‹ Corneille inconnuChapitre 22 sur 50 · La veine de l'auteur · texte numérisé non relu

La veine de l'auteur

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LE LIBRAIRf:

Ce i'ul son coup (Vessai que celte comédie.

DORIMAXT

Gela n'est pas tant mal pour un commencement ; La plupart de ses vers coulent fort doucement : Qu'il a de mignardise à décrire un visage !

Corneille, en écrivant ces vers, a pensé à Mélite, où ne man(|iient pas les imitations du cavalier Marin, et si, par un ou deux détails, il a cherclié à dépayser le spectateur, le mouvement de la phrase indique bien (|uo ces moLs de coup (Vessai et de œmmeiicemeat s'appliquent à sa première comédie.

Cette scène chez le. libraire ne pouvait demeurer 'dans les termes de vérité prosaïque qui convenaient aux épisodes précédents. C'est Fart qui est ici en jeu et en cause. Comment le poêle ne se passionnerait-il pas ? La conversation tombe entre Lysandre et Dorimant sur les fausses couleurs, les procédés factices employés par la poésie contemporaine pour exprimer et célébrer ramour. Lysandre se montre d'une extrême sévérité.

... Je n'ai jamais vu de cervelles bien faites Qui traitassent l'amour à la façon des poêles. C'est tout un autre jeu. Le style d'un sonnet Est fort extravagant dedans un cabinet ; Il y faut bien louer la beauté qu'on adore Sans mépriser Vénus, sans médire de Flore.

LE MAITRE DE >riiLIÈRE. 1:^)

Sans que Féclat des lis, des roses, d'un beau jour,

Ait rien à démêler avecque notre amour.

0 pauvre comédie, objet de tant de veines,

Si tu n'es qu'un portrait des actions humaines,

On te tire souvent sur un original

A qui, pour dire vrai, tu ressembles fort mal.

Ces vers se récitaient sur une scène parisienne trente-deux ans avant la représentation du 3/isanthrope. On n'a pas fait remarquer assez — et nous y devons insister — combien, au point de vue du bon goi^it, de la justesse, do la sincérité dans l'expression, Corneille, auteur comiqu^, a indiqué et préparé la voie où ^lolièrc devait s'avancer en maître. Il fut le premier à railler la préciosité, l'exagération, à recommander la simplicité, le naturel. On ne s'affranchit jamais complètement des travers de l'époque où l'on vit, et, selon le mot spirituel du moraliste, lorsque l'on n'est pas de son temps jusqu'au genou, on ne peut guère éviter d'en être au moins jusqu'au talon. Rester naturel à côté et en dépit de Scudéry, de Mairet, du grand Armand, c'était difficile, héroïque môme. Si l'auteur de la Gdlei'ie n'y réussit pas toujours, ce fut son incessante préoccupation. Boileau n'était pas encore là pour vous morigéner de sa voix magistrale ou vous applaudir au moment décisif. Le public lettré, quiralTolait des littératures italienne et t'spngiioli', adorait les conret/i. los pointes, les

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traits équivoques ou bizarres. Le discours de Lysandredans la Galerie du Palais est une protestation ingénieusement éloquente contre cette fâcheuse tendance. A sa manière, il devance Alceste, et l'on croirait entendre déjà les plaisanteries victorieuses qui battent en brèche le sonnet d'Oronte.

Ce n'est que jeux de mois, qu'affectation pure, Et ce n'est pas ainsi que parle la nature.

Nous nous défions des formules pompeuses dont on use trop volontiers aujourd'hui ; pourtant nous croyons pouvoir dire, sans manquer à la vérité la plus rigoureuse, qu'en maint endroit de ses comédies de jeunesse Corneille a été le précurseur direct et immédiat de Molière. Cette haine vigoureuse du faux bel esprit, du langage amphigourique et entortillé , qui inspire l'auteur des Précieuses ridicules et des Femmes savantes^ nous la voyons éclater dès Mélite, la Veuve, la Galerie du Palais. Dans l'ordre intellectuel et moral , Corneille et Molière sont de la même famille plus qu'on ne le pense. Leur production, si différente en apparence, a de secrètes et intimes conformités. On comprend que plus tard, lorsqu'ils se rencontrèrent, une amitié, demeurée solide et féconde, malgré quelques légers nuages, se soit établie entre eux et qu'elle ait abouti à une colla-

boration d'où sortit une oeuvre ravissante, Psyché. Cette réserve, cette sagesse de Corneille qui le maintient dans les limites du tact mondain et de la droite raison, est d'autant plus méritoire qu'il sentait en lui une puissance de verve à laquelle tout autre, moins scrupuleux ou moins ferme, aurait eu la tentation de s'abandonner. C'eût été un jeu pour lui, s'il y avait pris plaisir, de faire pâlir Cyrano de Bergerac. On en peut juger par l'étrange et souvent étincelante fantaisie de VIUusion. La magie, employée comme moyen scénique, comme une ressource qui, supprimant les distances, permet de suivre une action accomplie au loin, devait beaucoup agir sur l'imagination des spectateurs , très-crédules encore et très-enfants sous ce rapport. Le mélodrame moderne ne s'est pas refusé cette facilité , et l'on se souvient de l'effet que produisait dans les Frères Corses, de Dumas, un phénomène de double vue rendu sensible sur le théâtre. L'auteur du dix-septième siècle songeait à faire rire et non à faire frissonner. Il a donc appuyé de préférence sur le coté comique et s'est attaché à développer le rùle de Matamore. L'entreprise est toujours délicate de toucher à un type avec lequel tout le monde est familier et dont les exemplaires sont partout répandus. On risque d'être incolore ou de tomber dans la charge. Au dire des contemporains, meilleurs juges que

r.î8 iiiRNEILLE INCnXNr.

nous sur ce chapitre, puisqu'ils avaient les termes de comparaison sous les yeux, Corneille a tourné recueil avec beaucoup d'habileté. Son Matamore est charmant. Un malicieux sourire corrige Fexcès des rodomontades et empêche l'esprit de se révolter. Comment ne serait-on pas désarmé lorsqu'on entend Matamore, menacé par son valet Clindor. devenu fanfaron à son école, s'écrier :

Gadédiou! ce coquin a marché dans mon ombre; Il s'est fait tout vaillant d'avoir suivi mes pas : S'il avait du respect, j'en voudrais faire cas.

Il devait aussi être difficile de garder le sérieux lorsque Matamore, caché quatre jours dans un grenier, finissait, sous l'aiguillon de la faim, par quitter les fagots sous lesquels il s'était blotti. L'héroïne de la pièce et sa suivante, qui l'aperçoivent se glissant le long des murs, l'interrogent de manière à le confondre et à ne lui laisser aucun faux fuyant.

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