PREMIERE PARTIE
LA TRADITION LITTERAIRE ET LA REALITE HISTORIQUE — COMMENT SE FORME UNE LÉGENDE.
Lorsqu'on ne veut considérer dans Corneille que ses oeuvres principales, les œuvres de sa forte maturité, sans tenir compte de celles qui ont précédé, en refusant de s'arrêter à celles qui ont suivi, on se place dans des conditions tout à fait défavorables pour comprendre, pour apprécier le caractère essentiel de son génie. On fait de ce génie une énigme, un problème, quelque chose de prodigieusement anormal, et, si l'on consent à me passer ce mot, une sorte de monstre intellectuel. Est-il rien, en effet, de moins compréhensible, de plus en désaccord avec la marche régulière, avec les lois inflexibles de l'intelligence, que cette soudaine supériorité dans l'art succédant, chez le même écrivain, aune médiocrité déplorable, pour aboutir rapidement à une entière, à une irrémédiable décadence ! S'il en était ainsi, si Ton devait
voir dans la courte période qui va du Cid à Bodogune un éclair perdu entre deux obscurités également profondes, il n'y aurait plus lieu d'appliquer à Corneille les règles ordinaires de la critique. La mesure qui suffit à Dante, à Shakespeare, à Cervantes, se trouverait pour lui trop petite et trop étroite. Il faudrait renoncer à l'expliquer, le proclamer une exception.
A parler franchement, c'est ce qu'on a toujours fait à son égard. On a écrit nombre de pages judicieuses sur Corneille, on a prononcé bien des paroles éloquentes, on a épuisé, à propos de ses tragédies, les formules qui servent à manifester l'admiration ; mais on n'est jamais sorti d'un certain vague, on n'a jamais dépassé certaines généralités, comme si l'on craignait de pénétrer trop avant, de soulever une question qu'on sait insoluble. Les plus déliés, les plus subtils parmi les analystes littéraires, tâtonnent quand ils approchent de ces œuvres majestueuses et mystérieuses. La netteté habituelle de leur procédé s'altère; une teinte déclamatoire se répand sur leurs expressions. L'enthousiasme est sincère; mais on n'y sent pas la fermeté confiante, la plénitude de satisfaction que donne la complète intelligence de ce qu'on admire. Pour beaucoup de ses plus fervents lecteurs, Tauleur (\' Horace, en sa grandeur abrupte, et pour ainsi dire toute d'un jet, connue un soulèvement
volcanique, demeure inexplicable ; on est dépaysé près de lui, parce que la moyenne fait défaut, et qu'on ne se rend plus compte des proportions.
Tout change, tout s'éclaircit et se rectifie, dès qu'on fait cesser un isolement factice, dès qu'on replace les chefs-d'œuvre du poëte dans le mouvement général de sa production. Non, Corneille n'est ni une exception ni une énigme. Son génie n'a pas été affranchi des conditions auxquelles est soumis l'esprit humain, et le développement, l'accroissement de sa force morale, s'est accompli selon les lois qui président à l'évolution intérieure. Le Cid et Je Menteur, qui sont des coups de maître, ne lurent pas des coups d'essai. La décadence ne commença pas au lendemain de Poïyeucte: Pom/pée, SeHorius, Otlion, NicomMe,Héi'aclïus, Don Sauclie (V Aragon, la Suite dn Menteur, sont là pour le prouver.
En prenant dans leur succession chronologique les compositions dramatiques de Corneille, on peut se convaincre que s'il était très-richement, trèslargement doué, il a dû aussi beaucoup au travail, à la lecture, à la méditation, à Tefiort incessant sur lui-même. On nous l'a pendant longtemps représenté, sur la foi de Vigneul-Marville,de La Bruyère et de Fontenelle, comme magnifiquement favorisé du don poétique, mais s'abandonnant presque inconsciemment à son instinct, semant, avec une
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profusion que ne corrigeait pas le discernement, les vers médiocres et les beautés immortelles. Une connaissance approfondie des oeuvres complètes ne permet pas de rester sur cette impression. Il n'y a pas d'esprit moins inconscient, plus réfléchi, plus responsable, que Corneille. Sa vie littéraire, telle qu'on peut la suivre depuis i/e/zVe jusqu'à la traduction de VTmitation, est une éducation continuelle, un labeur moral ininterrompu. Malgré son attitude altière^ sa brusquerie dédaigneuse en face des critiques passionnées auxquelles il était en butte, il n'en faisait pas moins son profit de ce qu'il y avait de fondé dans les reproches que lui adressaient ses ennemis. Quelquefois, en malin Normand, il les déconcertait par la promptitude de ses corrections, par sa docilité narquoise. Avertissaiton Corneille des remarques échappées à d'Aubignac, son détracteur le plus méticuleux et le plus obstiné, pendant la représentation d'une de ses tragédies ', aussitôt il se mettait à la besogne, effaçant, ajoutant, faisant droit aux objections, de telle sorte que les critiques de d'Aubignac se trouvaient prévenues avant qu'il eût eu le temps de les imprimer, et que la publication de la pièce les réduisait à néants Attentif à l'opinion d'autrui, et capable à