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Corneille inconnu

Tu as bien voulu prendre intérêt à ce livre et me soutenir do les encouragements [)endant que je le composais. Il t'appartient donc tout naturellement. Ton patronage ne peut que lui porter bonheur et lui faire bonueur. Je te prie d'accepter la Dédicace de cet ouvrage comme une marque de reconnaissance sincère pour la sollicitude que tii m'as constamment témoignée, comme une preuve de la solide et profonde affection

De ton cousin et ami,

Jules LEVALLUIS.

PREFACE

PREFACE

Si Ton venait à découvrir des vers inédits du grand Corneille, cette bonne fortune produirait une vive émotion dans le monde des lettres, et serait célébrée avec éclat, - la pièce mise en lumière n'eùl-elle d'ailleurs rien de particulièrenient remarquable. La curiosité satisfaite ajouterait au plaisir littéraire ou même, au besoin, y suppléerait. On est toujours heureux de disputer, d'arracher à Tinconnu sa proie, et de restreindre son domaine encore si vaste. Cette joie, on peut se la donner sans attendre une découverte de ce genre, dont la probabilité est aujourd'hui fort douteuse, en s'adressant à certaines œuvres du poëte qu'un fâcheux concours de circonstances a relé-uées dans l'ombre et qu'enveloppe un injuste oubU. Ce n'est pas seulement le Corneille inédit (s'il existe queUpic chose de tel, comme c'est pos-

OJILNEILLE LNCUN.NL.

sible), (|ue nous ignorons, c'est dans le Corneille publié des parties très-agréables ou très-nobles, très-judicieuses et très-audacieuses. Elles y sont assurément, mais (jui de soi-même irait les y chercher? Il faut pour cela que Ton soit averti et rassuré.

C'est ce ([ue j'ai essayé de faire dans ce livre qui ne contient ni une nouvelle tragédie, ni même un nouveau sonnet de Corneille, mais où viennent se placer sous les yeux des lecteurs nombre de pages spirituelles, sensées, éloquentes, dont beaucoup de personnes parmi les plus cultivées ne soupçonnaient que vaguement l'existence dans ses ouvrages. J'ai précisé les indications qui pouvaient mettre ces personnes sur la voie, et, en même temps, je me suis appliqué à dissiper l'espèce de réprobation qui pèse à tort, selon moi, sur diverses productions de Corneille. Stimuler les indifférents, encourager les timides, réveiller et délecter les connaisseurs : tel est le but que je me suis proposé.

L'interprétation littéraire a été ma préoccupalion dominante. Après MM. Tascliercau, Marty- Laveaux, Edouard Fournier, il n'y a pas lieu à recommencer une biographie de Corneille. Cependant, le critique ([ui s'attache à restituer leur

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valeur à des œuvres méconnues et's'ellorcc d'en déterminer la signification, est quelquefois amené à considérer les faits sous un tout autre aspect fp.ie ses devanciers. De là un travail inévitable de contrôle et des essais de rectification. Ce travail est ici singulièrement facilité par les recherches actives et ingénieuses auxquelles dans toute la Normandie et principalement dans sa ville natale se sont livrés, à son sujet, les compatriotes du poète. Quelques mots sont nécessaires pour expliquer dans quelle mesure j'ai cru devoir me tenir à cet égard, et quel esprit a guidé l'interprétation qui, prenant comme point de départ le redressement d'un préjugé, avait surtout à se mettre en garde contre la tendance au paradoxe.

Dans un article du Correspondant (25 janvier 1874), ayant à rendre compte de l'Anthologie Lemerre, et des Lectures choisies du colonel Staaff, j'écrivais :

« Le moindre inconvénient des Anthologies, c'est que l'on y suit trop volontiers, avec une circonspection, respectable sans doute, mais excessive, les chemins battus. Je ne me plains pas que les mêmes noms y reparaissent régulièrement, parce qu'il n'est donné à personne d'inventer à son gré des classiques ; ce qui me fâche, c'est que les cita-

LOllNEILLE INL'UNNl'.

lions soient presque invariablement les mêmes. On n'explore pas suffisamment nos classiques lorsqu'on veut les Taire figurer dans ses sortes de recueils. Il faudrait les sonder, les parcourir en tous sens.

» Que diriez-vous de promeneurs qui, se trouvant admis pendant plusieurs semaines à visiter un parc magnifique et s'émerveillant, à juste titre, sur ses beautés, passeraient toujours par les mêmes allées, suivraient toujours les mêmes directions sans exprimer le désir de connaître les parties reculées du parc, de jouir de la fraîcheur des eaux, de pénétrer le mystère des ombrages? Vous penseriez que, sous ce respect, sous cette quiétude d'admiration, se cache une certaine nonchalance, et pciU-êlre n'auriez-vous pas tort de le penser. Nos éditeurs d'Anthologies ressemblent en général à ces promeneurs. La richesse variée, la complexité toulTue d'un Corneille, d'un La Fontaine semblent les intimider, les déconcerter, et ils ne se lancent jamais à la découverte.

»... Un choix tel que je l'entends serait un renouvellement, j'ai presque dit un renouveau pour les classiques. Je ne sortirais pas de l'enceinte consacrée, mais il me semble que je serais assez heureux pour y ouviii et y faire goûter des perspectives

rUEFAïK. vu

inatlendues.La variété dans la sévérité serait mon but, pourrait me servir de devise^ de mot d'ordre, et, malgré les difficultés de l'entreprise, j'y resterais obstinément fidèle. »

On trouvera dans mon livre rapi)lication de ces idées. Personne plus que moi ne goûte et n'admire les beautés consacrées, reconnues de Corneille. Mon intention ne pouvait donc être de protester indirectement contre l'universel respect en cherchant une manière détournée d'égaler les côtés obscurs ou négligés de son œuvre aux parties célèbres, immortelles. Il m'a semblé seulement que le champ d'admiration était trop circonscrit et qu'on pouvait l'étendre sans déroger aux prescriptions d'une criti(|ue prudente, sans faire acte de faiblesse ou d'engoûment systématique. C'est eu ce sens que j'ai dirigé mes efforts. Si je n'ai touché qu'en passant aux chefs-d'œuvre et si je me suis gardé d'y insister, ce n'est pas qu'ils fussent pour ma tentative une gêne ou un embarras, mais tout simplement parce que, après Voltaire, M. Guizot, M. Désiré Nisard, je ne voyais pas qu'il y eût sur ce chapitre quelque chose de nouveau ni d'important à dire. Lorsque Ton entreprend de compléter un monument, c'est évidemment dans un esprit de piété, et si l'on ajoute des chapelles à un éditicc

VIII CORNEILLE D\'CUNNU.

religieux, ce u'esL pas avec le secret désir de mas- ({uei- le maître-autel.

Du reste, Corneille iiicomm n'est puiut sorti d'une théorie. Il est né des circonstances. La pensée de cet ouvrage me vint au printemps de 1870, en lisant dans la belle édition des Grands écrivains quelques-unes des dernières tragédies du maître. Les catastrophes qui, peu de mois après, fondirent sur notre pays, et qui suspendirent pendant quel- (pie temps toute activité littéraire et intellectuelle, me firent perdre de vue ce projet à peine ébauché. TouteIois,à Paris, pendant les angoisses du blocus et les calamités du bombardement, profitant des courts répits que me laissaient mes devoirs de citoyen, je continuai ma lecture, sans préoccupation immédiate, on peut le croire, de composition ou de publicité. C'est au bruit ininterrompu de la canonnade que supportaient et renvoyaient, avec une obstination héroïque, les forts de Bicètre, de Montrouge, de Vanves, que je renouai confiaisnaissance avec Mélite^ la Venve, la Galerie du Palais. V Illusion, .l'avais réuni bon nombre de notes et de documents sans trop savoir si j'en ferais jamais usage lorsque, quelques années plus tard, l'aimable hospitalité du Correspondant et ses invitations bienveillantes m'engagèrent à terminer un

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travail commencé depuis si longlemps. Un excusera ces détails. Je ne les rappelle que parce qu'ils permettent de voir comment ce livre, tout involontaire, tout spontané, s'est en quelque sorte imposé à moi, comment il s'est emparé de mon esprit, et combien peu la rigidité doctrinale a présidé à son éclosion.

En dehors de la ferveur littéraire, que plus d'un conçoit et partage, un intérêt très-particulier m'at- I irait vers Corneille. Compatriote du poëte, mon enfance s'est passée à entendre parler de lui. Ce collège de la rue du Maulévrier où, dès Fûge de quatorze ans, il recueillait des couronnes et qui porte aujourd'hui si légitimement le nom de Lycée Coi'neiïïe, j'y ai fait mes études. J'y ai appris à penser dans Cinno, et à sentir profondément le divin en lisant Pohjeurte. Dans la ville, maint endroit évoquait à cette époque le souvenir du grand poëte. Les deux maisons de la rue de la Pie étaient encore debout. On montrait, rue aux Juifs, l'habitation de M"*" Milet, l'héroïne de MéVit?. Ces restes intéressants du temps passé, qui rendaient la tradition plus vivante, sont tombés sous le marteau des démolisseurs. Il ne reste plus pour nous parler du maître que la belle statue de David, fièrement campée et drapée sur le terre-plain du Ponl-de-

CORNEILLE LN'L'ONNU.

Pierres. Ces impressions de ma jeunesse ne s eiQlent jamais complètement effacées, et, lorsque je fus auiené à ni'occuper de Corneille, j'eus le seniimeul (lu'on éprouve lorsque après une longue absence on rentre dans son pays et Ton respire Tair natal.

Ce sentiment, je Tai déjà dit, règne dans toute l*a Normandie, mais il est très-marqué, très-persistant chez les Rouennais. La mémoire de leur illustre compatriote n'a pas cessé d'être l'objet de leur vigilante et touchante sollicitude. Dernièrement encore, on en a eu une nouvelle preuve lorsqu'il a été question de conserver la maison de campagne que possédait au Petit-Couronne le père de Corneille, maison dans laquelle le poëte passa sans doute une bonne partie de son enfance, et qu'il transmit à ses héritiers. Un homme de goût et de savoir, M. Frédéric Deschamps, n'hésita point à se faire l'acquéreur de la vieille demeure rustique, non dans un but de satisfaction absolument personnelle, mais avec l'arrièrc-pensée généreuse de s'en considérer comme le gardien jusqu'au jour où le département de la Seine-Inférieure exprimerait, par l'organe de son Conseil général, le désir d'en devenir propriétaire. C'est ce qui est ^jrrivé cette année. Cet acte n'est pas le seul par

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lequel M. Deschamps a témoigné son culte pour Corneille, mais c'est un de ceux qui sont le plus faits pour se graver dans la mémoire, honorer son initiative, lui mériter la gratitude de ses concitoyens et des littérateurs français.

Parmi les chercheurs et les biographes, que de noms à citer! Je n'ose m'engager dans une si longue énumération. Il serait pourtant injuste de passer sous silence M. l'abbé Tougard qui a étudié de près les conditions de fortune oi^i vécurent les deux Corneille; M. Gosselin, fureteur infatigable et souvent heureux, auquel nous devons plus d'un détail curieux et instructif sur l'épisode longtemps mal connu de Mélite, ainsi que sur les particularités de la vie judiciaire du poëte ; M. Eugène Noël, dont le talent aimable, l'érudition aisée et familière, la verve spirituelle, toujours en Ijelle humeur, nous ont fait pénétrer au loyer des deux frères et nous ont initié à leurs rapports avec Molière et la famille Pascal. Combien de précieuses indications je dois pour mon compte aux excellents travaux, si nets, si consciencieux de M. F. Bouquet! Ses études sur le séjour de Louis XIII aux eaux de Forges, sur l'acteur Mondory, sur la troupe de Molière pendant son passage à Rouen, sont indispensables à consulter pour quiconque veut toucher les faits

xrr CORNEILLE INCONNU.

du duigl et ne pas se contenter de vagues aperçus. Ecrivain sobre et châtié, esprit clair, passionnément ami de l'exactitude, M. Bouquet a puissamment contribué à mettre de l'ordre dans les notions confuses que Ton avait sur la chronologie des premières comédies de Corneille. C'est là un service signalé rendu à notre histoire littéraire et dont on ne saurait trop faire ressortir l'importance. Me sera-t-il permis d'ajouter, avec un sentiment de vive reconnaissance que, grâce aux conseils et aux avertissements du savant professeur, toujours bienveillant pour un de ses anciens élèves, Corneïlle inconnu, sous sa forme définitive, a beaucoup gagné en précision et en solidité.

Ce n'est point une mauvaise condition, pour apprécier à fond Corneille, que d'être Rouennais, très au courant de l'esprit local et familiarisé avec le génie normand. Ce grand homme a conservé toute la vie le cachet de sa province. 11 en avait les hautes qualités et aussi quelques menus défauts. La connaissance intime du caractère rouennais ne nous a pas été inutile, du moins nous l'espérons, pour concilier certaines contradictions, bien capables de dérouter les biographes les plus subtils. Elle nous a encouragé à essayer ce qu'on pourrait nppf'lor une psycliologie de Piorre Covneillc. en

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poussant l'analyse plus loin que n'avaient ])u le faire nos prédécesseurs. Nous ne nous sommes pas rendu compte de tout aussi pleinement que nous l'aurions voulu, mais au moins nous n'avons rencontré aucun point embarrassant ou douteux sans tenter d'en donner une explication plausible. Notre interprétation s'est modelée sur la nature complexe du poëte que nous nous proposions d'étudier, et les origines locales attentivement suivies, démêlées, nous ont Iburni des renseignements, des lumières sur les parties restées obscures d'une si grande œuvre et d'une si belle existence. Devenu parisien à cinquante ans passés. Corneille ne perdit jamais l'accent de son pays. Dans sa langue variée, colorée, opulente, les locutions de terroir ne sont pas rares. Vainement son imagination l'emporte à Sparte, à Rome, en Afrique, la meilleure part de son cœur reste en Normandie. La chère ville natale est toujours présente à sa mémoire. Ce trait caractéristique complète, sans le diminuer, le poëte national par excellence. Ce n'était pas à un Rouennais de le négliger.

Paris, 30 novembre 1815.

Nous croyons ctrc quilles envers Pierre Corneille, lorsque nous avons payé à quelques-uns de ses ouvrages le tribut craclmiration qui leur est dû. En restreignant nos applaudissements à quatre ou cinq tragédies dont personne n'ose plus contester la beauté, nous nous regardons comme suffisamment justes à l'égard du grand poëte. Quant au reste de son œuvre, nous l'ignorons à peu près complètement. On dirait que ses productions, si nombreuses, si variées, n'existent point pour nous. Notre superbe nonchalance dédaigne de s'en informer. Nous ne manquons d'ailleurs, pour justifier notre insouciance routinière, ni d'autorités ni de prétextes. De Boileau à Voltaire, de Voltaire à nos plus célèbres contemporains, une opinion s'est établie qui, n'acceptant chez Corneille qu'un petit nombre de créations immortelles, relègue au der-

fuRNEILLE INCONNU.

nier plan et condamne à Toubli la plupart de ses ouvrages. Cette opinion règne si souverainement, que les écrivains attirés vers Tétude du vieux maître s'y conforment dans leurs analyses, la prennent comme point de départ de leurs recherches.

Ce n'est pas qu'il ne se soit élevé à ce sujet des protestations, et que les côtés ignorés ou méconnus du génie de Corneille n'aient trouvé de vaillantes plumes disposées à les remettre en lumière ; mais, malheureusement, ces réclamations, au fond si légitimes, ont toujours été présentées de façon à fortifier le sentiment qu'elles voulaient combattre. Tantôt l'enthousiasme, peut-être affecté, des romantiques s'attachait à glorifier telle pièce que l'auteur, dans sa sévérité judicieuse, avait placée en seconde ou en troisième ligne ; tantôt quelque historien surgissait, animé d'une ardeur sincère, résolu à démontrer que tout, sans exception, dans l'œuvre du poëte, est admirable, parfait, divin, et que la malignité seule peut y découvrir des fautes ou des erreurs. Ces efforts, où la singularité nuisait au zèle, où le parti pris, trop visible, gâtait ce qu'il y avait d'excellent dans la revendication essayée, n'étaient pas de nature à changer le courant. Les jugements habilement motivés de la critique résistaient à une contradiction presque exclusivement sentimentale. On accordait peu d'importance aux bruyantes

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manilestations du romantisme, el Ion répondait aux fougueux élans des panégyristes absolus par cet axiome indiscutable : « Qui veut trop prouver ne prouve rien. » De très-bons esprits ont pu considérer cette épreuve comme décisive. Beaucoup sont encore persuadés qu'après ces appels, demeurés infructueux, il n'y a plus qu'à s'incliner devant une sentence qui tend désormais à prendre force de loi. « Les oracles de l'ancienne critique ont parlé: leur arrêt nous dispense d'investigations qui probablement seraient très-fastidieuses. Ils ont exploré pour nous la vaste étendue des œuvres de Corneille, et se sont donné la peine de nous marquer les bons endroits, les stations réservées, les asiles splendides et vénérables où notre goCit doit porter ses hommages. En nous traçant d'une main prudente et ferme la géographie des sommets, ils nous ont interdit du même coup l'accès des plaines sans caractère, des landes infertiles, des broussailles incultes et sauvages. Pourquoi revenir sur cette sage interdiction? Pourquoi courir le risque de diminuer ou d'altérer en nous l'idée que nous nous sommes faite du grand Corneille? Nous le possédons dans ses chefs-d'œuvre : qu'avonsnous besoin de le chercher ailleurs, avec bien des chances de ne pas le rencontrer ? » Ainsi raisonne la majorité des lecteurs ; ainsi s'exprime plus d'un lettré de profession. Je sens ce que cette opinion

a de spécieux et même de respectable; j'ose croire cependant qu'elle renferme une grande part d'erreur, et qu'elle est en désaccord avec les véritables intérêts de notre culture littéraire.

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