LA MONARCHIE
On nous arrêtera sur ce mot de ressentiment, La tradition répète avec complaisance que si Pierre Corneille eut d'abord à se plaindre du cardinal de Riclielieu, il eut, par la suite, beaucoup plus encore à s'en louer; que tout fut oublié entre eux, et qu'il ne subsista rien de la futile querelle du Cid. Nous sommes loin de partager cette opinion. La guerre littéraire qui naquit et se prolongea autour du Cid, guerre dont Richelieu avait été le principal, sinon Tunique instigateur, est connue dans ses moindres détails, et par conséquent ne rentre pas dans notre sujet. Les biographes de Corneille ne laisseraient rien à désirer à ce propos, s'ils avaient insisté suffisamment sur la gravité des blessures reçues de part et d'autre dans ce combat. Les contestations légèrement passionnées qui vont des sonïiets de
232 CORNEILLE IXCOXXU.
Job et d'Uranie au parallèle des Anciens et des Modernes, sont fréquentes dans riiistoire de notre littérature au dix-septième siècle. Elles prêtent plus ou moins à la plaisanterie, à l'épigramme rétrospective. La querelle du Cid est d'un rang plus relevé. Le choc de deux personnalités hors ligne, de deux génies, lui donne une importance incontestable, presque de la solennité. Cela est si vrai, que l'histoire proprement dite, la grande histoire, s'est inquiétée de cet épisode, et l'a traité comme un fait considérable. Deux esprits bien différents se sont rencontrés en un même jugement à ce sujet. Michelet et Guizot ont senti, ont marqué tous deux avec beaucoup de justesse et de force, combien le cardinal fut profondément atteint par l'immense succès de ce drame, qui, devant une reine. Espagnole de naissance, glorifiait le génie castillan contre lequel l'homme d'Etat illustre luttait avec une inflexible énergie. Ce n'est pas tout : le Cid innocentait le duel, si sévèrement défendu par le ministre, le rendait touchant, quasi légitime. La vanité littéraire froissée se mêlait à des douleurs plus nobles, et ses piqûres ne laissaient pas que d'être cuisantes. Riclielieu était frappé à une effrayante profondeur, et la blessure devait rester incurable.
« Le Cid, écrit Michelet dans son Histoire de France, présenté comme une imitation de l'espa-
gnol, allait droit à la reine. Il fut représenté chez elle, au Louvre. Richelieu fut surpris. Cet incident si grave échappa à sa surveillance.
« Le coup parti, tout fut fini; impossible d'y revenir. Dès la première représentation, les applaudissements, les trépignements, les cris, les pleurs, un frénétique enthousiasme. Joué au Louvre, joué à Paris, joué chez le cardinal même, (|ui le subit sur son théâtre, supposant très-probablement que sa désapprobation souveraine, toujours si redoutée, tuerait la pièce, ou tout au moins verserait aux acteurs, aux spectateurs, une averse de glace; que les uns n'osant bien jouer, ni les autres applaudir, le Cid périrait morfondu.
« Phénomène terrible ! Chez le cardinal même, et devant lui, le succès fut complet. Acteurs et spectateurs avaient pris l'àme du Cid. Personne n'avait plus peur de rien. Le ministre resta le vaincu de la pièce, aussi bien que don Sanche, l'amant dédaigné de Chimènc. »
M. Guizot n'est ni moins explicite, ni moins affirma tif. Voici comme il s'exprime, non pas, remarquez-le bien, dans son Etude sur Corneille, mais dans sa belle et impartiale Histoire de Fronce racontée à mes fetits-enfants :
« On a beaucoup cherché à pénétrer les causes de l'animosité du cardinal contre le Cid. La pièce était espagnole, et représentait sous un beau jour
234 CORNEILLE LXœXNU.
les ennemis traditionnels de la France et de Richelieu ; elle était toute à riionneur du duel, c{ue le cardinal avait poursuivi avec une si rigoureuse justice; elle peignait un roi simple, patriarcal, bonhomme dans l'exercice de son pouvoir, contraire à toutes les vues que nourrissait le ministre sur la majesté royale. Toutes ces raisons purent contribuer à sa colère; mais la rancune était plus personnelle et plus mesquine. Par un dédain tacite pour le travail qui lui était confié. Corneille avait abandonné les pièces de llichelieu; il s'était retiré à Rouen; éloigné de la cour, il n'avait que des succès à opposer aux insinuations perfides de ses rivaux. Le triomphe du Cid parut comme une insulte au ressentiment d'un protecteur négligé et irrité. Une certaine nuance de jalousie d'auteur s'y mêla. Richelieu vit dans la gloire de Corneille le succès d'un rebelle. Poussé par de basses et malignes influences, il entreprit de l'écraser, comme la Maison d'Autriche et les huguenots. »
L'irritation de Richelieu s'augmentait de sa surprise. Depuis deux ou trois ans à peine il connaissait Corneille, et leurs rapports avaient commencé, de la part de celui-ci, par des témoignages d'une extrême déférence, où riuiinilifé soiuljlait s'allier à l'enthousiasme. M. Marly-Laveaux a donné dans son édition un sonnet adressé au cardinal, dont il ]va pu établir exactement la date, mais «pii doit
remonter au voyage de Piiclielieu en Normandie, en 1633. Ce sonnet, dans lequel il est fait mention d'un des archevêques restés le plus populaires à Rouen, Georges d'Amboise, émet tout simplement, et comme la chose la plus naturelle du monde, le vœu que l'illustre cardinal atteigne au sommet des pouvoirs ecclésiastiques, qu'il devienne souverain pontife.
Puisqu'un crAinboise et vous cVun succès admiralile
Rendez également nos peuples réjouis,
Souffrez que je compare à vos faits inouïs
Ceux de ce grand prélat, sans vous incomparable.
Il porta comme vous la pourpre vénérable De qui le saint éclat rend nos yeux éblouis ; Il veilla comme vous d'un soin infatigable ; Il fut ainsi que vous le cœur d'un roi Louis.
Il passa comme vous les monts à main armée, Et sut ainsi que vous convertir en fumée L'orgueil des ennemis, et rabattre leurs coups :
Un seul point de vous deux forme la ditférence : C'est qu'il fut autrefois légat du pape en France Et la France en voudrait un envoyé de vous.
A la même époque, dans VlJjri'.satIo, à laquelle nous avons déjà fait de si curieux emprunts, il s'exprimait en termes magnifiques sur le compte du premier ministre :
« Richelieu, sous un tel prince, dénoue les plus
grandes difficultés : il est pour sa bonne part dans de si belles choses, et n'hésite pas à consacrer à la gloire de Louis sa précieuse existence, à laquelle il préfère le bien de la patrie. Prêt à s'élancer sur lui ennemi tremblant, il cherche l'occasion favorable, s'élance enfin, et le dompte souvent par le seul prestige de son nom. Richelieu eût pu l'emporter sur Nestor; le roi, sur Achille'. »
On comprend c|ue le cardinal se soit senti bien disposé en faveur d'un homme de lettres qui le louait avec tant do pompe, et (pi'il ait cru devoir se l'attacher comme l'un de ses principaux collaborateurs. A la vérité, la collaboration fut plus orageuse que féconde, et lorsque le poëte, assez durement admonesté pour avoir apporté quelques modifications au troisième acte de la comédie des Tuileries, qu'il était chargé de mettre en vers, partit brusquement pour Piouen^ s'excusant sur ses affaires de famille de l'honneur qu'on lui faisait, l'Éminence put s'apercevoir qu'elle était en face d'une personnalité décidée, dont elle ne vien-
1, Riclielius tanlo ingénies sub principe curas Explicat, et lantis pars bona rebus adest ;
Nec preliosam aiiimam Lodoici impendere palmis, Aut patriœ dubilel poslposuisse bonis
Tempora rimalur, pavidum ruilurus in hostem, Et ruit, et solo nomine sa^pe domat.
Nestora Richelius, Rex vincere possit Acbillem.
llArKiETS AVEC lUrilKLIKl . '^i':
drail pas aussi aisément à bout que d'iui l"Estuilc uu d'un Boisrobert. Toutefois le symptôme ne parut pas très-grave. On ne soupçonnait jtniid quelle double force de résistance et d'élan résidait eu ce gauche et taciturne provincial. Le demisuccès de Médée, la tentative excentrique de VIIlusioiK pouvaient exciter l'altenlion des littérateurs clairvoyants, mais n'étaient pas encore de nature à éveiller la jalousie ou à ]»rovoquer la crainte. L'éclat extraordinaii'c du Cid, Tair de défi indirect qui se dégageait de cette pièce, les graves et multiples conséquences qu'elle entraînait, la vogue prodigieuse qu'elle obtint du premier coup, et qu'elle garda, prirent donc Richelieu absolument à l'improviste. Il fut un instant désarçonné. Sa l'aucune n'en devait être que i)lus tenace.
Il ne tarda pas à comprendre que les clabaudages de Claveret, les fanfaronnades de Scudéry. les aigres railleries de Mairet n'auraient aucune action sur le public, qui ne verrait avec raison, dans ces chétifs insulteurs, que des rivaux dépités et furieux. Pour être écrasant, il fallait que le coup tombât de haut. Une sentence bien nette, bien péremptoire, bien dogmaiique, pouvait seule produire ce résultat. On sait que le ministre n'c'pargna rien pour y arriver, et l'on n'a pas oublié que 1 Académie trompa les espérances qu'il avait fondées sur son arrêt, en le motivant d'un bout à l'autre
•S6^ , iHRXEILLE IXruXXr.
(.ruiie manière honorable et courtoise. (Joiiieille ne se fit pas illusion sur le danger qu'il avait couru, non plus que sur les intentions mortellement hostiles de son redoutable patron. Il en garda mémoire au plus profond de son cœur, et, tout en renonçant à la lutte ostensible, tout en prodiguant les marques de respect, de soumission, les dédicaces flatteuses, élogieuses, il réserva son acquiescement intérieur, et il en vint à se détacher complètement, trop complètement peut-être, du glorieux prélat qu'il avait tant admiré quelques années auparavant. Laissons de coté Tanecdote du mariage, qui n'a d'autre garant que Fontenelle, et sur laquelle nous ne possédons aucune donnée positive ^ Depuis le
1. Quelques vers de la première scène de l'oljjeiirk' sen\~ blent faire allusion aux difficultés rencontrées et surmontées l)ar Corneille. Pauline, parlant de son mari à sa conlidentej lui dit :
Je Taimai. Stratonice, il le méritait bien. Mais que sert le mérite où manque la fortune ? L'un était grand en lui, Tautre faible et commune; Trop invincible obstacle, et dont trop rarement Triomphe auprès d'un père un vertueux amant.
11 est possible que le poêle ait fait un retour indirect sur ses circonstances personnelles. On remarquera toutefois, que ])0ur une œuvre éclose au lendemain d'un mariage d'amour, l>(ih/c)i(ic est d'une singulière froideur au point de vue conjugal. Le devoir a jikis de part à la lidélité de Pauline
RAl'l'UJlTS AVKC KIi'lIELIEL'. Zii)
OUI., les relations entre Corneille et Piiclielieu rurciit en quelque sorte des rapports de puissance à puissance. Le ministre tolérait le poëte protégé, imposé par le public; le poi'te supportait impatiemment le joug du ministre omnipotent, sous les politesses duquel il sentait le dépit du rival vaincu et la mauvaise humeur de Tautocrate contrarié dans ses desseins.
Cette inqjatience s"acccentuait avec les années. Elle finit par atteindre à l'aversion la plus implacable. Si Fou veut se rendre compte du sentiment de délivrance, d'allégement, que la mort de Richelieu fit éprouver à Corneille, il faut suivre attentivement les diverses manifestations de sa pensée à partir de ce moment, en s'inquiétant aussi de ce que son silence peut avoir parfois de très-signilicatif. On va tout de suite en avoir la preuve. Richelieu meurt le 'i décembre 1G42. Neuf jours après, un correspondant de Corneille, Claude Sarrau, conseiller au parlement de Paris, qui avait fait ses études de droit à Rouen ', écrit à son ami
que la tendresse. QuaiiL à Polyeucle, le chrétien l'emporte de beaucoup chez lui sur l'époux, et il voit surtout, dans sa femme, une païenne à convertir, à sauver.
1. Il ne faut pas prendre ce mot études au sens littéral, car il n'y avait point d'École de droit à Rouen. Le barreau rouennais était sans doute déjà célèbre par sa science de la procédure, et les parents de Sarrau l'auront probablement
•210 Hll{^ElLLl•; l.\(n.\M
puiir l'engager à ne pas rester uuicL sur un événement aussi considérable.
« Il faut surtout solliciter vos muses de composer quelque pot'me digne de vous et d'elles sur la mort du grand Pan. Regrettable pour tant d'autres, il ne Test pour personne plus que pour vous, Corneille. Bon gré, mal gré, s'il eût vécu plus longtemps, il il aurait couronné votre tète du laurier d'Apollon. Vous perdez tout au moins un illustre approbateur de vos œuvres... J'ai donc peine à croire que vous vous taisiez sur un si grand sujet. Toutefois à vous de voir ce que vous devez faire ; on ne monte pas au Parnasse contre son gré '. »
La réponse de Pierre Corneille à Claude Sarrau n'est point parvenue jus(ju'à nous; elle se trouve
envoyé chez quelque avocat ou procureur au Parlement pour apprendre les finesses du métier. Cest peut-être dans la salle des Pas-Perdus qu'il lit la connaissance de Corneille?
1. Prœsertim exciland» sunt illa- tua? div», ut aliquod carmen te seque dignum pangant super jnagni Pani obitu :
Miil(i>: die quidem fk^billa oa-idil :
.\ulli fh'hilior (fiinm /(7>(', Corneli.
111e lameu volens uolens Apollinari laurea caput tuum redimivisset, si perennasset diutius. Operum saltem luorum insignem laudatorem amisis'.i... In lanto igilur argumento silere te posse vix credam. Istud lamen omne fuerit tui arhilrii : Inriln non si l'd in l'urnassu.
RArPijRTS AVEC lUCliELIEU. 241
impliciteaient contenue dans un sonnet écrit probablement sous le coup de rémotion que le poêle éprouva en apprenant la mort de Louis XIII (14 mai 1643), mais qui, bien que rédigé sous forme d'épitaphe, nYHait évidemment pas destiné à la publicité. Ce sonnet frappa, et cela se conçoit sans peine, la mémoire des quelques contemporains auxquels Fauteur le récita. Fort heureusement conservé ainsi par la tradition, il arriva jusqu'à Voltaire^, qui Ta cité dans les notes sur rÉpître dédicatoire iVHomce. On en a retrouvé depuis plusieurs versions où quelques mots diffèrent, sans que Tesprit du sonnet soit altéré. Cela n'a rien de surprenant, puisque cette pièce, n'ayant pas été imprimée du vivant de Corneille, n'est connue que par des copies plus ou moins fidèles. On ne saurait toutefois révoquer en doute l'authenticité du fond, et nous nous rangeons à l'avis de M. Marty- Laveaux, qui place ce sonnet parmi les œuvres reconnues incontestables de Corneille, en reproduisant, non le texte donné par Voltaire, mais une transcription delà main de Gaignières, qu'on peut regarder comme la plus ancienne :
Sous ce marbre repose un monarque sans vice. Dont la seule bonté déplut aux bons François, Et qui pour tout péclié ne fit qu'un mauvais choix. Doul il fut trop loni;temps innoceiniaent complice.
242 (:URX£1LLE IXlXiXXU.
L'ambition, l'orgueil, l'audace, l'avarice. Saisis de son pouvoir nous donnèrent des lois, EL bien qu'il fût en soi le plus juste des rois, Son règne fut pourtant celui de l'injustice.
Vainqueur de toutes parts, esclave dans sa cour. Son tyran et le nôtre à peine perd le jour. Que jusque dans la tombe il le force à le suivre.
Jamais de tels malheurs furent-ils entendus ? Après trente- trois ans sur le trône perdus, Commençant à régner, il a cessé de vivre.
« Le sonnet a des beautés, s'empresse de dire Voltaire, tout heureux d'avoir une apparence de raison contre Corneille ; mais avouons que ce n'était pas à un pensionnaire du cardinal à le faire, et qu'il no fallait ni lui prodiguer tant de louanges pendant sa vie, ni l'outrager après sa mort. »
Pour enlever à cette objection ce qu'elle semble avoir de grave, il suffit de faire observer que Corneille n'a jamais permis qu'on imprimât ce sonnet, qu'aucune des copies manuscrites ne paraît émaner de lui ni des siens, et que cette boutade, vigoureuse jusqu'à l'amertume, ne devait assurément pas, dans l'intention de son auteur, dépasser les bornes de la plus étroite intimité.
Ce mouvement de secrète revanche, d'involontaire épanouissement, se marque de la façon la plus positive et la plus curieuse en cette année 1643, par la dédicace de Polijcacte et certaines tirades de Pom-
IvAi'rnKT^ AVEC lUCUELlEL. 243
pée. Redoublons ici d'altenlion à Tordre chronologique et ne le perdons pas de vue un seul instant. Polyeucte et Pompée ne furent pas joués, comme on Ta cru pendant très-longtemps, en IG'iO et 10 j1, mais bien en 10'i3. Polyeucte ouvrit Tannée, Pompée la ferma. Représentée vers janvier ou février, la première de ces deux tragédies devait d'abord être dédiée à Louis XIII, qui, si Ton en croit les médisances de Tallemant, ne se serait pas montré, par une économie mal entendue, très-disposé à recevoir cette dédicace. La mort du roi en dégageant Corneille de ce qui n'était (pTun acte de déférence presque obligatoire^ lui fournit une occasion sans pareille d'exprimer les sentiments dont son cœur était rempli en dédiant sa pièce à la reinerégente, au moment de la publication, vers la fin d'octobre. Je sais ce qu'on doit penser, en général, de cette déplorable littérature des dédicaces. Il n'y en a pas de moins conforme à la vérité, de plus propre à égarer l'historien, s'il avait la faiblesse d'y accorder le moindre crédit. Pourtant, là comme partout, il y a des exceptions, et c'est ail'aire au critique de ne consulter, à ses risques et périls, que son tact personnel et son intuition. Or, il est impossible de méconnaître dans la dédicace do Polyeucte Taccent de la sincérité, du zèle le plus profond et, sans que la mesure soit passée, d'une tendresse ardemment respectueuse. Cette page
214 iijK.NElLLE IXCUNXU.
prend un intérêt particulier et s'éclaire d'un jour tout nouveau, lorsqu'on la replace à sa vraie date et que l'on lient compte des circonstances où elle fut écrite.
Les malheurs d'Anne d'x\u triche avaient toujours excité au plus haut point la compassion de Corneille. Sans doute, dans le mystère de sa conscience, il avait plus d'une fois fait des vœux pour que 1 ciel la délivrât des tyrannies qui pesaient sur elle, et voilà que tout à coup ces vœux sont exaucés. Si longtemps reine nominale, ne connaissant de la grandeur que les inquiétudes et les déboires, elle devenait soudainement l'arbitre des destinées de la France, et la victoire, comme pour donner une sanction à la domination nouvelle, accourait sous nos drapeaux avec un éclat incomparable. N'y avait-il pas là de quoi exciter l'enthousiasme d'un poëte romanesque et patriote? Aussi renonce-t-il à contenir l'expression de sa joie, de son admiration. Après s'être excusé de porter si tardivement son hommage aux pieds de la reine, en déclarant qu'il attendait que sa plume eût tracé une œuvre digne d'une si parfaite vertu et d'une si haute piété, il continue avec une émotion qui, nous allons le voir, s'élèvera jusqu'au lyrisme :
« C'est à cette extraordinaire et admiiable piété, .Madame, que la France est redevable des bénédictions qu'elle voit tomber sur les premières armes
de son roi; les heureux succès qu'elles ont obtenus en sont les rétributions éclatantes, et des coups du ciel, qui répand abondamment sur tout le royaume les récompenses et les grâces que Votre Majesté a méritées. Notre perte semblait infaillible après celle de notre grand monarque; toute TEurope avait déjà pitié de nous, et s'imaginait que nous nous allions précipiter dans un extrême désordre, parce qu'elle nous voyait dans une extrême désolation : cependant la prudence et les soins de Votre Majesté, les bons conseils qu'elle a pris, les grands courages qu'elle a choisis pour les exécuter, ont agi si puissamment dans tous les besoins de l'Etat, que cette première année de sa régence a non-seulement égalé les plus glorieuses de l'autre règne, mais a même effacé^ par la prise de Thionville, le souvenir dii malheur qui, devant ses murs, avait interrompu une si longue suite de victoires. Permettez que je me laisse aller au ravissement que me donne cette pensée, et que je m'écrie dans ce transport :
Que vos soins, grande Reine, enfantent de miracles ! Bruxelles et Madrid en sont tout interdits : Et si notre Apollon me les avait prédits, J'aurais moi-même osé douter de ses oracles.
Sous vos commandements on force tous obstacles. On por^e l'épouvante aux cœurs les plus liardis.
24(5 CORNEILLE INTûNNI'
EL par des coups d'essai vos États agrandis
Des drapeaux ennemis font d'illustres spectacles.
La Victoire elle-même accourant à mon roi, Et mettant à ses pieds Thionville et Rocroi, Fait retentir ces vers sur les bords de la Seine :
« France, attends tout d'un règne ouvert en triomphant,
Puisque tu vois déjà les ordres de ta reine
Faire un foudre en tes mains des armes d'un enfant.»
« Il ne faut point clouter que des commencements si merveilleux ne soient soutenus par des progrès encore plus étonnants. Dieu ne laisse point ses ouvrages imparfaits : il les achèvera, Madame, et rendra non-seulement la régence de Votre Majesté, mais encore toute sa vie, un enchaînement continuel de prospérités. Ce sont les vœux de toute la France... »
Après la louange, le conseil. C'est une habitude presque invariable chez Corneille. Il aime, il admire, mais en même temps il a une pensée trèsarrètée, une pensée d'honnêteté patriotique, de bien public, et il serait très-heureux de la voir adopter par ceux auxquels il a voué son amour et son admiration. Il se hâte donc de mettre la reine en garde contre les influences qui pourraient troubler la rectitude de son esprit ou paralyser les élans de son cœur. Voilà pourquoi les ministres Pholjn, Aciiillas sont si rudement maltraités dans
RAPPOUTS AVKC RICIIELIEU. 241
Pompée. Les paroles qui les accablent sont justement placées dans la bouche de la sœur du roi d'Ésrypte, la fameuse Cléopâtre. A sa suivante Charmion, qui s'étonne qu'elle prenne parti pour Ptolémée, malgré la passion qu'elle ressent ponr César, Cléopâtre répond :
Les princes ont cela de leur liante naissance :
Leur âme dans leur rang prend des impressions
Qui dessous leurs vertus rangent leurs passions.
Leur générosité soumet tout à leur gloire :
Tout est illustre en eux quand ils daignent se croire ;
Et si le peuple y voit quelques dérèglements,
C'est quand l'avis d'autrui corrompt leurs sentiments.
Ce malheur de Pompée achève la ruine.
Le roi l'eût secouru, mais Photin l'assassine ;
Il croit cette Sme basse et se montre sans foi ;
Mais s'il croyait la sienne, il agirait en roi.
Elle revient, elle appuie sur cette idée au quatrième acte, en expliquant à son frère les sentiments de César et en insistant sur la compassion dédaigneuse du conquérant qui s'étonne de voir un roi ainsi sul^jugué par ses ministres :
Il vous plaint d'écouter ces lâches politiques
Qui n'inspirent aux rois que des mœurs tyranniques :
Ainsi que la naissance ils ont les esprits bas.
En vain on les élève à régir des états :
Un cœur né pour servir sait mal comme on commande :
Sa puissance l'accable alors qu'elle est trop grande ;
Et sa main, que le crime en vain fait redouter, Laisse choir le fardeau qu'elle ne peut porter.
Ce n'est plus Richelieu dont il est ici c{uestion, mais la colère du poëte le poursuit encore dans ses créatures : les Chavigny, les Des Noyers. Il faut (]ue ces lâciies polifiques disparaissent. Ceux (]u'une prompte disgrâce a déjà frappés doivent se considérer comme à tout jamais éloignés du pouvoir; cjuant à ceux qui s'y cramponnent désespérément, c'est faire acte de bon P>ançais cjne de travailler à précipiter leur chute. Si l'on n'agit délibérément, cette monnaie du cardinal continuera ses pratiques et reprendra ses traditions. C'est à cela qu'il importe de s'opposer. Le fantôme du grand ministre trouble et irrite le grand poëte. Non-seulement, comme l'a si justement dit M. Guizot, Richelieu mourut sans que Corneille lui pardonnât, mais son ombre même ne trouva pas grâce devant l'auteur du Ckl et l'ami d'Anne d'x\utriche qui, vingt-cinq ans après, lui lançait dans Attila une dernière imprécation.
Il est difficile, mais non pas impossible, à ce qu'il nous semble, de faire en tout ceci la part des sentiments, personnels de Corneille, et celle aussi de ce qu'on nous permettra d'appeler ses sentiments généraux et patriotiques. Nous sommes ainsi faits, en notre imperfection humaine, que dans nos juge-
RAPPORTS AVFX' RICHELIEU. 249
ments les plus désintéressés il entre à notre insu quelque ressouvenir, quelque appréhension ou quelque espérance. L'aiguillon individuel communique presque toujours à nos appréciations plus de vivacité, plus de mordant qu'elles n'en devraient avoir. « Il est bon, a dit un humoriste, d'avoir souffert de la tyrannie, on apprend à la haïr. » Sans doute il serait plus beau que cette haine fût indépendante de la souffrance éprouvée, mais, sauf de bien rares exceptions, notre pauvre nature n'est guère capable d'une telle abnégation, d'un tel effort. Les meilleurs, ceux qui savent se montrer vigilants contre leurs entraînements et leurs faiblesses, s'appliquent à restreindre le plus possible, à combattre dès le principe, les suggestions de la personnalité, sans parvenir à les réprimer complètement.
Venons maintenant à Corneille. Qu'il ait supporté avec impatience les caprices du cardinal, qu'il ait ressenti avec une sourde et profonde indignation les procédés arbitraires employés par celui-ci à son égard, cela n'est mis en doute par personne ; que, d'autre part — l'anecdote du mariage étant admise — le poëte ait contracté envers le ministre certaines obligations, il n'y a pas lieu à le contester. Les plateaux de la balance étaient donc égaux, puisque les bienfaits pouvaient entrer en conq:)ensation avec les mauvais traitements.
Dira-t-oii que si les services rendus à récrivain avaient été plus considérables, plus fréquents ou plus gracieusement offerts, son attitude aurait été absolument modifiée et qu'au lieu de reprocher leurs vices aux conseillers des rois, il leur aurait attribué des vertus? Ce serait faire au caractère et à la mémoire de Corneille une mortelle offense, que rien ne motiverait^ ne justifierait. Nul, assurément, ne s'aviserait d'un pareil blasphème. Pourquoi donc appuierait-on à l'excès en sens inverse et ne verrait-on dans la sévérité de Corneille contre les ministres qu'une rancune d'auteur blessé dans son amour-propre, un ressentiment exclusivement personnel ? On objectera ([ue la manière de voir du poète en ce qui concerne Richelieu a singulièrement varié, et qu'entre le sonnet de lG3'i, où il lui souhaite le souverain pontificat, et le sonnet de 1042, qui est une malédiction non déguisée, la différence ou plutôt l'opposition est grande. Le rapprochement matériel est exact et assez piquant, j'en conviens. Toutefois, n'est-ce pas trop demander à un esprit libre, actif, capaljle et même alléré d'éducation et de progrès, que d'exiger de lui une parfaite immobilité de jugement sur les hommes publics de son époque? Si la différence entre les deux sonnets est grande, elle ne l'est pas moins entre le Corneilh^ de 1033 et celui de 10'i2. Ce dernier a vécu; il a vu de près le ministro: il l'a prnliqut' ;
RAPPORTS WF.C RICHELIEU. 251
son opinion s'est formée sur les actes dont il a été témoin, et s'il se décide à rendre une sentence, elle est formulée en connaissance de cause. L'auteur du premier sonnet, au contraire, est un provincial de vingt-huit ans, qui ne connaît que sa ville natale et ne sait rien de son siècle, un rêveur perdu dans ses méditations poétiques, emporté par le feu de ses compositions , tout entier aux labeurs et aux ambitions de son art. Comment possèderait-il par devers lui les éléments nécessaires pour contrôler, pour apprécier la conduite d'un homme d'État auquel tout obéit, et dont les décisions sont acceptées des plus habiles comme inlaillibles et sans appel ? Est-il extraordinaire que le jeune poëte ait partagé l'éblouissement général, qu'il se soit incliné comme les autres devant celui que l'on proclamait le véritable maître et le sauveur de la France, qu'il ait mêlé sa voix au concert de louanges qui s'échappaient de toutes les lèvres ? On l'aurait fort scandalisé si on lui avait dit que, par cet élan juvénile, il enchaînait à tout jamais sa liberté de jugement et qu'il lui serait désormais interdit d'avoir une autre opinion sur le cardinal de Richelieu.
Si sa dernière impression était tellement défavorable, pourquoi tant d'hommagps, et si emphatiques au ministre tout-puissant? Pourquoi, lorsque les blessures laissées par la querelle du Ci/J étaient
encore saignantes, cette humble, cette obséquieuse dédicace d'Horace? La dignité de Corneille, à défaut d'une lutte impossible à soutenir, ne lui commandait-elle pas le silence? — Il est aisé de parler ainsi à la distance où nous sommes de cette époque, et de répéter une objection que Voltaire regardait comme triomphante, sans se douter qu'un jour il aurait, lui aussi, sur un semblable chapitre^ besoin qu'on invoquât en sa faveur l'indulgence de la postérité. Le grand argument des avocats de Voltaire — et ils sont nombreux — pour le disculper de ses compliments et de ses madrigaux à madame de Pompadour, c'est que le talent de l'écrivain eût été arrêté dans son essor sans les habiles sacrifices du courtisan. S'il se fCU, montré moins aimable, moins empressé, déclarent ses admirateurs, sa parole demeurait étouffée. — Et sa dignité ne lui commandait-elle pas ce silence qu'il prescrit si impérieusement à Corneille, silence que sa fortune lui permettait de garder? Laissons ces reproches pour ce qu'ils valent, et rendonsnous un compte exact de ce que pouvait faire Corneille, de sa situation mople et sociale.
Après la guerre littéraire du Cid, couronnée par une éclatante victoire, quelle attitude devait prendre Corneille? Fallait-il abuser de son triomphe et continuer la lutte? Mais contre qui? Toute opposition avait cessé. Paris, comme l'a si bien dit
KAPi'UKTS AVEC lUCllELlEU. 253
Boileau, avait pour Ghimène les yeux de Rodrigue. Le cardinal, vaincu et grondant de colère, n'osait renionler le courant de l'opinion publique. On ne voit pas ce que Corneille aurait pu désirer de plus : attaquer Richelieu comme ministre eut paru l'acte incompréhensible d'un factieux. Les hommes de lettres ne s'étaient pas encore avisés de régir les nations. Augmenter l'humiliation personnelle du cardinal eût été, non-seulement le fait d'une àme basse et vindicative, mais une terrible imprudence, qui aurait coûté fort cher à l'orgueilleux assez insensé pour la commettre. Au point de vue patriotique, surtout au point de vue d'un royalisme rigide, Corneille avait le droit, dont il usait largement dans son for intérieur, de blâmer, sinon la politique, du moins les agissements du premier ministre. Peut-être, ce que nous ignorons, avait-il essuyé de celui-ci quelques paroles dures, quelques marques de mécontentement. Tout cela ne l'autorisait ni à se poser en rebelle, ce que personne n'eût compris et ce qui eût semblé pariailemenl ridicule, ni à s'afficher comme ennemi personnel du cardinal, ce que probablement il n'était pas. Cette situation étant donnée, le parti le plus prudent et le plus adroit à la fois était de faire la paix avec un si redoutable adversaire, et de lui tondre généreusement la main, tandis que devant le public on était le plus fort. On émoussait ainsi ce que son
254 tjjRNEILLE LNCUNNU.
1-csseiiLhneat avait d'aigu, de douloureux et roii se mettait en garde contre un retour offensif. De là, cette dédicace à' Horace dont je ne discuterai pas les termes, mais dont je viens de définir et, je Tespère, de justifier Tesprit. Est-il besoin d'ajouter que pour les contemporains ces dédicaces étaient loin d'avoir l'importance que nous leur attribuons aujourd'liui ? Juger d'après une dédicace équivaut à se faire une opinion de quelqu'un d'après les formules qui terminent une lettre. A voir la quantité à.Q profonde considération, de dévouernent absolu, de ]7ar/ait ait a cl te ment, de trh-liumlAe et trèsotmssaïit sermtear qui se dépense en un jour, on pourrait croire que la plus grande partie des Français sont les uns envers les autres d'une obséquiosité servile. Nous savons qu'il n'en est rien. Le saura-t-on dans deux siècles? On voit comme l'interprétation de ces détails se perd vite , puisque nous en sommes réduit à discuter sur le caractère de Corneille à propos des formules banales d'une littérature de convention.
Doit-on considérer les jugements sévères que Corneille a portés, en termes généraux, contre les ministres dans une série de tragédies postérieures à la mort du cardinal, comme une dérogation à la promesse solennelle qu'il s'était faite de ne s'expri^ mer ni en bien ni en mal sur le compte de son aucieii adversaire ? Nous ne le pensons pas. Sauf
U.irFuRTS A^EC RICHELIEU.
le sonnet de 1042, qui crailleurs ne fui point rendu public^ tous les passages qui condamnent Tin- Ikience excessive d'un ministre auprès d'un monarque trop indolent ou trop débonnaire, et qui sont évidemment inspirés par le souvenir de Tadministration de Richelieu, ne contiennent aucune personnalité. La fusion entre les sentiments individuels et les sentiments patriotiques y est complète, ou plutôt lïndividualité, avec ses àpretés et ses rancunes, disparaît pour faire place à une véritable théorie. Corneille a la religion de la royauté, au point de ne pouvoir admettre sans indignation (|ue le mérite du serviteur, si incontestable qu'il soit, relègue au second plan ou rejette dansTombre la personne du souverain. Il n'est pas. du reste, le seul écrivain sincèrement royaliste qui ait jugé durement le cardinal. Montesquieu se piquait, on le sait, de n'avoir point l'esprit désapprobateur ; il a cependant écrit sans hésiter : « Les plus méchants citoyens de France furent Richelieu et Louvois. » 11 avait écrit auparavant dans le môme sentiment que Corneille, mais avec plus de mesure et d'équité : « Richelieu fit jouer à son monarque le second rang dans la monarchie et le premier dans l'Europe ; il avilit le roi, mais il illustra le règne. » C'est cet avilissement du roi que le poète ne pardonnait pas à l'homme d'Etat, l^ne telle manière de voir et de sentir est devenue rare en
256 CORNEILLE LXÙJXXU.
France; elle ne rélail pas avant 1789. Sans parler de Relz et de Mirabeau qui se sont élevés avec violence contre la politique du cardinal, en se plaçant au point de vue d'une vieille constitution française, assez difficile à déterminer, on peut affirmer que le courant de la littérature royaliste sous l'antique monarchie ne fut jamais favorable au grand ministre. Nous ne voudrions pas appuyer sur le contraste de façon à côtoyer le paradoxe ; cependant, nous ne pouvons nous défendre défaire observer que la justice rendue à l'œuvre de Richelieu, justice qui atteint parfois à l'admiration enthousiaste, a concordé en mainte rencontre avec les défaillances ou les incertitudes du sentiment royaliste. On est allé assez loin sur cette pente pour que les historiens démocrates aient pu, si Ton veut me passer cette expression, prendre Richelieu à leur compte. Sans doute, les bons esprits, Augustin Thierry, Guizot. M. le comte de Carné se sont tenus dans les limites d'une appréciation équitable, mais la philosophie de l'école révolutionnaire, qui n'a rien de commun avec les principes de l'école libérale, a souvent glorifié Richelieu en des termes qui sembleraient presque justifier l'inllexible sévérité de Corneille à son égard.
Ce serait commettre une grande erreur d'appri'ciation que d'isoler cette hostilité de Corneille à résrard des ministres de son culte absolu, inébran-
lable, presque superstitieux envers la royauté. Son royalisme ardent est la source vive, la cause unique de son indépendance. On se trompe donc du tout au tout lorsque, sur la foi de quelques passages éloquents, imités ou traduits des historiens de Rome, on se représente l'auteur <X Horace comme un républicain*. Une lecture attentive de ses o?uvres contredit formellement une si étrange opinion. Je ne crois pas que Louis XIV lui-même, dans la plénitude de sa foi monarchique, ait rien dit de plus fort que certains personnages à.' Œdipe. Lorsque le meurtrier involontaire et le successeur de Laïus cherche à se disculper des reproches que lui adresse Dircé, Théritière légitime du trône de Thèbes, en lui disant :
\. «Il avait rame républicaine,» écrit M. Edmond Douay dans un opuscule, rempli d'ailleurs de bonnes intentions, et qu'il intitule : Pierre Corneille patriote. Qu'est-ce que cela signifie et où irons-nous, si nous nous mettons ainsi à établir des catégories d'àmes, selon les opinions politiques? On est d'autant plus étonné de trouver une telle assertion en tête de celte brochure, que M. Douay. liomme instruit et consciencieux, est obligé d'avouer, quelques pages plus loin, qu'en France, au dix-septième siècle, le patriotisme se confondait avec le royalisme.
Un poète, trop peu connu et très-digne de Tèlre, M. Charles W'oinez, a pui-é dans celte singulière croyance au républicanisme de Corneille l'inspiration d'un fort beau sonnet. Toutes réserves étant faites, nous le donnons ici. dans la
2Ô8 CORNEILLE IXOjXNU.
Vuus voulez ignorer cette juste maxime,
Que le dernier besoin peut faire un roi sans crime,
Qu'un peuple sons défense et réduit aux abois...
La princesse lui ferme la bouclie par celte réponse énergique :
Le peuple est trop heureux quand il meurt pour ses rois.
Un même sentiment dicte les paroles de Thésée, quand la reine Jocaste lui explique, d'après le récit de Phorbas, les particularités (jui ont accompagné le
persuasion que Ton rencontrerait diflicilement, exprimé avec autant d'élévation, avec une fierté plus noble, plus cornélienne, le sentiment que nous combattons :
Je t'aime, vieux poète, autant que tes héros. D'un métal généreux leur grande âme irempée, Coupait toujours l'obstacle au tranchant de l'épée, Ce langage allait mieux, certes, que de vains mots.
Et tu leur ressemblais. Sans trêve ni repos Tu lis ta vie obscure et de vers occupée. Ta tête était Tenclume où Rome fut frappée, Médaille d'empereurs, de rois, de généraux.
Ce n'est pas loi, poêle à la rude cervelle, Dont le dédain royal eût troublé la prunelle. Tu grandis, tu vécus, tu mourus en Romain.
Gloire à loi, lier génie, astre républicain, Qui, sur le ciel normand où la gloire étincelle. Luis comme un diadème au front d'un souverain.
Tl.TELLE MURALE. 259
meui'Lre de Laïus. La seule excuse que le coupajjle pourrait invoquer, c'est qu'il était seul à se défendre contre trois inconnus. Thésée comprend bien cela : mais comment ce combattant téméraire n'at-il pas su deviner qu'il avait affaire à un roi ? C'est là sa vraie, son inexpiable faute :
Le crime n'est pas grand s'il l'ut seul contre trois ; Mais jamais sans forfait on ne se prend aux rois ; Et fussent-ils cacliés sous un habit champêtre, Leur propre majesté les doit faire connaître. L'assassin de Laïus est digne du trépas, Bien que seul contre trois, il ne le connût pas.
Dans tSophonishe, la princesse Eryxe a bien soin d'expliquer à sa confidente Barcée, que si — quoique reine indépendante elle-même — elle a tenu à ce que Massinissa avant de l'épouser eût reconquis ses États héréditaires, elle n'a montré cette exigence que par crainte des jugements inconsidérés du peuple :
Des actions des rois ce téméraire arbitre Dédaigne insolemment ceux qui n'ont que le titre, Jamais d'un roi sans trùne il n'eût souiTert la loi, Et ce mépris peut-être eût passé jusqu'à moi. Il fallait qu'il lui vît sa couronne à la tête, Et que ma main devînt sa dernière conquête^ Si nous voulions régner avec l'autorité Que le juste respect doit à la dignité,-
260 (:uKXEJLLE LXruNXU.
11 nous serait aisé, dans cet ordre d'idées, de multiplier les citations; ce qu'on vient de lire suffit, à ce qu'il nous semble, pour démontrer aux esprits impartiaux que Corneille n'était nullement républicain ni démocrate. On a prétendu que la Fronde avait été pour lui une époque d'excitation morale et d'émancipation. Les personnes qui ont inventé ces belles choses et qui les débitent avec tant d'assurance n'ont qu'un tort, mais il est capital, c'est de n'avoir pas réfléchi un instant sur la succession chronologique des œuvres du poëte. En quelques minutes d'examen, elles auraient pu se convaincre que les pièces où, en donnant une entorse à l'exactitude critique, on arrive, par une interprétation forcée, à trouver des apparences de républicanisme, sont antérieures à la Fronde, et que jamais Corneille n'a fait preuve d'un royalisme plus décidé^ plus fervent que dans Nkomede et Pertharite^ qui suivent presque immédiatement cette guerre civile.
On se rejette swv Bon tSanclie d'Aragon. Cette tragi-comédie, remise en lumière et célébrée par les romantiques, est invoquée aujourd'hui par la critique paradoxale comme une preuve des témérités intellectuelles et politiques de Corneille pendant la Fronde. La thèse fût-elle fondée, elle ne démontrerait qu'une vérité qui nous est connue depuis longtemps, c'est que, durant les crises
révolutionnaires, les plus ealmes esprits, déconcertés, troublés, se clierchent souvent eux-mêmes sans parvenir à se ressaisir. Rien ne prouve toutefois que dans cette pièce bizarre, qui renferme de réelles beautés scéniques, des vers admirables dans les deux premiers actes, et dont les trois derniers sont aussi embrouillés que languissants. Corneille se soit mis en contradiction avec ses sentiments et ses principes. Don Sanche aime une reine et il en est aimé, bien qu'il passe pour le fils d'un pêcheur; mais à la fin le mystère se découvre, et il se trouve fils de roi, comme on devait s'y attendre. Tout ce qu'on peut admettre, si l'on tient absolument à verser dans la conjecture, c'est que Corneille qui, comme nous l'avons vu, ne haïssait pas de tracer aux grands de ce monde un idéal de conduite, aura esquissé pour quelque invincible épée, Condé par exemple, un rôle de protecteur et de sauveur, mais dans un sens purement, strictement royaliste, tout à fait opposé à l'inspiration frondeuse. On sait par le témoignage du poète que Don Sanche d'Aragon échoua faute d'un illustre suffrage. Quel était ce suffrage récalcitrant? La tradition veut que ce soit celui du prince de Condé. mais M. Taschereau a fort bien établi qu'il y avait à cela une impossibilité matérielle. Condé était en prison lorsqu'on représenta cette comédie héroiVpie et ne put y assister. La désapprobation vint plu-
lût de la reine-mère, qui dut trouver cette fois que son Corneille faisait une infidélité aux rois en faveur des sujets glorieux, et qui craignit peutêtre que les éloges donnés à don Sanche ne rejaillissent en partie sur Cromwell, dont l'usurpation était alors pour toutes les têtes couronnées un sujet de consternation et de scandale.
Ce ne sont là, répétons-le, que des conjectures. Ce qui est beaucoup plus positif, c'est que, dès les premiers troubles. Corneille embrassa assez ouvertement le parti de la cour pour être nommé par le roi, le 19 février 1650, procureur-syndic des Etats de Normandie, à la place du sieur Baudry, partisan exalté du duc de Longueville, gouverneur de la province, Tun des grands seigneurs le plus activement engagés dans la révolte. Corneille conserva cette charge jusqu'au V.j mars 1051, époque à laquelle le duc de Longueville ayant fait sa soumission, obtint la réintégration de Baudry dans les fonctions dont il avait été dépossédé. Cette Fronde normande, qu'un charmant badinage de Saint-Evremond nous fait connaître sous son vrai jour et couvre d'un ridicule mérité', nétait pas de nature à entraîner, à enthousiasmer un esprit loyal, clairvoyant et sérieux. Si, à distance et avec l'impartia-
1. Retraite de M. le duc dr LourpievUle ddiis son r/ouvrrrfrornf de Normand ir.
TI'TELLK MnRALF. 2d3
lité historique, qui est la prétention constante et quelquefois l'honneur de ce siècle, nous distinguons dans ce mouvement plusieurs courants entre lesquels il est permis de faire un choix, et qui ne tombent pas également sous le blûme, les contemporains judicieux furent surtout frappés de ce qu'il offrait d'incohérent et de puérilement odieux. Les scènes sinistrement burlesques de cette guerre civile préparèrent, en vertu d'un contraste qui n'est pas rare, l'imposante ordonnance et la gravité majestueuse du règne de Louis XI V^
Corneille fut un des premiers à manifester cette tendance, à se précipiter dans ce sens. Niconiède est un chant d'encouragement à la royauté renaissante. Il est aussi un appel, indirect sans doute, mais très-clair et très-péremptoire, à l'énergie du souverain. Bien accueillie à Paris, cette tragédie courut les provinces. Elle y rencontra une faveur marquée, qu'elle devait conserver longtemps, et qui ne tenait pas uniquement à ses remarquables qualités littéraires. Les spectateurs se trouvaient en parfaite communion d'idées et de sentiments avec le pot'te ; ils s'associaient étroitement à ses vœux. La France, épuisée par la guerre extérieure et par les dissensions intestines, aspirait ardemment à la tranquillité sous un joug humain et })aternel. L'adiuinistralion de Richelieu n'avait été ni un repos ni uïu' Irève. Entre le minisire et ses ad-
versaires de toules sortes, au dedans comme au dehors, la lutte avait été incessante. Un soupir de satisfaction, un tressaillement de délivrance, accueillit la régence d'Anne d'Autriche. Selon une parole demeurée célèbre, il n'y avait plus dans la langue française c{ue ces cjuelcjues mots : La reine est si hrmne! Cette bonté, malheureusement, ne put empêcher ni la guerre de continuer, ni la Fronde, d'abord parlementaire, puis aristocratique, d'éclater. Les personnes c[ui ne connaissent la Fronde que par les badinages de Voltaire ou par les romans d'Alexandre Dumas sont bien loin de se douter des maux sans nombre qui fondirent à ce moment sur la nation, et qui font de cette époque une des périodes les plus calamiteuses de notre histoire. Moins exposée que d'autres provinces aux déprédations des armées étrangères, la Normandie eut cruellement à souffrir de diverses insurrections partielles des paysans, des ravages causés tantôt par les partisans de la Fronde, tantôt parles trou|)as royales qui les combattaient, enfin de la peste, qui sévit pendant plusieurs années avec une véritable fureur. Dès 1G47, le lléau avait enlevé à Rouen dix-sept mille personnes. Après la mauvaise récolte de 1648, le pillage et la destruction des blés en 1()W, le mal redoubla d'intensité. La ville, pendant quelque temps, cessa d'être habitable.
« L'hôpital Ifj Sfijifé wa fut plus (pi'un sépulcre.
et celui que l'on nommait VÊreat un lieu de contagion et de mortalité. Les pauvres qui étaient frappés du mal dans leur logis aimaient mieux y périr sûrement que d'être portés en un lieu où ils se trouvaient huit ou dix dans un môme lit, et quelquefois un seul vivant au milieu de sept ou huit corps morts, mélange plus horrible que la peste même. L'année 1650 fut la plus funeste; les plus aisés se retirèrent de la ville, à la réserve des magistrats, qui, par l'obligation de leurs charges, ne purent les abandonner '. »
Cet état intolérable se prolongea jusque vers 1053. L'année d'auparavant, si nous en croyons Guy- Patin, qui devait être bien informé, comme doyen de la Faculté de médecine de Paris, la peste avait emporté à Piouen quatre mille personnes en quinze jours. Marguillier de la paroisse Saint-Sauveur, dont il géra la fabrique précisément de IGol à 1052, dans une des années les plus périlleuses, comme on vient de le voir. Corneille avait assisté de près au spectacle navrant de toutes ces infortunes que la charité privée était impuissante à soulager.
1. Récit de ce qui s'esl passé en rékiblissemeut des liôpitaux de Saint-Louis et de Saint-Roch, de la ville de Rouen, pour les malades et convalescents de la peste. Ce document est cité par Alphonse Feillet dans son livre si complet et si substantiel sur In Misère au temps de la Fronde. (Chez Didier.)
Aussi ferme et plus heureux que son confrère et ami Rotrou, mort victime de son dévouement, le poëte rouennais n'en eut pas moins ses heures d'accablement et de fatigue. Sa veine fut un instant comme stérilisée. « J'espérais, écrivait-il à M. de Zuylichem au commencement de 1640, que cet hiver me mettrait en état d'accompagner mes remercîments de quelque pièce de théâtre qui du moins eût été considérable pour sa nouveauté. Les désordres de notre France ne me l'ont pas permis, et ont resserré dans mon cabinet ce que je me préparais à lui donner. » Dans toute la France il semblait que la vie s'arrêtât, et qu'on ne dût plus rien attendre que d'un miracle. On comprend avec quel profond sentiment de joie, avec quelle immenseallégresse, on salua de toutes part l'aurore d'un règne qui apportait avec lui le plus précieux des biens, la paix à l'extérieur, l'ordre à l'intérieur, la sécurité sociale. Nous parlons ici, bien entendu, non pas de l'avènement nominal de Louis XIV, en 1()4.3, mais des années qui s'écoulèrent de IGoQ à IC)!»?, et qui virent se réaliser de jour en jour ce (ju'on peut appeler son avènement effectif, réel. Cette impression générale, nationale, a été admirablement traduite paf ( ".orncille dans le prologue de la Toison d'or.
Au début de cette féerie, représentée en 1060, et destinéo à célébrer, en même temps que le ma-
riage du roi, riieureuse conclusion de la paix des Pyrénées, on voit sur le théâtre — et nous citons ici les termes mêmes du livret, qui reçoivent de la circonstance une importance particulière — « un pays ruiné par les guerres, et terminé, dans son enfoncement, par une ville qui n'en est pas mieux traitée ; ce qui marque le pitoyable état où la France était réduite avant cette laveur du ciel, qu'elle a si longtemps souliaitée, et dont la bonté de son généreux monarque la fait jouir à présent. » , Le prologue s'ouvre par une scène, fort élevée dans son originalité, entre la Victoire et la France. C'est cette dernière qui tout d'abord pr(Mid la parole :
Doux charme des héros, immortelle Victoire, Ame de leur vaillance, et source de leur gloire, Vous qu'on fait si volage, et qu'on voit toutefois Si constante à me suivre, et si ferme en ce choix. Ne vous offensez pas si j'arrose de larmes Cette illustre union qu'ont avecvous mes armes.
Vous faites qu'on m'estime aux deux bouts de la terre, Vous faites qu'on m'y craint, mais il vous faut la guerre, Et quand je vois quel prix me coûtent vos lauriers, J'en vois avec chagrin couronner mes guerriers.