‹ Corneille inconnuChapitre 21 sur 50 · LE MERCIER · texte numérisé non relu

LE MERCIER

Vous ferez un grand coup si vous pouvez vous taire.

LA LIXGÈRE

Je ne réplique point à des gens en colère.

Nous ne sommes pas encore sortis de la Galerie du Palais et nous avons à faire connaissance avec le libraire ; mais avant d'aller plus loin, je voudrais nVexpliquer sur la valeur que j'attache aux quelques scènes dont on vient de lire des extraits. Il ne s'agit pas seulement de satisfaire une pure curiosité d'amateur en remettant au jour des fragments d'une o?uvre oubliée. Conune évocation de munirs sinon disparues au moins notablement transformées, comme information et document, ces scènes ont un intérêt spécial. L'historien des modes et des usages y peut recueillir des détails rares ou piquants. Ce n'est là, toutefois, qu'un petit côté des choses, qui, à lui seul, ne mériterait point d'arrêter la critique littéraire. Les parties épisodi(|ues de le Galeri" thi Palais nous ont paru intéressantes et digues d'être i'a|)|»clées parce

LE MAITRE DE MuLIÉUK. 1:51

(|irelles alleslent chez (loineillo des qualilés aux- ([iielles il n'a pas accordé plus lard loiit leur développement, mais dont rexislence vaut cpTon la constate et ne saurait être niée. Le goût et la faculté de Tobservation, le sentiment pénétrant de la réalité, Tart de rinterprétcr, de la rendre san? trivialité, avfc bonne humeur, une grâce badine et une souriante fint'sse ne sont point des mérites ordinaires, et ces mérites, le jeune auteur les }iossédait déjà, cinq ans à peine après ses débuts. 11 comprenait fori bien (pie si la connaissance des passions el des caractères est indispensable au poète dramatique , TcHude du milieu où agissent ces caractères, ofi luttent ces passions s'impose aussi comme une nécessité impérieuse. Les contemporains ne s'y trompèrent pas et lui en surent gré. De toutes les pièces qu'il fit représenter avant le Cul, c'est la Galerie (lu Palais qui olttint le succès le plus considérable. « De six comédies (pii me sont échappées, écrit Tauleur dans sa dédicace à madame de Liancourt, si (^elle-ci n'est la meilleure, c'est la plus heureuse. » Il est probable que l'exhibition, comme nous dirions aujourd'hui, des marchands de la Galerie* fidèlement copiés dans leur caractère, leur langage, peut-être même leur costume, ne nuisit point à la réussite. Les scènes de la lingère et du merciei' avaient une légère tourmire aristophanesque (jui ne devait pas dé^

132 rnRXEILLE INCUXNU

plaire à la malice de nos aïeux. Je ne sais si Ton tolérerait de nos jours une liberté semblable. Le théâtre conservait de ses origines populaires une franchise satirique contre laquelle les moeurs ne s'élevaient point. l-]tre mis dans la comédie ne semblait pas un châtiment excessif, un mauvais procédé duquel on dût s'offenser outre mesure. Dans le cas particulier (|ui nous occupe, il est très-permis de penser que les marchands de la ( lalerie ne furent nullement fâchés d'une publicité qui constituait pour eux, selon le jargon actuel, la meilleure des réclames. Si la pièce fut jouée en province, on y courut sans doute avec cet empressement qu'excitent toujours les spectacles où il est question de Paris. Les Rouennais surto-ut durent prendre un plaisir extrême à voir les Parisiens un peu drapés par un de leurs compatriotes, naguère encore si inconnu dans la capitale du royaume. Et justement, il n'y a pas jusqu'à ses étonnements de provincial, jusqu'à sa fraîcheur d'impression, servie par le solide bon sens du terroir, qui n'aient en celte circonstance favorisé le génie de Corneille. Placé près des choses, ou ne les voit })lus. à force de les avoir vues. Celui qui vient du dehors, au contraire, en est vivement frappé, et son émotion est presque toujours communicalive. C'est ainsi (ju un Xormaïul força les Pai'isiens à regarder ce quj. dans leur distraction, ils n'apercevaient plus.

Il ne le fit pas sans en prendre quelque avanlag-e au nom de sa province et sans s'adresser quelques douceurs, très-voilées il est vrai. Je te prenfls sur le livrCj, est le premier mot de Lysandre à Dorimant lorsqu'il le rencontre à rôiala^'e du libraire.

Eh bien ! qu'en veux-tu dire?

Tant d'excellents espiils qui se mêlent d'écrire, Valent bien qu'on leur donne une heure de loisir.

LYSANDUE

Y trouves-tu toujours une heure de plaisir? Beaucoup font bien des vers, et peu la comédie.

DORIMANT

Ton goût, je m'en assure, est pour la Normandie.

Voilà la dette acquittée envers le patriotismi^ local. Quant à l'allusion personnelle, elle est tellement enveloppée qu'elle a échappé môme à la perspicacité si rarement en défaut de M. ]\Iarty-Laveaux. Le libraire présente un livre ouvert à Dorimant en lui recommandant nn passage qui fait grand ])ruit :

Considérez ce trait, on le trouve divin.

DORIMANT

Il n'est pas mal traduit du cavalier Marin,

Sa veine ', au demeurant, me semble assez hardie.

Page 1