DORANTE
Il faut ])ien que j'en rie.
L'histoire dramatique compte peu de chapitres d'une exactitude plus grande, d'une plus heureuse délicatesse de tour, plus brillamment présentés et enlevés. La verve du poëte applaudi s'y donne carrière ; son amour propre satisfait ne dépasse pas les limites d'une allégresse aimable et de bon ton. Dorante est désormais averti. Il a reçu assez gaiement, du reste, la leçon que lui ont attirée ses mensonges. Mais encore une fois ce n'est plus le même homme. S'il lui arrive parfois de mentir, il obéit à des motifs excellents, honorables, non à la force de l'habitude, comme on pourrait le croire. La preuve ne se fait pas attendre : On ouvre la porte de la prison. Quel est ce cavalier qui entre? C'est Cléandre, le vrai coupable. Il était le rival, l'ennemi du mort. Cette présomption a suffi pour qu'on l'arrêtât. Le prévôt l'amène à Dorante. Celui-ci va l'examiner et déclarer s'il le reconnaît. Dès le premier coup d'ceil le doute n'est point permis. Mais Dorante sait que le combat fut loyal ; il a été témoin de la bravoure déployée par Cléan-
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dre ; ce n'est pas lui — dût le sacrifice de sa vie en être la conséquence — qui trahira ce vaillant gentilhomme. Il s'empresse donc d'affirmer au prévôt qu'il n'a jamais vu ce cavalier, et^ avec un ressouvenir de son ancienne imaginative. il lui donne du meurtrier un signalement tout à fait fantastique. Est-ce là un mensonge qu'on puisse blâmer? Dorante ne le pense pas, et, lorsque Cliton s'écrie avec l'accent du reproche :
Ne m'aviez-vous pas dit que vous ne mentiez plus ?
Son maître lui ré})oml, non sans quelque apparence de raison :
J'ai vu sur son visage un noble caractère, Qui me parlant pour lui m'a forcé de me taire, Et d'une voix connue entre les gens de cœur M'a dit qu'en le perdant je me perdrais d'honneur : J'ai cru devoir mentir pour sauver un brave homme.
Le ton s'élève, comme on le voit. La dignité morale apparaît. Nous sommes loin de l'écolier espiègle , de l'étudiant audacieux qui revenait de Poitiers pour mystifier tout le monde. Notre menteur, dans sa justification, a déjà la fierté cornélienne.
Cléandre est devenu son ami. On le deviendrait à moins. C'est un personnage bizarre que ce Cléandre. Il veut que sa sœur, Mélisse, s'intéresse au-
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tant que lui au prisonnier. Sur sa recommandation, mieux que cela, sur son ordre, elle envoie à celui-ci par une suivante, Lyse, avec une lettre galamment affectueuse, les secours dont il peut avoir besoin. Une sympathie mutuelle se déclare. La liaison marche vite, plus vite même que le frère ne l'aurait voulu. Après le portrait de Mélisse, que la soubrette s'est laissé exprès dérober, c'est l'original qui, dans cette prison très-commode, où l'on entre et d'où l'on sort comme on veut, ne craint point de visiter le captif en se faisant passer sous le voile pour la sœur de Lyse. « Cette scène, dit Voltaire, qui goûtait beaucoup la Suite du Menteur, où Mélisse voilée vient voir si on lui rendra son portrait, devait être d'autant plus agréable que les femmes alors étaient en usage de porter un masque de velours, ou d'abaisser leurs coiffes quand elles sortaient à pied. »
Elle est encore cliarmante aujourd'hui, rien qu'à la lecture, et je suis persuadé qu'au théâtre, convenablement jouée, elle produirait sur un public délicat la meilleure impression. Dorante a reçu le coup de foudre. Il achève de gagner le cœur de Mélisse en refusant à Lyse de restituer le portrait de la belle inconnue.
Écoule, il n'est pour toi chose que je ne lisse, Si je te nuis ici c'est avec grand regret ;
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Mais on aura mon cœur avant que ce portrait.
Va dire de ma part à celle qui t'envoie
Qu'il fait tout mon bonheur, qu'il lait toute ma joie ;
Que rien n'approcherait de mon ravissement,
Si je le possédais de son consentement;
Qu'il est l'unique bien où mon espoir se fonde,
Qu'il est le seul trésor qui me soit cher au monde...
Lyse insiste et devient pressante. Dorante , qui se défend avec courtoisie , pourrait finir par se trouver embarrassé ; mais Mélisse, toujours déguisée, vient à son secours et le réconforte :
Souvent tout cet eilbrt à ravoir un portrait
N'est que pour voir l'amour par l'état qu'on en fait.
C'est peut-être après tout le dessein de Madame :
Ma sœur, non plus que moi, ne lit pas dans son âme.
En ces occasions il fait bon hasarder,
Et de force ou de gré je saurais le garder.
Si vous l'aimez, Monsieur, cro^'ez qu'en son courage
Elle vous aime assez pour vous laisser ce gage :
Ce serait vous traiter avec trop de rigueur
Puisque avant ce portrait on aura votre cœur ;
Et je la trouverais d'une humeur bien étrange.
Si je ne lui faisais accepter cet échange.
Je l'entreprends pour vous et vous répondrai bien
Qu'elle aimera ce gage autant comme le sien.
La conclusion se devine aisément ; Dorante demeure plus ferme que jamais dans sa résistance, et Mélisse, touchée d'une lidélilé si chevaleresque,
découvre son incognito, trahit son secret en lui disant :
Ce portrait est à vous, vous l'avez su défendre,
Et de plus sur mon cœur vous pouvez tout prétendre :
Mais par quelque motif que vous l'eussiez rendu.
L'un et l'autre à jamais était pour vous perdu.
Je retirais le cœur en retirant ce gage.
Et vous n'eussiez de moi jamais vu que l'image.
Yoilà le vrai sujet de mon déguisement.
Pour ne rien hasarder, j'ai pris ce vêtement,
Pour entrer sans soupçon, pour en sortir de même.
Et ne me point montrer qu'ayant vu si l'on m'aime.
Evidemment nous sommes dans un monde, sur un terrain oi^i la fantaisie domine. J'ai déjà fait remarquer que cette prison, où chacun trouve un si facile accès, est placée sous le régime d'une indulgence bien exceptionnelle. On relèverait sans peine d'autres invraisemblances. L'auteur n'a guère songé à les éviter. Il s'est au contraire accordé certaines licences auxquelles il paraissait avoir renoncé depuis CUtandre et VUlusion. Tel acte (le deuxième) est coupé en tableaux comme un mélodrame de nos jours. Le lieu de l'action change plusieurs fois. On passe de la prison à la place Bellecour, puis de là, chez Cléandre. Le poète se joue en une intrigue capricieuse, romanesque, où la passion vraie perce plus d'une fois sous les affectalioiis à la mode, où le badiiiaav ('léijant d'une
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galanterie passée dans les mcours intellectuelles, n'arrête pas Texpression d'un sentiment plus élevé. Il lui aurait été facile de pousser la pièce au comique. Cela se voit dans l'excellente scène qui nous montre Cliton finissant par devenir un menteur émérite à force de vivre près de Dorante. De même, si le courant dramatique l'eût emporté dans l'esprit de l'auteur, l'heureux dénouement pouvait être retardé ou assombri au moyen de quelques circonstances accessoires. Corneille ne l'a point voulu. Il a entrepris de cheminer entre ciel et terre, traversant la réalité sans s'y établir, célébrant l'idéal mondain de son temps, non sans une pointe de réserve et de raillerie. Cette nuance très-particulière est admirablement mar({uée dans une conversation épisodique qui arrive immédiatement, au quatrième acte, après le beau morceau sur la sympathie. Lyse vient de citer un personnage de VAsirée.
MliUSSE
Quoi ! tu lis les romeins ?