ne saurait donc être question de l'extirper. La vraie lutte de l'amour et du devoir est dans la Phèdre de Racine. Mais les héros de Corneille ne combattent pas leur noble amour : ni Rodrigue ne songe à ne plus aimer Chimène, ni Chimène à ne plus aimer Rodrigue ; ni Pauline même ne se propose de ne plus aimer Sévère, ni Polyeucte ne le lui demande. Dans ces grandes âmes, l'amour fait une partie de leur vertu Mais — ce qui est très différent — en gardant leur amour, ils s'abstiennent de le suivre. Ils l'aiment comme une noble partie d'eux-mêmes, et le témoignage de leur aspiration au bien : mais ils se défendent d'y prendre leur maxime de conduite. Ils le subordonnent à un bien supérieur. Au fond, dans Corneille, la lutte
de l'amour et du devoir, c'est le conflit de deux devoirs : celui qu'on ne prend point pour règle de son action, subsiste quand même. Rodrigue doit à Chimène comme à son père : il fait ce qu'il doit à son père, mais il ne perd point de vue ce qu'il doit à Chimène. Et cela fait que leur amour profite de tous les sacrifices qu'ils en font au devoir : car, s'ils n'agissent point en amoureux, ils se rendent plus dignes d'amour. Plus ils démontrent l'excellence de leurs âmes, plus ils « méritent » que leur perfection mieux connue soit plus aimée : et ainsi plus ils font effort pour se séparer, plus ils s'attachent l'un à l'autre. Le sentiment se nourrit et s'accroît de tout ce qu'on fait contre lui.
Si les vieillards amoureux que Corneille vieilli s'est plu à représenter sont plus touchants que ridicules, c'est qu'en eux la bonté de l'objet légitime aussi l'amour, et que la volonté n'accorde aucune action à l'intérêt de la passion.
On voit même que d'étouffer une belle affection dirigée vers un noble objet est un acte réprouvé par Corneille : le vice d'Horace, le vice de Camille, c'est de fermer leurs âmes aux sentiments, l'un de la famille et l'autre de la patrie; il n'y a que l'amour de la souveraine perfection qui ait le droit d'être exclusif; la passion patriotique doit laisser un coin de l'âme à l'amour conjugal, même à l'amour. Le vieil Horace, Curiace tiennent leur grandeur de leur plus complète humanité : en eux les passions se subordonnent selon leur dignité véritable, et s'étagent sans s'opprimer. En eux vit la tendresse : ils l'excluent de leurs actes et la cultivent dans leurs cœurs. Il y a
l;i un principe de complexité morale par oii ces âmes cornéliennes se rapprochent de la commune nature, sans perdre de leur hauteur, et par où aussi la tragédie se défend contre le romanesque, contre la tentation de tout réduire à l'amour.