‹ Corneille inconnuChapitre 34 sur 50 · M. Ernest HaveL · texte numérisé non relu

M. Ernest HaveL

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ainsi dire, Je Commentaire (\e Voltaire tout entier. Ces génies originaux, qui donnent tour à tour le mouvement aux esprits en divers sens, ne sont pas faits pour s'interpréter individuellement. Quand on est de cet ordre, on a beau s'appeler commentateur, on ne Test pas et on ne saurait l'être ; on n'écrit pas pour son auteur, mais pour soi; on ne commente véritablement que son propre esprit aux dépens de tous les autres, et d'abord de celui qui sert de prétexte au commentaire. Si on entrait profondément dans le génie de Corneille, comment serait-on Voltaire? »

Un chrétien seul pouvait reconnaître et signaler ce qu'il y a de séduisant, de captieux même dans la conception cornélienne de Famour, précisément parce qu'elle est très-candide et très-loyale dans son élévation. Aussi les vraies objections ont-elles été posées avec autant de bonne foi que de force par Pascal dans une page des Pensées. Comment aurait-il encadré cet admirable fragment? De quels développements l'aurait- il accompagné? Nous sommes là-dessus réduit aux conjectures. Ce qui est hors de doute, c'est qu'il pensait, en l'écrivant, aux héroïnes et aux amants du théâtre de Corneille^ :

1. Pcnsccf!, t. II. éd. îlavet, art. XXIY, p. IIG (Seconde édition. — 18G6).

« Tous les grands divertissements sont dangereux pour M vie chrétienne ; mais entre tous ceux que le monde a inventés, il n'y en a point qui soit plus à craindre que la comédie. C'est une représentation si naturelle et si délicate des passions, qu'elle les émeut et les fait naître dans notre cœur, et surtout celle de l'amour, principalement lorsqu'on le représente fort chaste et fort honnête ; car, plus il paraît innocent aux âmes innocentes, plus elles sont capables d'en être touchées. Sa violence plaît à notre amour-propre, qui forme aussitôt un désir de causer les mêmes effets que Ton voit si bien représentés ; et l'on se fait en même temps une conscience fondée sur l'honnêteté des sentiments qu'on y voit, qui éteint la crainte des âmes pures, lesquelles s'imaginent que ce n'est pas blesser la pureté^ d'aimer d'un amour qui leur semble si sage. Ainsi, Ton s'en va de la comédie le cœur si rempli de toutes les beautés et de toutes les douceurs de l'amour, l'âme et l'esprit si persuadés de son innocence, qu'on est tout préparé à recevoir ses premières impressions, ou plutnl à chercher l'occasion de les faire naître dans le cœur de quelqu'un, pour recevoir les mêmes plaisirs et les mêmes sacrifices que l'on a vus si bien dépeints dans la comédie. «

On ose à peine élever la voix après cette grande parole. L'olijection est péremptoire. Elle serait

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sans réplique si tous les hommes étaient des Pascals et si r humanité pouvait renoncer au plaisir que lui donne cette peinture de nos affections qui constitue la plus vivante partie de Fart. Il suffit d'énoncer ces deux conditions pour en faire sentir l'impossibilité. En nous tenant dans le milieu qui convient à notre imperfection, nous n'avons donc qu'à choisir entre la doctrine qui prétend que le sentiment est exclusivement sacré et celle qui soutient < jue le devoir lui est supérieur. Si le stoïcisme de Corneille contient pour quelques âmes d'élite des séductions cachées, nous craignons moins pour le plus grand nombre un tel péril, que ces liev.œ coiwmiuis de morale hérique, comme disait Boileau avec sa verte franchise, dont Quinault régalait ses contemporaines et que Voltaire a le front de préférer aux mâles émotions du langage de Corneille.

Car, il faut bien le dire, malgré l'habileté qu'il meta se couvrir du nom de Racine, Tauteur favori de Voltaire, l'écrivain dramatique qu'il ose opposer à Corneille et dont l'éloge revient à chaque page de son Commentaire, c'est Quinault. La passion l'emporte à un tel point, qu'il ne craint même pas le ridicule, et qu'il célèbre bravement VAstrate, si rudement traité par Boileau.

« Il y a de très-belles scènes dans VAstrate, rcrit-il à propos do Sophonlshe. il y règne surtout

de l"inLérèt : c'est ce qui fit son grand succès. Le public était las des pièces qui roulaient sur une politique froide, mêlée de raisonnements sur l'amour et de compliments amoureux, sans aucune passion véritable. On commençait aussi à s'apercevoir qu'il fallait un autre style que celui dont les dernières pièces de Corneille sont écrites. Celui de Quinaultélait plus naturel et moins obscur. F^nfin ses pièces eurent un prodigieux succès, jusqu'à ce que VAndromaqve de Uacine les éclipsât toutes. Boileau commença à rendre VAstrafe ridicule en se moquant de l'anneau royal qui, en effet, est une invention puérile; mais il faut convenir qu'il y a de très-belles scènes entre Sichée et Astrale. »

Il y revient encore à la fin des remarques sur Ofhon :

a On joua la même année T A s^rafe de Quinault, célèbre par le ridicule que Despréaux lui a donné, mais plus célèbre alors par le prodigieux succès qu'elle eut. Ce qui fit ce succès, ce fut l'intérêt qui parut régner dans la pièce. Le public était las de tragédies en raisonnements et de héros dissertateurs. Les co?urs se laissèrent toucher par J'A.stj'afe, sans examiner si la pièce était vraisemblable, bien conduite, bien écrite. Les passions y parlaient, et c'en fut assez. Les acteurs s'a'nimèrent, ils portèrent dans l'âme du spectateur un attendrissement auquel il n'était pas accoutumé. Les excel-

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lents ouvrages de rinimitable Racine n'avaient point encore paru. Les véritables routes du cœur étaient ignorées ; celles que présentait VAstmte furent suivies avec transport. Rien ne prouve mieux qu'il faut intéresser, puisque l'intérêt le plus mal amené échauffa tout le public que des intrigues froides de politique glaçaient depuis plusieurs années. »

On ne sera pas peu surpris d'apprendre que les véritables routes du cœur étaient encore ignorées après le Ciâ, après Polyeucte, et qu'il a fallu les tragédies de Quinault pour les révéler aux Français. Peut-être aussi serait-on en droit de demander à Voltaire de se mettre d'accord avec lui-même et d'expliquer comment TAstrote est une pièce mal écrite, puisque le style de Quinault est plus naturel et moins olsrur que celui de Corneille. Mais ce ne sont là que des bagatelles, et le jeu du tacticien est plus serré qu'il n'en a l'air. Quinault et VAstrate figurent en avant-garde. L'inimitahle Racine et Andromaqve paraissent former un corps de réserve ; je dis "paraissent . car le perfide commentateur se serait bien gardé d'engager la bataille à fond. Il cherche seulement à établir une vague solidarité entre Quinault et Racine. Vaine tentative que tout déjoue. Si Voltaire, au lieu de s'arrêter à des différences de surface et do diction, avait cherché à (pénétrer le véritable esprit du

théâtre de Racine, il aurait vu que cet esprit n'est nullement en opposition avec l'inspiration de Corneille. Le procédé varie ; la haute conception morale persiste et se transmet. Cette persistance a fondé chez nous le théâtre classique. Racine, dont on a toujours voulu l'aire l'adversaire de Corneille, n'est, sous une forme très-personnelle, que le plus parfait de ses continuateurs. Quant à la confusion que Voltaire voudrait établir entre Racine et Quinault, elle ne résiste pas au plus léger examen. En veut-on une preuve? Despréaux, qui soutenait hautement la moralité du théâtre de Racine, n'avait pas assez de sarcasmes contre

Ces doucereux l'enauds, ces insensés Roland?.

célébrés par Quinault et qui portaient le trouble dans plus d'un cœur féminin. Il se demande, dans sa Satire des Femmes^ ce que l'épouse d'Alcippc deviendra après les avoir entendus, lorsqu'elle

Saura d'eux qu'à rameur, comme au seul dieu suprême. On doit immoler tout, jusqu'à la vertu même ; Qu'on ne saurait trop tôt se laisser enflammer r Qu'on n'a reçu du ciel un coeur que pour aimer.

L'honnête et vigoureux satirique aurait été profondément stupéfait si l'on était venu lui dire qu'il se trouverait un jour un grand écrivain français assez mal inspir*' pour établir une sorte d'assimi-

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latioii entre le pâle versificateur (Wirmide et Tauteiir de Britannkns. Son indignation aurait certes été plus grande encore que son étonnement. Le manque de tact moral, chez Voltaire, n'est pas moins sensible dans la préférence qu'il accorde à Quinault sur Corneille. Le commentateur n'entre nullement dans la pensée du poëte lorsqu'il voit, dans ses invectives contre les doucereux qui se plaisent à e/fé miner les héros, une simple boutade suggérée par les impatiences de la rivalité littéraire. Corneille avait le cœur mieux placé que cela. Ses idées, très-arrètées sur lïnfluence et le but de Fart dramatique, lui faisaient supporter avec peine tout ce qui pouvait sembler de nature à rabaisser, à ravaler le théâtre. Une autre sollicitude plus délicate, plus noble, agissait aussi sur lui. Il s'inquiétait de la direction qu'allait prendre ce jeune roi, maître de sa destinée et de celles des autres, dans l'âge des passions, au milieu d'une cour brillante oi^i le plaisir était en honneur. Corneille a, de ce côté, des affinités très-positives avec Despréaux. L'un et l'autre, à des époques différentes, mais avec luie égale sincérité, une égale préoccupation du bien public, ont aimé Louis XIV sans arrière pensée de courtisanerie, et sont partis de cette affection même, si pure, si élevée, pour le conseiller dans l'intérêt de sa gloire, le prémunir contre les défaillances possibles, lui indiquer un idéal.

LA TEXDRE'<SE ET L'HÉRUIS.ME. 2'^1

Dans la seconde partie de sa carrière dramatique. Corneille songe surtout à préserver le roi des amours indignes, à lui enseigner — fût-ce au prix de quoique exagération — le respect de soi-même, rhorreur des entraînements vulgaires. Il lui fait envisager la royauté comme une fonction sacrée, comme un sommet d'où l'on domine la condition liumaine. pourvu qu(^ l'on sache d'abord dominer ses propres faiblesses. X'ouljlions pas cpie ce moment, qui met un intervalle entre la fin de la Fronde et le véritable avènement de Louis XIV, marque dans la vie du roi par plus d'un orage du cœur. C'est l'heure troublante d'Olympe et de Marie de ^lancini, à laquelle succédera une crise moins apparente, mais plus profonde : l'inclination de Louis pour madame Henriette, victorieusement combattue, mais longtemps persistante. Le poëte touchait au vif des situations et connaissait parfaitement la valeur de ses conseils, lorsqu'en sa tragédie à' Œdipe il plaçait dans la bouche de la princesse Dircé, s'adressant à Thésée, ces vers très-sisrnificatifs :

Il l'auL qu"eii vos pareils lus belles pa^siuns >se soient que rornement des grandes actions. Ces liauls eiuporLemenls qu'un beau l'eu leur inspire Doivent les élever, et non pas les détruire.

Leur vertu seule a droit de faire aLar leurs bras,

(■(JKXEILLE IXCuNXl.

Ces bras, que craint ie crime à régal du tonnerre, Sont des dons que le ciel fait à toute la terre, Et l'univers en eux perd un trop grand secours Pour souffrir que l'amour soit maître de leurs jours.

Il est impossible de n'être pas frappé de ces paroles lorsqu'on se reporte à ce qui se passait à la cour en cette même année 1059.

« La nièce du cardinal Mazarin (Marie de Mancini), enivrée de sa passion et persuadée de l'excès de ses charmes, écrit madame de Motteville, eut assez de présomption pour s'imaginer que le roi l'aimait assez pour faire toutes choses pour elle : de sorte qu'elle fit connaître à son oncle qu'en l'état où elle était avec ce prince, il ne lui serait pas impossible de devenir reine, pourvu qu'il y voulût contribuer. Il ne voulut pas se refuser à lui-même le plaisir d'éprouver une si belle aventure, et en parla un jour à la reine, en se moquant de la folie de sa nièce, mais d'une manière ambiguë et embarrassée, qui lui fit entrevoir assez clairement ce qu'il avait dans l'àme pour l'animer subitement à lui répondre ces mêmes paroles : « Je ne crois pas, « monsieur le cardinal, que le roi soit capable de « cette lâcheté; mais s'il était possible qu'il en eût « la pensée, je vous avertis que toute la France se « révolterait contre vous et contre lui, que moi- « même je me mettrais à la tête des révoltés, et « que j'y engagerais mon second fils. »

La texdke>se et liieri.hs.me. 223

Nous avons dit plus haut que Louis XIV, accompagné d'un grand nombre de personnes de qualité, vint à l'hôtel de Bourgogne voir représenter Œdipe ^ auquel le public témoignait une faveur très-marquée, ]\Iarie de Mancini faisait sans doute partie de cette Ijrillante assistance, et elle dut éprouver un vif dépit en entendant la princesse Dircé donner à Thésée une leçon (pii passait par dessus le roi de théâtre pour atteindre le vrai souverain. En revanche, Anne dWu triche, lorsque la pièce fut imprimée et qu'on lui en donna lecture, reconnut assurément Tintention droite de son poète de prédilection, et applaudit de cœur à sa courageuse sincérité. Cette hardiesse de Corneille, cette résolution nettement exprimée et s'afilrmant en toute occasion, d'exercer auprès du roi, dans la mesure de son art, ce qu'on pourrait presque appeler une tutelle morale, ne contribua pas à lui concilier les bonnes grâces de la jeune cour. Quinault, évidemment, plaisait davantage à certains seigneurs, paraii lesquels Molière allait bientôt choisir le modèle de son don Juan, et Tauteur A'Âstrate avait plus de chance d'être écouté que celui ù' Œdipe. La ténacité du poète rouennais ne se démentit point, malgré l'inégalité de cette lutte. En vain Té toile de La Vallière ne pâlissait que pour faire place à l'astre superbe de madame de .Montespan, Corneille, sans se lasser, continuait sa

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croisade contre les séductions et les anioUisseiiients de rainour. On remarqua, en 1G63, dans tSopJionisie, le discours de Lélius à Massinissa dans lequel ce romain, ami de Scipion, exprime au monarque africain sa surprise profonde de Tentendre toujours invoquer comme excuse de ses actes Tirrésistible passion dont il est animé.

Vous parlez tant d'amour qu'il faut que je confesse

Que j'ai honte pour vous de voir tant de faiblesse.

Ts'alléguez point les Dieux : si l'on voit quelquefois

Leur flamme s'emporter en faveur de leur choix,

Ce n'est qu'à leurs pareils à suivre leurs exemples

Et vous ferez comme eux quand vous aurez des temples...

Du reste je sais bien que souvent il arrive

Qu'un vainqueur s'adoucit auprès de sa captive.

Les droits de la victoire ont quelque liberté

Qui ne saurait déplaire à notre âge indompté ;

Mais quand à cette ardeur un monarque défère.

Il s'en fait un plaisir et non pas une alfaire.

Il repousse l'amour comme un lâche attentat,

Dés qu'il veut prévaloir sur la raison d'Etat,

Et son cœur, au-dessus de ces basses amorces,

Laisse à cette raison toujours toutes ses forces.

La dei'ni('re leuLativo de Corneille dans cet ordre de hautes considéi-ations morales et d'eflbrts généreux peut se ])lacer en IGOO. Agésilas, dans la tragédie de ce nom^ est le roi modèle, le souverain idéal, qui met son étude constante et son légitime orgueil à connaître son devoir, à le suivre, à se

LA TKMiRKSSK ET L llKlJnlSME.

maîtriser. L'exemple étail destiné à captiver Tattention de Louis XIV, à toucher son cœur. La leçon était toute préparée, et pour peu que sa volonté s'y prêtât, le jeune monaiYpie, alors à la veille d'engager et de compromettre sa dignité pour de longues et regrettables années, pouvait répéter les nobles paroles qu'Agésilas adresse à Lysander.

Il faut vaincre un amour qui m'était aussi doux

Que votre gloire Fest pour vous, Un amour dont l'espoir ne voyait plus d'obstacle. Mais enfin il est beau de triompher de soi,

Et de s'accorder ce miracle, Quand on peut hautement donner à tous la loi. Et que le juste soin de combler noire gloire Demande notre cœur pour dernière victoire. Un roi né pour l'éclat des grandes actions

Dompte jusqu'à ses passions, Et ne se croit point roi s'il ne fait sur lui-même Le plus illustre essai de son pouvoir suprême.

Le conseil est donné en termes excellents, avec convenance et non sans adresse. Malheureusement, dans cet interrègne des passions, il arrivait à la fois trop tard et trop tôt. Les vers libres, s'il est permis de jouer sur le mol, s'accordaient mal avec des ■ prescriptions qui pouvaient paraître rigides aux personnes intéressées, ('es personnes devaient mieux S3 plaire, deux ans plus tard, au rhythme

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enjoué de cet Aiûphitryon, où l'ironie de Molière humilié se dissimule sous une fantaisie étincelante. AgésiJos fut représenté au mois d'avril IGGO. Anne d'Autriche venait de mourir en janvier. Entre la reine et le poi'te il existait plus d'une affinité. Nous l'avons déjà remarqué et nous aurons à le constater encore. Tous deux, sans avoir peut-être jamais échangé une parole, s'entendaient à merveille dans un commun éloignement à l'éarard des favorites, et dans une hostilité profonde contre l'action des premiers ministres sur la royauté. Le théâtre de Corneille, fidèle reilet de sa vie morale, manifeste cette disposition avec autant de persistance que d'énergie. L'auteur ô^OtJion est un royaliste de la vieille roche, n'admettant que le roi et souffrant impatiemment les intermédiaires, si habiles ou si grands qu'ils soient, qu'on les appelle Richelieu ou Mazarin. Cette antipathie violente se manifeste dans une curieuse et belle page d'Attila^ écrite en 1667. Honoria, sœur de Valentinien, vient d'apprendre que le principal ministre de son frère, le célèbre Aétius, a cessé de vivre. Écoutez le cri de joie qui lui échappe, Il y a dans ces vers l'accent indéniable de la passion contemporaine. Nous ne sommes pas chez les Huns, mais en France, au moment où l'on ose dire enhn sa pensée sur 'un illustriî ministre disparu depuis quehpies années de la scène du monde.

LA TENDKKSSK ET L'ilKKOlS-ME. 227

Aelius est uiorl ! je u'ai plus de tyran;

Je reverrai mon frère en Valentinian,

Et mille vrais héros qu'opprimait ce faux maître

Pour me faire justice à Tenvi vont paraître.

Ils défendront l'empire, et soutiendront mes droits

En faveur des vertus dont j'aurai fait le choix.

Les grands cœurs n'osent rien sous de si grands ministres;

Leur plus haute valeur n'a d'effets que sinistres ;

Leur gloire fait ombrage à ces puissants jaloux.

Qui s'estiment perdus s'ils ne les perdent tous.

Mais après leur trépas tous ces grands cœurs revivent.

Et pour ne plus souffrir des fers qui les captivent,

Chacun reprend sa place et remplit son devoir.

Les allusions sont tellement évidentes qu'on ne peut s'y méprendre. La colère, longtemps étouffée* du po'"te prend à peine le soin de se contenir, et gronde en une altière sourdine. Ce petit bourgeois de Rouen a Tàme fière plue encore pour ceux fpi'il aime et cpi'il respecte que pour son propre compte^ Il a connu, comme tous ses contemporains, l'offensante attitude de Richelieu envers Anne d'Autriche; Il soupçonne — ce que nous savons par madame de Motteville — que Mazarin n'a point pardonné à la reine le naturel emportement auquel elle s'abandonna lorsqu'il lui fit entrevoir la perspective d'avoir pour bru Marie de Mancini. C'en est assez pour arracher Corneille à sa circonspection habituelle, pour l'entraîner loin des tranquilles sphères où se meut sa parlaile et modeste placidité. Il né

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s"agit pas d'une œuvre craiL plus uu moins réussie, cFune tirade plus ou moins éloquente : c'est l'ombre d'Anne d'Autriche qui, parlant sous le masque transparent d'Honoria, flagelle la uK'moire de ses deux ennemis, de ses deux tyrans.

Faut-il voir là un pur accident, une démonstration passagère et exceptionnelle? Nullement. La production de Corneille à cette époque est toute conçue dans le môme esprit. Elle se résume aisément en ces quelques mots : un roi, un vrai roi, et plus de premier ministre. Tel est le sens ù'Othon, qui semble écrit expressément afin de mettre Louis en garde contre des influences assez fortes pour le réduire, comme son père, à n'être que l'instrument frémissant, mais inexorable, d'une volonté supérieure à la sienne. « Jeunesse du prince, source des belles fortunes^ » a dit La Bruyère. Corneille, dans Othon, fait une application anticipée de cette maxime. Songeant surtout au souverain qui pourrait glisser sur la pente de la mollesse ou du favoritisme, il le contraint à lire dans l'àme de ses principaux serviteurs. Ce qu'il y verra ne lui laissera d'autre ressource que do s'appuyer sur lui-même. C'est ce qui explique les étranges paroles du préfet du prétoire, Lacus, paroles naïvement cyniques, et invraisemblables au point de vue de l'optique théâtrale. Peu importait au poëte que la critique trouvai à blâmer rinopporlunité de ce langage : il pai-

lait pour Louis XIV, et voulait que celui-ci forçat, dans le secret de leur conscience, ses ministres à s'écrier, comme Lncus :

Sous un tel souverain nous sommes peu de chose;

Son soin jamais sui* nous lout à fait ne repose :

Sa main seule départ ses libéralités;

Son choix seul distribue états et dignités.

Du timon qu'il embiasse il se fait le seul guide.

Consulte et résout seul, écoute et seul décide,

Et quoi que nos emplois puissent faire de bruit,

Sitôt qu'il veut nous perdre un coup (Vœil nous détruit.

Dans celle campagne contre Tintluence excessive et prédominante des ministres, Corneille eut le double mérite de servir le roi comme il devait l'être et de deviner sa secrète tendance. Aussi n'éprouvat-il point de ce côté les déceptions qu'il avait rencontrées dans sa croisade contre les favorites. Louis XIV enfant avait passablement souffert et beaucoup observé. Devenu homme, devenu roi, il se souvint. Entouré de conseillers éminents, il ne se laissa gouverner par aucun. Au besoin, il eut, selon l'expression de Lacus, le coup d'oeil qui détruit les superbes. Humilié par Mazarin, Louis avait entendu sa mère parler; de Richelieu, et il n'était pas d'humeur à recommencer Louis XIII'. Les

1. « Monsieur le cardinal fait tout ce qu'il veut, disait-il un jour, et je le souffre à cause des bons services qu'il m'a

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paroles du poëte ne tombaient donc point dans une oreille distraite, et ses ressentiments trouvaient de l'écho dans l'ame d'un monarque qui n'oubliait ni le bien, ni le mal.

rendus, mais je serai maître à mou tour; » et il ajoutait : « le roi mon grand-père a fait de grandes choses et en a laissé à faire ; si Dieu me fait la grâce de vivre encore vinct ans, j'en pourrai bien faire autant ou plus que lui.»

^Portraits de la cour, uirchlves curieuses.) Ces paroles sont citées par M. Guizot dans son Histoire de France raconlcc à mes petits -enfants, t. lY.)

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