‹ CorneilleChapitre 9 sur 20 · II · texte numérisé non relu

II

Thésée, dans Œdipe, Plautine, dans Othon, d'autres encore donnent des définitions de situations sentimentales ou des notations de troubles passionnels que Racine développera.

LES CARACTÈRES ET LES PASSiUNS. 99

Mais Corneille refuse de s'y appesantir : il se contente de les formuler; il se hâte de réduire sous la volonté ces surprises our ces révoltes du sentiment; parfois même il en fait la critique en les écartant.

Les plus grands déplaisirs sont les moins éclatants, Et l'on sait qu'un grand cœur se possède en tous temps.

[Pcrtharite, III, 3.)

Voilà sa vérité à lui : il ne nie pas l'autre. Il sait bien qu'il y a des « crimes », dont « les honnêtes gens

sont capables par une violence de passion Un

honnête homme ne va pas voler au coin d'un bois... ; mais s'il est bien amoureux,... il peut s'emporter de colère et tuer dans un premier mouvement. » Seulement, il trouve plus intéressants les honnêtes gens qui se donnent le temps d'un second mouvement ou qui ont à l'avance assuré la bonté .du premier.

II aime mieux aussi, parmi les passions, celles qui, par leur nature ou leur degré, se laissent pénétrer de conscience et sont aisément maniables à la volonté, les affections domestiques, et les sentiments réfléchis.

Les affections de famille n'ont guère été reçues dans la tragédie que lorsqu'elles étaient violemment perverties ou brisées. En dehors des amours incestueuses, ou des haines domestiques, notre théâtre ne s'arrête guère à considérer les hommes dans leurs relations familiales : il est l'image du « monde », des ruelles et des salons, où les rapports naturels entrent moins en considération que les commerces de choix, les libres élections d'amour ou d'amitié. Le bonhomme Corneille, au contraire, n'oublie jamais que ces hommes qu'il montre sont des pères, des maris,

des fils, des frères : et il ne les présente pas sous ces titres seulement pour le besoin de l'action, pour ménager de tragiques situations. Sans doute l'état de llls et de fille lui servira de moyen pour obliger Rodrigue et Chimène à l'acte héroïque dont ils soulTrent en le voulant : l'état de père sera pour Phocas une occasion de déchirement et d'incertitude cruelle : l'état de veuve de Pompée communiquera à la conduite de Cornélie envers César son caractère de générosité sublime.

Mais on a l'impression que ces affections sont pour le poète bien autre chose que des ressorts, des pièces mécaniques par où la machine tragique est mue; qu'elles sont une matière d'observation, intéressante par soi, une partie de la vie qu'on ne saurait négliger dès qu'on veut faire une œuvre vraie. Ces pères, fils, maris, femmes, frères et soeurs le sont en dehors de l'affaire qui se traite dans la pièce; les cœurs sont liés, et c'est cette liaison étroite des cœurs que Corneille a rendue avec une simplicité familière, avec une sérieuse tendresse.

Je pourrais chercher les exemples dans les chefsd'œuvre : mais à quoi bon rappeler la paternité indulgente et grave du vieil Horace, ou la force de l'alfection conjugale chez Sabine et Horace, chez Polyeucte et Pauline? Voyez le bon mari que fait Pompée, encore qu'il ait deux femmes; le bon mari que fait Pertharite, jusqu'à donner au mépris de la gloire et au scandale des romanesques sa couronne pour sa femme : Corneille, qui n'avait pas voulu donner à Rodelinde la passion maternelle. a réservé le sentiment pour l'entretien de Rodeluide

et de Pertharite, où ces modèles d'époux témoignent de s'aimer au-dessus de tout.

Bien curieuse est aussi, dans Pulchérie, la peinture de l'amour paternel et filial, sous les noms de Martian et de Justine : le père âgé, la fille mûre, et dès lors le respect de la fille, l'autorité du père se tempérant de réciproque confiance, le père tenant sa fille pour sa meilleure amie, la fille ayant un confident dans son père.

Corneille a donné une toute particulière attention à l'affection fraternelle. Il ne s'est pas plu, comme la plupart de ses devanciers et successeurs, pour nous faire frémir, à nous présenter des haines de frères : mais, dans la simple et peu tragique réalité, il a regardé l'amitié des frères et des sœurs; il a rendu, dans Pulchérie et dans Suréna, cette nuance très délicate de tendre confidence qui existe entre frères et sœurs. Ailleurs, ce sont deux frères, Antiochus et Séleucus, que même la rivalité d'amour ne saurait refroidir et qui s'aiment avec une exaltation sentimentale très touchante en sa juvénile naïveté.

Nisard a critiqué toutes ces « scènes de ménage » ordinaires chez Corneille : je ne dis pas qu'elles soient ;/'ag'i(7«es, mais leur vérité familière m'en plaît, comme rapprochant l'art de la vie. La tragédie chez nous n'avait que trop de pente à se détacher de la réalité vivante pour se tourner en idéal romanesque, et en mécanisme artificiel : il faut aimer Corneillf d'avoir su y faire apparaître une très simple et très commune humanité.

Les grandes passions sont rares, et presque aussi exceptionnelles que les grands dévouements. Un peu

de passion, un peu d'affection, beaucoup d'intérêt, voilà le train commun de la vie. Et c'est encore pourquoi Corneille se plaît à ces demi-passions qui ne détruisent ni les affections ni les intérêts, qui s'accommodent et prennent des biais, comme il en peut naître dans les cœurs des rois et les cabinets des princes, parmi les grandes affaires. Ni elles ne prennent toute l'âme, ni on ne les suit jusqu'au bout : elles s'asservissent sans trop de peine, si elles ne s'abolissentpas; ou bien elles rentrent, pour demeurer dans l'âme comme de fines et secrètes blessures, ne pouvant devenir de visibles et puissants principes d'action.

Là plus rien d'extrême ; l'ambition garde des mesures, et use de l'intrigue plus que du crime, comme chez Vinius ou Aspar' ; l'amour se soumet à la raison, observe l'intérêt politique, comme chez Sertorius, Othon,ou Martian; même malheureux ou trahi, il ne s'emporte pas, il se contient; la plaie saigne en dedans et l'âme exprime son angoisse à demi-mots, sans un cri. Ou tempérée en sa force, ou modérée en son langage, voilà bien la passion qui convient à des personnages instruits à s'observer, à se contraindre, et qui sentent toujours peser sur eux le poids de la chose publique, ou celui de leur dignité. Le paraître leur est aussi essentiel que l'être; la spontanéité est réduite; et ils ne peuvent plus rien faire sans avoir consulté avec eux-mêmes s'il faut le faire et quelle idée cela donnera d'eux.

En ce genre le caractère de Martian est un chef-

Page 1