MÉLISSE
De vrai, c'est un grand point.
LVSE
Aurais-je tant d'esprit si cela n'était point? D'où viendrait cette adresse à faire vos messages A jouer avec vous de si bons personnages, Ce trésor de lumière et de vivacité...
La soubrette s'en tait un peu accroire, mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Notons seulement, en sa forme plaisante, ce mélange du naturel et du factice. Il nous semble avoir été accompli à merveille dans ces quelques vers. Le vieux saule du grand-père de Lyse, invoqué comme souvenir de Céladon, symbolise assez bien l'esprit demi-positif, demi-fantastique qui donne une physionomie si étrange et si attrayante à la Salie du Menteur. Cette œuvre singulière n'est pas sans analogie avec quelques-unes des brillantes fantaisies de Shakespeare et l'on y retrouve les principales qualités de Lope de Vega, dont Corneille en \\\\^ d'un endroit
LE MAITRE LE MnLJEKE. K»!»
de sa comédie a imité, en TappropriauL au jiuùL i'rançais, la jolie pièce, Aimer sans savoir (ini. La ^^uite du Menteur devait être du goût d'Anne d'Autriche , très-éprise de ce qui lui rappelait la littérature espagnole et grande admiratrice de Corneille. Peut-être la vit-elle représenter. Louis Xlll était mort au mois de mai 1643, mais nous savons par madame de Motleville que la reine n'avait pas renoncé , même au commencement de son veuvage, aux plaisirs qu'elle croyait innocents. « Elle allait à la comédie, nous dit sa dévouée confidente, à demi cachée par une de nous qu'elle faisait asseoir auprès d'elle, dans une tribune où elle se mettait, ne voulant pas pendant son deuil paraître publiquement à la place qu'elle devait occuper dans un autre temps. Ce divertissement ne lui était pas désagréable. Corneille, cet illustre poète de notre siècle, avait enrichi le théâtre de belles pièces dont la morale pouvait servir de leçon à corriger le dérèglement 'des passions humaines ; et parmi les occupations vaines et dangereuses de la cour^ celle-là du moins pouvait n'être pas des pires. »
La SuÀtedu Menteur donnée en 16'io ', au théà-
1. Ou 1644, Grammatici rc'i'lanl. Répétons-le une lois pour toutes : rien n'est moins lixè, plus flottant que la chronoloffie du théâtre de Corneille.
Ire du Marais, lui d'abord très-peu goûtée du })Ublic. Le titre était sans doute pour c{uelc]ue cliose dans cet insuccès. On s'attendait à voir reprendre l'action du Menteur, et l'on s'apprêtait à rire des nouveaux mensonges de Dorante. Au lieu de cela, on se trouva en face d'une comédie d'intrigue où, sauf dans im passage du premier acte et dans la scène finale, retranchée plus tard, il était à peine question de l'ancien Menteur. Dorante, guéri et transformé, pîut moins (ce cpii malheureusement n'est pas rare) que lorsqu'il était un parfait mauvais sujet. On lui sut mauvais gré de son trop de perfections et de vertus. Quoi qu'il en soit, il fallut retirer la pièce au bout de trois représentations, mais quatre ans après, les comédiens du Marais, toujours fidèles à Corneille^ la reprirent bravement et elle obtint alors un très-vif succès. Voltaire dans son Commentaire parle avec grand éloge de la Suite du Menteur. Selon lui, moyennant quelques changements, on en ferait un chef-d'ceuvre qui produirait au théâtre plus d'effet que le Menteur même. « Aucune comédie peut-être, dit avec raison M. Marty-Laveaux, ne mériterait davantage de devenir l'objet, au moins passager, d'une de ces intéressantes reprises que, depuis quelque temps, l<i Théùtre-Francais a si à propos multipliées. En elfet, si le })lan et rordoiinaucc laissent quelque cliose ù désirer, la h>uitedu Menteur n'en ollVcpas
moins des rôles excellents, des scènes charmantes et des situations fort gaies. » A défaut de la Comédie Française, n'y a-t-il pas là de quoi tenter Tintelligent organisateur des Matinées littéraires. La Suite du Menteur serait un beau sujet pour la verve et l'érudition de quelque conférencier goûté du public?
ce J'ai fait Je Menteur, écrivait Corneille, pour contenter les souhaits de beaucoup de personnes qui, suivant l'humeur des Français,. aiment le changement, et après tant de poëmes graves, dont nos meilleures plumes ont enrichi la scène, m'ont demandé quelque chose de plus enjoué qui ne servit (|u'à les divertir... d'ailleurs étant obligé au genre comique de ma première réputation, je ne pouvais l'abandonner tout à fait, sans quelque espèce d'ingratitude. »
Il est fâcheux que le poète se soit cru dégagé de ses liens et de ses devoirs envers la comédie par l'insuccès de la iSuite du ^lenteur. Corneille s'arrêtait tout d'abord devant l'échec. Cette âme fière, très-résolue au fond, avait des timidités extrêmes, des susceptibilités excessives. L'encouragement et même une certaine faveur lui étaient nécessaires. Cette démission, si promptement donnée, inflexiblement maintenue, fut un malheur pour la scène française. Celle-ci serait entrée vingt ans plus tôt en possession de la vérilable comédie. En dépit du
112 CUKXEILLE IXCUNXU,
préjugé qui le porta de plus en plus à considérer le genre tragique comme le seul auquel son génie le destinât réellement, Corneille avait eu, avait marqué dès le début des aptitudes comiques très-prononcées-
François de Neufcliâteau citant à faux le Bo- Jœana, prétend qu'un jour, Molière, dans un accès d'expansion, aurait avoué à Despréaux combien il était redevable au Menteur, (f Lorsqu'il parut j'avais bien l'envie d'écrire, mais j'étais incertain de ce que j'écrirais ; mes idées étaient confuses : cet ouvrage vint les fixer... enfin sans le Menteur^ j'aurais sans doute fait quelque pièce d'intrigue, l'Étourdi, le Bé^j'U ajnourenœ, mais peut-être n'aurais-je jamais fait le Misanthrope. » L'anecdote si ingénieuse, si plausible qu'elle soit, nous avait toujours paru douteuse. Elle a été réfutée à fond dans ces derniers temps par des esprits exacts et scrupuleux'. Ce qui subsiste incontestablement et ce que personne n'a jamais songé à nier, c'est la salutaire influence que Corneille dut exercer sur le génie naissant et croissant de Molière. Le jeune Poquelin, très-curieux et très-
1. Examen critique d'une anecdule litlcrairc sur le Menteur de Corneille. Rouen, 1865, par M. F. Bouquet. La démonstration est péremptoire et ne permet de conserver aucune illusion.
LE MAITRK DE MuLIERE. 11!}
iiitbriné de tout ce qui avait Irait au lliéàti'u, ne manqua certainement pas de lire les éditions successivement publiées ]iar Corneille (KiVi-KVk^) et que son grand-père maternel, le bonhomme Cressé, s'était à coup sûr procurées. Les premières comédies n'échappèrent point à son attention ; il est impossible qu'il n'ait pas été frappé de la vivacité du dialogue, de la tendance élevée et franche du style, du coloris sincère de quelques tableaux.
Je n'hésite pas à croire que lorsqu'il écrivit le Misanthrope, il ne pensait plus guère à la Veuve parcourue autrefois d'un oiil distrait. 11 avait cependant rencontré dans cette dernière comédie un fragment de conversation l)ien fait pour lui donner l'idée et mieux que l'idée du célèbre entretien entre Alceste et Philinte. Un personnage, nommé justement Philiste, rencontre un sien ami et lui demande :
Que fais-Lu si LiisLe au milieu d"uiie rue? Quel(|ue penser fâcheux te servait d'entretien ?
ALCIIJOX
Je rêvais que le rnoude en Famé ne vaut rien,
Du moins pour la plupart ; que le siècle où nous sommes
A bien dissimuler met la vertu des hommes ;
Qu'à peine quatre mots se peuvent échapper
Sans quelque double sens alin de nous tromper :
Et que souvent de bouche un dessein se propose,
Cependant que l'esprit songe à toute autre chose.
114 CORNEILLE IXOjNNU.
Et cela t'affligeait ï Laissons courir le temps. Et, malgré ses abus, vivons toujours contents. Le monde est un chaos, et son désordre excède Tout ce qu'on y voudrait apporter de remède. N'aj'ons rœil, cher ami, que sur nos actions; Aussi bien, s'ofTenser de ses corruptions, A des gens comme nous ce n'est qu'une folie.
N'avons-iiuiis pas là en germe et, si j'ose risquer le mot, en herbe, les deux personnages du Misanthrope? même une vague ressemblance des noms s'y rencontre. Philiste prélude à Philinte comme Alcidon annonce Alceste. Gardons-nous de pousser le jeu plus loin , mais n'oublions pas que ceci s'écrivait en 1633 et rendons justice à la netteté, à la fermeté du lanoase.
On peut se figurer, sans trop de complaisance, que Molière prit plaisir à quelques-unes des scènes de la Suhaate. Il y en a une, notamment, qui est fort jolie. Cette suivante, Amarante, est en rivalité avec sa maîtresse nommée Daplmis. Celle-ci l'aperçoit causant avec Florame, le cavalier dont elles se disputent raltention, et naturellement elle n"a rien de plus pressé que d'interrompre l'entretien en faisant sentir à la pauvre fille que ses actions et ses moments ne lui appai'tiennent pas.
LE MAITRE LE MoLIÈRE. 115
Amaraute, allez voir si dans la galerie
Ils ont bientôt tendu cette tapisserie :
Ces gens-là ne font rien si Ton n'a l'œil sur eux.
Tandis qu'Amarante s'acquitte de cette comn'îission, Daphnis plaisante et tourmente Florame sur Famour que, selon elle, il éprouve pour la suivante. Le sigisbé proteste de son mieux, et, profitant de Tabsence d'Amarante, il s'engage dans un discours assez ampoulé qui doit, on le devine^, se terminer par une déclaration en Thonneur de Daphnis. Au moment où il va nommer le rare et haut sujet pour lequel il se permet de soupirer, la beauté incomparable qui le charme, Amarante revient brusquement annoncer que
Tout est presque tendu.
DAPHNIS
Vous n'avez auprès d'eux guère de temps perdu.
AMARANTE
J'ai vu qu'ils l'employaient et je suis revenue.
J'ai peur de nrenrhumer au froid qui continue, Allez au cabinet me quérir un mouchoir : J'en ai laissé les clefs autour de mon miroir : Vous les trouverez là.
(Amcwantc rentre cl Doiihnls continue}
J'ai cru que cette belle
IIG CiJUXKILLE IXi.'nXXl
>se pouvait à propos se nommer devant elle. Qui recevant par là quelque espèce craflVont, En aurait eu soudain la rougeur sur le front.
Florame esquive la difficulté de son mieux. Il s'explique, se déclare, devient chaleureux, éloquent. Il en est aux serments lorsque Amarante reparaît.
. Vos clefs ne sauraient se trouver.
DAPHXIS
Faute d'un plus exquis et comme par bravade, Ceci servira donc de mouchoir de parade.
(A Floraino.) Enlin, ce cavalier que nous vîmes au bal, Vons trouvez comme moi qu'il ne danse pas mal ?
FLORAME
Je ne le vis jamais mieux sur sa bonne mine.
DAPHNIS
Il s'était si bien mis pour l'amour de Clarine.
(.1 Amarante.) A propos de Clarine, il m'était échappé Qu'elle en a deux à moi d'un nouveau point coupé : Allez, et dites- lui qu'elle me les renvoie.
AMARANTE
Il est hors d'apparence aujourd'hui qu'on la voie : Dès une heure au plus tard elle devait sortir.
DAPHNIS
Son cocher n'est jamais si tôt prêt à partir ;
Va d'ailleurs son logis n'est pas au bout du monde ;
LE MAITRF. IiK MuLlKIiK. in
Vous perdrez peu de pus. Quoi qu'elle vous réponde. Dites-lui neltement que je les veux avoir.
AMARANTE
A vous les rapporter je ferai mon pouvoir.
Il est aisé de prévoir que le retour trAniaranle ne se fera pas attendre. Aussi Daphnis et Florauie se décident à quitter les circonlocutions et à parler sans ambages.
FLORAME
C'est à vous maintenant d'ordonner mon supplice, Sûre que sa rigueur n'aura point d'injustice.
DAPHMS
Vous voyez qu'Amarante a pour vous de l'amour, Et ne manquera pas d'être tôt de retour. Bien que je pusse encore user de ma puissance. Il vaut mieux ménagerie temps de son absence ; Donc, pour n'en perdre point en discours superflus, Je crois que vous m'aimez ; n'attendez rien de plus : Florame, je suis fille et je dépends d'un père.
FLORAME
Mais de votre côlé que faut-il que j'espère ?
Si ma jalouse encore vous rencontrait ici, Ce qu'elle a de soupçons serait trop éclairci : Laissez-moi seule, allez. . .
Florame s'est à peine éloipiK' qu'on voit de nou-
veau accourir Amarante. Son dépit éclate malgré la réserve qu'elle essaie de s'imposer. Une lutte d'épigrammes, puis de reproches assez caustiques s'engage entre les deux femmes. Ce n'est pas encore, j'en conviens, l'admirable duel de Célimène et d'Arsinoé, mais c'est déjà quelque chose de trèsfin, de très-vrai, de très-humain. Corneille, qu'on nous représente perpétuellement comme absorbé dans ses méditations et monté sur des échasses, était un observateur délié, attentif à ce qui se passait autour de lui. Il avait étudié ses contemporaines. Les scènes de la iSnivante font foi qu'il s'entendait à démêler et à peindre les malices, parfois cruelles, du manège féminin. Il n'est pas jusqu'aux détails de toilette qui ne soient mentionnés avec précision. Nous retrouverons le même soin dans la Galerie du Palais.
La condition et, comme on dirait aujourd'hui, la situation sociale d'Amarante est vaguement indiquée, à peine définie. C'est une énigme. Nous ne sommes pas en présence d'un type, et cependant nous avons affaire à une personnalité accentuée, vivante, qui a son cachet et son originalité. Autant qu'il est permis de conjecturer à une pareille distance, cette Amarante doit être un portrait. Elle répond exactement à ce qu'on nomme depuis une cinquantaine d'années dame ou demoiselle de compagnie. Ce personnage avec lequel les ro-
LE MAITRE DE :\InLIÈRE. 119
mans anglais nous oui familiarisés , que le dixhuitième siècle, en veine de sensibilité, ne dédaignait pas et auquel le Marquis de Villeûier a donné ses grandes lettres de naturalisation dans notre littérature, est presque invariablement écarté de la scène au dix-septième siècle. L'emploi était tenu dans la société, comme il est facile de s'en convaincre en lisant les mémoires et les correspondances de l'époque, par des parentes pauvres, qui s'acquittaient avec beaucoup de dignité et de tact des délicates fondions que leur confiaient les branches puissantes et fortunées de leur famille. Leur vie effacée et modeste ne se prêtait guère au relief théâtral. D'ailleurs, Fopinion n'eût aucunement encouragé une tentative en ce genre. Amarante reste donc une exception, d'autant plus digne de curiosité qu'elle nous permet d'entrevoir quelques-unes des difficultés et des épreuves auxquelles pouvait être soumise une demoiselle de compagnie dans une bonne maison de haute bourgeoisie ou de moyenne noblesse, vers la lin du règne de Louis XIII '.
1. Amarante, paiiaiiL de Daphnis dans une stance qu'on lira plus loin, a soin de dire :
Non que sur moi sa race ait aucun avantage.
Elle n'est donc à demi subalterne que par un fâcheux concours de circonstances, probablement par pauvreté.
120 (uBXEiLLE ixroNxr.
On comprend que Corneille hésitât en traçant cette piiysionomie nouvelle. L'introduction des suivantes sur la scène était toute récente et due expressément à son initiative. L'année précédente, dans la Galerie du Palais, il avait proscrit la nourrice traditionnelle des antiques farces pour la remplacer par la jeune et espiègle figure de la suivante. Dans l'Examen de cette pièce, il se glorifie à juste titre de cette innovation. « Le personnage de nourrice, qui est de la vieille comédie, et que le manque d'actrices sur nos théâtres y avait conservé jusqu'alors, afin qu'un homme le pût représenter sous le masque, se trouve ici métamorphosé en celui de suivante, fpi'une femme représente sur son visage. » L'acteur Alison excellait dans ces rôles de nourrice. Il s'y était peut-être fait applaudir dans Mélite et dans la Veuve. A partir de ce moment, il dut y renoncer et se contenter de jouer les vieilles femmes ridicules. Son nom resta longtemps inséparable de toute personnification féminine poussée au grotesque. La servante de la perluquière dans le Lufrin s'appelle encore Alison ^
1. Lyse, dans la Suite (lu Menloir, est déjà une soubrette : elle ouvre la voie aux Dorine, aux Martine, à tout un escadron spirituellement déluré, vme des gaietés de l'ancien répertoire. Se souvenait-on que ces franc-parleuses, au verbe un peu éclatant, eussent été introduites sur notre scène par le "rave Corneille ?
LE MAITRE DE MuLIÈRE. 121
Qui veut peindre la femme, au théâtre comme dans le roman, n'est pas obligé seulement de connaître les côtés durables, profonds, mystérieux de la nature humaine,, il faut aussi que Taccidentel, le passager et, pour tout dire, la mode, soit l'oltjet de son observation, de son étude. L'homme à la rigueur peut se concevoir et s'analyser comme un être abstrait, indépendamment des questions de costume et de milieu ; la femme, presque jamais. Je parle bien entendu du genre familier en littérature, car il est évident (|u'uno Cornélie, une Camille ou une Chimène échappe à cette remarque et s'élève au-dessus du niveau moyen. Le poète comique, attentif à l'exactitude, tout en désirant ne pas déplaire à ses modèles, ne doit rien ignorer de leurs habitudes, de leur manière d'être, des courants mondains ou intellectuels qu'ils traversent. Molière a surtout placé les femmes de ses comédies dans l'atmosphère morale du moment précis qu'il a l'intention de saisir et de reproduire. Gathos et Madelon^ madame d'Escarbagnas, Bélise et Philaminte reflètent, manifestent les folies à la mode dans le monde de l'esprit. Elles sont destinées à les rendre visibles et risibles. L'auteur des Femmes savantes est un si admirable, un si puissant idéaliste, qu'il a trouvé moyen de faire voir le réel au travers de Tidéal. Corneille, dans ses œuvres de jeunesse, ne s'est pas élevé si haut, mais comme
il eut tout d'abord dans son art Tinstinct et le sentiment de la vie, il ne laissa point passer inaperçus, sans les noter et les fixer d'un trait aussi ferme que spirituel, certains .éléments du caractère féminin, secondaires, il est vrai, et dont cependant Tabsence nuirait à la ressemblance du portrait entrepris. Ses héroïnes sont bien de leur temps. Elles en sont par le goût des compliments précieux, des fadeurs élégantes, de la pompeuse galanterie, du beau langage appliqué jusqu'aux plus petites choses, enfin elles en sont par leur façon de comprendre la toilette. C'est là un côté que Molière, pressé d'atteindre à de grands et immortels résultats, a pu dédaigner, mais qu'on doit savoir gré à Corneille d'avoir reconnu et mis en lumière. Ajoutons que son observation ne demeure pas purement extérieure et qu'il s'entend, comme on le verra, à railler agréablement les travers d'esprit. Seulement, pkis galant que le rude adversaire des Précieuses., c'est aux hommes qu'en ce dernier cas il adresse ses leçons.
Celte, érudition spéciale de Corneille éclate en tout son luxe dans la Galerie du Palais, aux scènes qui se passent chez la lingère. Cette lingère est, ainsi que ses voisins, le libraire et le mercier, un personnage historique. On voit les trois boutiques dans une gravure d'Abraham Bosse représentant la galerie du Palais, Au bas de cette planclie, qui
est au plus tôt de 1637 *, se lisent les vers suivants qui prouvent que Corneille, en cette circonstance du moins, s'est amusé à calquer sur le vif un de ses originaux.
Tout ce que Tart humain a jamais inventé Pour mieux charmer les sens par la galanterie. Et tout ce qu'ont d'appas la grâce et la beauté Se découvre à nos yeux dans cette galerie.
Ici les cavaliers les plus aventureux, En lisant les romans s'animent à combattre, Et de leur passion les amants langoureux Flattent les mouvements par des vers de théâtre.
Ici faisant semblant d'acheter devant tous Des gants, des éventails, du ruban, des dentelles. Les adroitscourtisans se donnent rendez-vous. Et pour se faire aimer galanlisent les belles.
Ici quelque lingère, à faute de succès A vendre abondamment, de colère se pique Contre les chicaneurs, qui parlant de procès. Empêchent les chalands d'aborder sa boutique.
Ainsi la lingère avait assez mauvaise réputation. On lui reprochait surtout d'être trop irascible. L'auteur de la Galerie n'a eu garde d'omettre ce
1. Marty-Laveaux, Xotice sur la Galerie du Palais. — Œuvres de CorneUlc. t. II. dans les Grands ccrivains de la France.
124 inRXEILLE IXTONNU.
trail. Mais voyons crabord la marchande faire montre de ses aptitudes et de ses talents : une jeune fille de qualité, Hippolyte, accompagnée de sa suivante Florice, s'arrête devant l'étalage de la lingère, tandis que tout à côté, Dorimant, un amoureux bien appris, examine avec son écuyer, Cléante, quelques ouvrages à la devanture du libraire.
HIPPOLYTE
Madame, montrez-nous quelques collets d'ouvrage.
LA LIXGKRE
Je vous en vais montrer de toutes les façons.
DORIMANT, (ni libraire Ce visage vaut mieux que toutes vos chansons.
LA LINGKRE. à ]f i fljiol Ijte
Voilà du point d'esprit, de Gênes et d'Espagne.
HIPPOLYTE
Ceci n'est guère bon qu'à des gens de campagne.
LA LINGÈRE
Voyez bien : s'il en est deux pareils dans Paris. . .
HIPPOLYTE
Ne les vantez point tant et dites-nous le prix.
LA LINGKRE
Quand vous aurez choisi.
HIPPOLYTE
Que t'en semble, Florice ?
LK .MAITRE LiK MnLIEKE. 125
Ceux-là sont assez beaux, mais de mauvais service. En moins de trois savons on ne les connaît plus.
HIl'l'OLYTE
Celui-ci, qu'en dis-tu ?
FLORtCE
L'ouvrage en est confus, Bien que l'invention de près soit assez belle. Voici bien votre fait, n'était que la dentelle Est fort mal assortie avec le passement, Cet autre n'a de beau que le couronnement.
LA HiXGKRE
Si vous pouviez avoir deux jours de patience,
Il m'en vient, mais qui sont dans la même excellence.
FLORICE
11 vaudrait mieux attendre.
HIPl'OLVTE
Eh bien! nous attendrons, Dites-nous au plus tard quel jour nous reviendrons.
LA LINGÈRE
Mercredi j'en attends de certaines nouvelles. Cependant vous faut-il quelques autres dentelles ?
HU'POLVTE
J'en ai ce ([u'il m'en faut pour ma provision.
Voilù doux cli(jiiLc> d'assui'ét-'S, car csiiaiiiemeut
126 ruPxXEILLE IXiJjXXr
hos mondaines reviendront. Florice, surtout, qui, malgré ses airs dédaigneux, est fort alléchée et se doute bien qu'avec une marchande aussi avisée, il y aura en cas de vente quelque bénéfice pour elle. Cette lingère , avouons-le, fait merveilleusement Tarticle. Que serait-ce si tout à Theure nos deux promeneuses l'avaient entendue vanter la toile de soie !
De vrai, bien que d'abord ou en vendît fort peu,
A présent Dieu nous aime, on y court comme au feu;
Je n'en saurais fournir autant qu'on m'en demande :
Elle sied mieux aussi que celle de Hollande,
Découvre moins le fard dont un visage est peint
Et donne, ce me semble, un plus grand lustre au leint.
Sa fortune serait déjà faite si malheureusement sa boutique n'était trop étroite. Dans une des scènes qui suivent, elle s'en plaint amèrement à son voisin le libraire :
A peine y puis-je avoir deux chalands à la fois; Je veux changer de place avant qu'il soit un mois ; J'aime mieux en pajer le double et davantage. Et voir ma marchandise en un bel étalage.
C'est là sa grande préoccupation. Elle n'entend pas raison sur ce chapitre. Aussi est-elle au plus mal avec le mercier, son autre voisin dont les boîtes, à ce qu'elle prétend, viennent toujours enva-
LE .MAITRE LE MuLIÈRE. 12"
bip sa boutique. Cebii-ci fait tout son possible pour l'apaiser. « On finira, lui dit-il, si elle crie de la sorte, par la mettre dans une comédie. » Enfin, voyant qu'elle n'écoute rien et las de disputer, il se décide à lui parler net :
Après tout ce langage,
Ne me repoussez pas mes boîtes davantage. Votre caquet m'enlève à tous coups mes chalands ; Vous vendez dix rabats contre moi deux galands '. Pour conserver la paix, depuis six mois j'endure Sans vous en dire mot, sans le moindre murmure ; Et vous me harcelez et sans cause et sans fin. Qu'une femme hargneuse est un mauvais voisin! Nous n'apaiserons point cette humeur qui vous pique Que par un entre-deux mis à votre boutique : Alors, n'ayant plus rien ensemble à démêler, Vous n'aurez plus aussi sur quoi me quereller.
LA LI.NUKRK
Justement.
La rusée et bardie commère se montrerait probablement moins laconique dans sa réponse, si elle n'apercevait à l'instant même Florice qui revient sans doute de la part de sa maîtresse. Notre marchande reprend aussitôt, sans transition, par un simple effet de la volonté ou de l'hajjitude, l'air aimable, un ton câlin, et ce qu'on pourrait appeler le sourire professionnel.