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CHAPITRE X

Comme toutes les grandes œuvres littéraires, ou en tout cas comme les plus grandes, la tragédie cornélienne peut se regarder de deux points de vue, comme capable de deux influences. Réalisant une certaine idée du poème dramatique, elle peut dans une certaine mesure déterminer la forme du genre et l'imposer aux poètes qui viendront plus tard. Réalisant une certaine idée de l'homme et de la vie, elle peut aussi dans une certaine mesure imposer aux hommes qui viendront un certain jugement sur notre nature et leur fournir un certain modèle de perfection. Elle peut donc exercer une action ou littéraire, ou morale et sociale.

Le résultat littéraire de l'œuvre de Corneille est bien clair. Avant lui, la tragédie classique n'existait pas. Par lui elle a existé. C'est lui qui l'a détachée tout à fait de la tragédie grecque, poétique et pathétique, qui en a fait une espèce distincte et opposée.

Il la pourvue de tous ses instruments, organes, caractères. Il en a montré les propriétés et le jeu. Un problème précis dont l'action présente tous les aspects, toutes les difficultés, oscille entre les diverses solutions possibles, et dont le dénouement, surprenant et logique, fait sortir l'unique solution nécessaire ; une étude de moyens et de causes pris le plus qu'on peut dans le cœur humain; une action presque exclusivement morale, ou d'intérêt moral, restreinte et continue, de façon qu'il n'y ait rien d'inutile, rien d'étranger à la préparation du fait final ; peu de pex'sonnages, minutieusement étudiés, mais toujours plutôt dans leur possibilité d'agir que dans leur capacité de souffrir, des divisions intérieures et des oppositions réciproques, donc toujours des combats de A'^olontés, voilà la tragédie que Corneille a posée. Et tout cela, il l'a transmis à ses successeurs.

Racine n'a point, quoi qu'on en ait dit, changé la poétique de Corneille. Il a pu la perfectionner, si l'on veut, ou remédier aux inconvénients que l'usage découvrait. Il a pu apporter son imagination, sa sensibilité, et faire des œuvres absolument originales. Il a pris une autre matière, qu'il a traitée avec un autre tempérament. Mais il n'a point changé la constitution de la tragédie.

M. Brunetière oppose la poétique de Racine à celle de Corneille : celui-ci veut que les grands sujets soient invraisemblables; celui-là exige la vraisemblance *. Je ne vois pas là de contradiction.

1. Manuel d'histoire de littérature française, Delagrave, in-8.

t'iNBLUENGE DE CORNEILLE. 1?Î9

En prenant ses sujets dans la légende ou l'histoire, Racine a choisi des événements que Corneille eût dit a aller au delà du vraisemblable ». Et tous les deux sont d'accord sur la nécessité et sur les moyens de donner par les caractères une préparation vraisemblable à ces effets invraisemblables.

C'est sur son autre point que Racine me semble avoir été inventeur après Corneille dans la technique de la tragédie. Corneille arrivait à se passer d'émotion, et en semblait prendre son parti. Racine, averti parles Grecs, et par son instinct de poète, a compris qu'il n'y avait pas de tragédie sans pathétique. Mais, il n'a point cherché ces effets dans un retour à la forme de la tragédie grecque : il maintient plus fortement que personne le caractère ds psychologie en action que Corneille avait donné à la tragédie française. Seulement ayant à développer les motifs d'une résolution, à démonter les ressorts d'un événement, il a choisi des sujets d'amour, où tout ce qui est délibération fût en même temps déchirement, et tout ce qui est préparation fût souffrance. Il a fait que l'agent fût victime de son action, et victime même en la choisissant, en la discutant, en la cherchant : en sorte que la matière de l'analyse fût une série d'états par eux-mêmes pathétiques. Ce n'était pas déformer le type de la tragédie classique tel que Corneille l'avait créée : c'était le consolider, au moins pour un temps.

Ce qui tombe de la tragédie cornélienne, chez Racine, ce n'est pas la technique, la pratique de métier, les règles et procédés de facture : c'est la nialière, dépendant et du milieu social et du tempe-

rament individuel, politique, héroïsme, parti pris psychologique.

Mais cela même, à l'occasion et par intermittences, retrouvera son influence : comme il sera difficile aux médiocres connaisseurs du cœur humain de suivre Racine et de trouver assez d'étoffe dans la passion de l'amour pour les cinq actes tragiques, on ressaisira la matière du vieux Corneille, sa politique, ses intrigues de cour, ses conspirations de palais : on remettra en activité ses machiavéliques ambitieux, et ses mutins déchaînés dans la coulisse qui servent le dénouement à l'heure dite, après la chasse bien menée. De ce qui était image d'une réalité actuelle, effet d'une curiosité psychologique, on fera de simples ficelles, des machines théâtrales. Ainsi on doit à Corneille un de ces poncifs qui nous font haïr la tragédie pseudo-classique : c'est le malheur de tous les inventeurs littéraires.

Que ne saura-t-on tourner en poncif? toute la psychologie du bonhomme y passe. Nous reverrons cent fois les fières princesses, à qui leur gloire interdit d'écouter leur cœur, les scélérats réfléchis, qui professent qu'on doit commettre tous les ci'imes pour régner, les généreux déterminés, qui donnent leur bonheur ou leui- vie comme on donne deux sous à un pauvre, mécaniquement. C'est là la détestable postérité des Viriate, des Cléopâtre, des Nicomède : de creux et froids moulages de corps ardents et solides.

Des situations originales où Corneille éprouve les âmes héroïques, on fera des moyens usuels de sei'rer l'intrigue, et comme les vêtements tout faits de la tragédie.

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Une fille aime le meurtrier de son père, dans le ■Cid; d'oîi la formule : il est intéressant que l'amour unisse des ennemis. Il n'y aura plus de tyrannicide qui n'aime la fille du tyran, à moins que ce ne soit le tyran qui aime la fille du tyrannicide : l'usurpateur aimera la fille du roi légitime, ou bien le fils du roi légitime aimera la fille de l'usurpateur. Le thème est susceptible de variations innombrables.

Un roi, dans Rodogune, se demande si c'est sa mère ou si c'est sa femme qui lui a versé le poison; nouvelle formule : le héros ignore d'où vient le péril, et soupçonne deux personnes également chères ou sûres. Un roi, distrait ou endormi, se réveille pour voir deux hommes qui s'arrachent un poignard et une épée : qui voulait frapper? qui retenait le bras? qui est le traître? qui le sauveur? Angoisse tragique !

Et ceci est le plus grave. Car ici il ne s'agit plus de situations pouvant déterminer des jeux de sentiments, donner carrière aux analyses du cœur humain : il s'agit d'une situation toute pathétique et piquante, qui n'excite que l'horreur et la curiosité de voir comment l'embarras se démêlera. C'est-à-dire que dans ce cinquième acte de Rodogune est réellement contenue la négation du théâtre cornélien et la destruction de son principe. Or aucune pièce n'a plus réussi ni laissé une plus durable impression que la Rodogune de Corneille. Pendant cent cinquante ans, on l'a égalée au Cid et à Polyeucte. Encore en 1764, dans son Commentaire, Voltaire nous fait savoir que pour beaucoup de gens Rodogune, à cause de son cinquième acte, était le chef-d'œuvre de Corneille.

C'est un hasard étrangement ironique ou une haute leçon d'esthétique théâtrale que, dans l'œuvre du' fondateur de la tragédie classique, le vulgaire des spectateurs ait peut-être préféré, le vulgaire des auteurs ait surtout imité ce qu'il y avait au fond de plus contraire à la définition générale et à la pure essence de cette tragédie.

Est-ce pour cela qu'on a fait de Corneille un romantique? et que la préface de Croimvell, puis tous les théoriciens de l'école, ont rendu honneur au bonhomme? Je ne le pense pas. Corneille a bénéficié de deux circonstances très simples : son premier chef-d'œuvre, puis Don Sanc/ie, étaient faits sur des sujets espagnols. Or, en i83o, le classique, c'était l'antique : l'Espagne était une source romantique. Ceux qui exploitaient le romancero ne pouvaient jeter la piei're à l'imitateur de Guilhen de Castro; Hernani était fils de Don Sanche, et Ruy Blas au moins filleul de Ruy Dias de Bivar. En second lieu, le classique, c'était Racine : Corneille paraissait romantique de toute la différence qui le séparait de Racine. Mais s'il fut moins insulté, il ne fut pas plus imité que Racine : et la technique du drame romantique ne lui doit rien.

L'influence morale d'un écrivain est toujours délicate à constater. Car s'il s'agit de la part qu'il faut lui attribuer dans la formation d'un caractère ou d'une volonté, cette action intime presque toujours reste secrète et nous échappe : il est rare que les cœurs livrent leur mystère au public. La plupart des témoignages sont des témoignages d'écrivains,

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toujours un peu suspects, parce qu'il y a des chances qu'ils expriment un jugement réfléchi du mérite virtuel de l'œuvre, autant qu'une impression ressentie de sa réelle opération. Il en est de même des décisions de l'opinion publique, qui peuvent résulter autant de ce que tous ont appris de leurs maîtres et de la critique que de ce que chacun a éprouvé dans son expérience intime. Cependant il faut bien s'en rapporter à ces témoignages et à l'opinion publique; et on le peut, après tout, sans trop risquer de se tromper, puisque cela aide au moins à définir les propriétés intrinsèques des œuvres, et leurs possibilités d'influence: puisque, d'ailleurs, si la réalité et l'expérience démentaient violemment ou fréquemment l'idée qu'on s'en fait, cette idée sans doute ne pourrait pas subsister.

On n'a jamais eu de doute sur l'influence que Corneille peut exercer : sa tragédie est une école de grandeur d'âme. Elle fait aspirer aux grands efforts, aux passions nobles, aux sacrifices héroïques. Jamais le sentiment public n'a varié là-dessus.

Une seule réserve fut faite au temps de Corneille : et ce fut par des chrétiens. Pascal craignait l'infirmité de notre nature : « qui veut faire l'ange fait la bête », qui veut être Dieu, tombera au-dessous de l'homme. Plus l'amour représenté est « chaste et honnête » ', plus les passions de la comédie sont innocentes et nobles, plus les âmes pures sont tranquillisées, et s'abandonnent sans scrupule à des émotions qui sont le privilège des belles natures.

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