‹ Corneille inconnuChapitre 37 sur 50 · LA FRANCE · texte numérisé non relu

LA FRANCE

Ah ! Victoire, pour fils n'ai-je que des soldats?

La gloire qui les couvre à moi-même funeste,

Sous mes plus beaux succès fait trembler tout le reste ;

Ils ne vont aux combats que pour me protéger.

Et n'en sortent vainqueurs que pour me ravager.

S'ils renversent des murs, s'ils gagnent des batailles,

Ils prennent droit par là de ronger mes entrailles ;

Leur retour me punit de mon trop de bonheur,

Et mes bras triomphants me déchirent le cœur.

A vaincre tant de fois mes forces s'atTaiblissent :

L'État est florissant, mais les peuples gémissent ;

Leurs membres décharnés courbent sous mes hauts faits

Et la gloire du trône accable les sujets.

Voyez autour de moi que de tristes spectacles !

Voilà ce qu'en mon sein enfantent vos miracles.

Quelque encens que je doive à cette fermeté

Qui vous fait en tous lieux marcher à mon côté,

Je me lasse de voir mes villes désolées,

Mes habitants pillés, mes campagnes brûlées...

Certes, jamais porto ne fut, avec autant de sincérité dans la pensée, avec autant de noblesse dans l'expression, plus fidèle interprète d'une nation entière. Nous ne nous sentons pas en présence d'un personnage de tliéâtre-, c'est bien la France

TLTELLK .MnUALE. 269

qui s'exprime en si beaux vers. Il y avait un conseil enveloppé dans cette plainte, une leçon dans ces souhaits; mais nul ne songeait à s'en étonner, à s"en offenser, tant le courant était irrésistible, tant il y avait d'unanimité dans ce désir delà tranquillité, du repos. Corneille se hâtait d'ailleurs de présenter aux esprits ardents et jeunes des perspectives nouvelles, de larges horizons. Si la France bannissait momentanément le dieu Mars , elle n'entendait pas pour cela se brouiller avec la Victoire ; et lorsque celle-ci, voyant le calme rétabli, tout le monde d'accord, s'écriait, non sans amertume :

Cepeudant la YicLoii'e est inutile ici : Puisque la paix y règne il faut qu'elle s'exile.

La Paix s'empressait de répondre :

Non, Victoire, avec moi tu n"est pas inutile. Si la France en repos n'a plus où Remployer, Du moins à ses amis elle peut t'envoyer. D'ailleurs mon plus grand calme aime l'inquiétude Des combats de prudence et des combats d'étude ; Il ouvre im champ plus large à ces guerres d'esprits ; Tous les peuples sans cesse en disputent le prix ; Et comme il fait monter à la plus haute gloire. Il est bon que la France ait toujours la Victoire. Fais-lui donc cette grâce, et prends part comme nous A ce qu'auront d'heureux des spectacles si doux.

2*0 ruRNElLLE INl'uNNL'.

On se ferait une idée exLi'èniement lausse du sentiment qui animait les contemporains du jeune roi pendant ces glorieuses années où s'inaugura son règne effectif, si Ton se représentait les esprits comme étant en proie à des inclinations serviles. Les renaissances sociales dans la France du passé ont presque toujours correspondu à un vif réveil de la foi royaliste ; mais ce royalisme s'est caractérisé très-nettement par l'indépendance et la fermeté dans les jugements, dans les appréciations, par une liberté respectueuse, bien que fière d'allure, dans le langage. Si la royauté en France a eu ses moments d'omnipotence asiatique, c'a été au déclin des grands règnes ou durant les longues périodes de transition comme le dix-huitième siècle. Louis XIV, lorsqu'il prit le pouvoir en sa main, était certainement accompagné des vœux et des sympathies de tous ; il l'eût été également de leurs conseils, si cette manifestation eût été facile. C'est un des caractères dominants de l'ancienne France royaliste — peut-être ne l'a-t-on pas assez remarqué — que de se former un idéal du roi, et de mettre une ardeur quelquefois passionnée à voir cet idéal se réaliser. Cette tendance a souvent trouvé son expression dans la littérature : Malherbe et Despréaux en sont d'illustres exemples. Ce dernier, malgré l'honorabilité incontestable de ses intentions, a été fréquemment conduit à exagérer

TUTELLE .MUKALE. 2";1

la louange; et lorsqu"!! avail suu IVanc-parler avec le roi, c'était clans la prose de sa conversation plutôt que dans les vers de ses épîtres. Corneille, tant (ju'il put tenir une plume, ne dérogea pas à sa franchise habituelle, et toujours chez lui Tavertissement se retrouve sous l'éloge. En félicitant le roi d'être ce qu'il est, il lui indique, avec plus de naïveté que d'adresse , ce qu'il doit continuer d'être. Ce procédé est très-sensible dans le Remerciment daté de 1G63. Après avoir rendu grâce au souverain pour la pension de deux mille livres dont il lui est redevable, après avoir énuméré les œuvres où il a déjà ou roccasion do le louer, il ajoute :

Jusque-là toutefois tout n'était pas à toi. Et quelques doux effets qu'eût produits ta victoire. Les conseils du grand Jule avaient part à ta gloire. Maintenant qu'on te voit en digne potentat Réunir en ta main les rênes de TÉtat, Que tu gouvernes seul, et que par ta prudence Tu rappelles des rois l'auguste indépendance, Il est temps que d'un air encor plus élevé Je peigne en ta personne un monarque achevé ; Que j'en laisse un modèle aux rois qu'on verra naître, Et qu'en toi pour régner je leur présente un maître. C'est là que je saurai fortement exprimer • L'art de te faire craindre et de te faire aimer; Cet accès libre à tous, cet accueil favorable. Qu'ainsi qu'au plus heureux tu fais au misérable. Je te peindrai vaillant, juste, bon, libéral.

iiiRNEILLE l.WuX.NU.

Invincible en la guerre, en la paix sans égal :

Je peindrai cette ardeur constante et magnanime

De retrancher le luxe et d'extirper le crime ;

Ce soin toujours actif pour les nobles projets.

Toujours infatigable au bien de tes sujets ;

Ce choix de serviteurs fidèles, intrépides.

Qui soulagent tes soins, mais sur qui tu présides...

Craint-il d"importuDer le roi par ces leçons indirectes, il s'avise alors d'un autre, détour, et lui déclare qu'ayant à peindre des rois sur la scène, il ne peut faire autrement que de reproduire en leur personne quelques-uns des traits de Louis. Comment pourrait-on s'irriter des conseils qui viendraient se glisser sous un si pompeux hommage. Les souverains, dans Corneille, à partir d'un certain juomenl, ne sont plus, selon lui, que des miroirs destinés à refléter une seule figure ; mais y a-t-il rien de plus instructif qu'un miroir intelligent :

Sur mon théâtre ainsi tes vertus ébauchées Sèment ton grand portrait par pièces détachées ; Les plus sages des rois, comme les plus vaillants. Y reçoivent de toi leurs plus dignes brillants. J'emprunte pour en l'aire une pompeuse image, In peu de ta conduite, un peu de ton courage, Et j'étudie en toi ce grand art de régner Qu'à la postérité je leur fais enseigner.

Dans les dernières tragédies, en eilet, les allu-

TUTELLE MnUALE. "^'îB

sions sont continuelles. Le cardinal iMazarin, à son lit de mort, avait dit au jeune monarque : « Faites vos affaires vous-même, Sire, et n'élevez plus de premier ministre où vos bontés m'ont placé. J'ai connu, par les choses que j'aurais pu faire contre votre service, combien il est dangereux à un roi de mettre ses serviteurs en pareil état. » Othon, représenté trois ans plus tard, n'est que l'application et le développement de ces paroles. Dans Attila, le portrait du roi des Francs, jMérovée, n'est autre que celui de Louis XIV. Le roi devait être flatté de se voir ainsi idéalisé dans cette large et chaude peinture, une des belles pages de Corneille :

Je Fai vu dans la paix, je Tai vu dans la guerre. Porter partout un front de maître de la terre. J'ai vu i^lus d'une ibis de lières nations Désarmer son courroux par leurs soumissions. J'ai vu tous les plaisirs de son ame héroïque N'avoir rien que d'auguste et que de magnitique ; Et ses illustres soins ouvrir à ses sujets L'école de la guerre au milieu de la paix. Par ces délassements sa noble iiuiuiétude De ses justes desseins faisait Theureux prélude.

Je l'ai vu, tout couvert de poudre et de fumée, Donner le grand exemple à toute son armée Semer par ses périls l'effroi de toutes parts, Bouleverser les murs d'un seul de ses regards.

214 i.uU.NElLLE IXCU.X.M'.

Et sur l'orgueil brisé des plus superbes têtes

De sa course rapide entasser les conquêtes.

>se me counnandez point de peindre un si grand roi :

Ce ({ue j'en ai vu passe un liomme tel que moi.

Il ne restait phi^; apivs cela, qu'à faire parler Louis XIV lui-même. C'est ce que, sous le plus transparent des voiles, Corneille osa tenter dans Tite et Bérénice. Ajoutons qu'il sortit tout à lait à son honneur de ce pas difficile, et qu'on a rarement prêté à la majesté royale un style plus digne d'elle. Le poëtc ne voyait dans le monarque, comme dans la monarchie, que ce qu'il y a de réellement grand, et cette grandeur semblait exprimée à merveille, presque égalée par la beauté de la forme, lorsque Tilus. s'adressant àsonconfidentFlavian, lui disait :

Mon nom par la victoire est si bien alVenni. Qu'on me croit dans la paix un lion endormi : Mon réveil incertain du monde fait l'étude : Mon repos en tous lieux jette l'inquiétude : Et tandis qu'en ma cour les aimables loisirs Ménagent l'heureux choix des jeux et des plaisirs. Pour envoyer l'etTroi sous l'un et l'autre pôle. Je n'ai qu'à faire un pas et hausser la parole. Que de félicité si mes vœux imprudents rs 'étaient de mon pouvoir les seuls indépendants 1 Maître de funivers sans fêtre de moi-même. Je suis le seul rebelle à ce pouvoir suprême.

Il fini oY\ pi'.Midi'c ïnn parti : Louis XIV. non-

TUTELLE MOKALK. '^l't

seulement a été loué, mais il a été aiiiié par les liommes do lettres de son siècle, surtout par ceux (jui furent les témoins, et, si l'on consent à nous passer cette expression, les cullaboraleurs des premières années de son vrai rèiiiie. Si la légende — ce dont il est permis de douter — a raison, s'il est exact que la désapprobation du roi ait avancé la lin des jours de Racine, ce n'est pas à un vil sentiment de frayeur qu'il faut attribuer la maladie et la mort du poëte. Uaniaiw d\it/i((Iie ressentait un attachement profond pour le souverain qui avait applaudi ses chefs-d'œuvre. Il est possible que son cœur se soit brisé sous une disgrâce soudaine et inuiiéritée, mais la douleur de voir sa pensée mal comprise, un acte de dévouement interprété connue un trait de désobéissance. i)rovo(iua seule la crise irrémédiable; la terreur n'y fut pour rien. Lors({ue Despréaux ne craignait pas de déclarer à Louis XIV, lui parlant des recherches dirigées contre Arnauld, qu'il avait trop de bonheur pour parvenir jamais à découvrir cet homme de bien, il tenait le langage, non d'un courtisan, mais d'un sujet qui aime son roi au point de lui résister avec tact et de lui dire la vérité en face. Ce sentiment de haute affection ne s'esta aucun moment, nous l'avons vu, démenti chez Corneille. Ce qui touchait au roi l'enthousiasmait, lui était sacré. Cette persistante disposition desprit et de creur donne un caractère j)arU-

2*6 i-tiRXElLLE INCUXNI

cLilièreiiieiil luiicliaiil aux derniers vei'S que Curiieille ait écrits. Ils furent composés en 108U, quatre ans avant sa mort, pour célébrer le mariage du dauphin. Le poëte avait alors soixante-quatorze ans. Il s'excusait auprès du jeune prince, avec une attendrissante modestie, d'être assez hardi pour élever encore la voix en son honneur. N'était-ce pas une dernière preuve de fidélité envers ce Louis qu'il avait célébré si souvent :

Ne l'offense donc poiuL si je t'offre aujourd'hui Un génie épuisé, mais épuisé pour lui : Tu dois y j) rendre part ; son trône, sa couronne, Cet amas de lauriers qui partout l'environne, Tant de peuples réduits à rentrer sous sa loi, Sont autant de dépôts qu'il conserve pour toi : Et mes vers à ses pas enchaînant la victoire. Préparaient pour ta lète un rayon de sa gloire.

La tin de cette épitrc respire une émotion d'autant plus pénétrante^, qu'elle est très-naturelle et très-sincère. Le poëte serait heureux s'il pouvait décrire les pompeuses cérémonies, les joyeuses tètes qui signalent, en Allemagne comme en France, le passage de la dauphine :

Mais pour s'y liasarder il faut de la jeunesse : De quel front oserais-je, avec mes cheveux gris, Ranger autour de toi les Amours et les Ris ? Ce sont de petits dieux, enjoués, mais timides.

Qui s'épouvanteraient dès qu'ils verraient mes rides ; Et ne me point mêler à leur galant aspect, C'est te marquer mon zèle avec plus de respect.

Ce dévoueinenL inaltérable n'était nullement incompatible avec rindépcndance de l'humeur ou avec l'expression de certaines sympathies (jui pouvaient effaroucher l'autorité. Veut-on s'en convaincre? Il suffit de lire le Placet an Roi écrit vers 1G70, et ffiii so termine pnr uiu' h'ès-vive boutade :

Plaise uu Roi ne plus oublier Qu'il m'a depuis quatre ans promis un bénélice. Et qu'il avait chargé le feu père Ferrier

De choisir un moment propice Qui pût me donner lieu de l'en remercier.

Le père est mort, mais j'ose croire

Que si toujours Sa Majesté

Avait pour moi même bonté, Le père de la Chaise aurait plus de mémoire.

Et le ferait mieux souvenir Qu'un grand roi ne promet que ce qu'il veut tenir.

Il y avait, on en conviendra, de quoi causer à Louis XIV un mouvement d'humeur, d'autant plus que le placet ne demeura pas, comme on pourrait le croire, aussi mystérieusement caché que le sonnet sur la mort de Louis XIIT. Il parut l'année sui-

'21S inllXEILLK IXCOXXU

vante dans Je Mercure, eL celte publicité, quelque peu inopportune, n'attira aucun désagrément à l'auteur. Son fils Thomas, au nom duquel il postulait, ne perdit pas pour avoir attendu, car, le 20 avril 1680, le roi lui conféra Tabbaye d'Aiguevives, en Touraine, bénéfice de trois mille livres'. Ce qui nous paraît plus scabreux, c'est la traduclion d'une pièce de vors latins adressée à Pellis-

1. L'eslimalion seinijlera faible aux personnes qui ont visité Aiguevives. Les ruines de rélégante abbaye, qui date du douzième siècle et que Ton devrait bien classer parnii les monuments historiques, subsistent encore ; elles s'élèvent au fond d'un vallon délicieux, bien arrosé, trèsfertile, et sont entourées de bois magnifi([ues. C'était un fort beau et fort riche séjour, et, pour rapporter seulement trois mille livres, il fallait que ce domaine fût écrasé de redevances et de servitudes.

La campagne, aux environs d'Aiguevives, lorqu'on est sorti des bois, n'a pas la douceur habituelle aux paysages de la Touraine : on se croirait plutôt dans la haute Tsormandie, et l'abbé Thomas Conseille, lorsqu'il s'en allait à Loches ou à Montrichard, dut penser plus d'une fois à son pays natal. Cet abbé, qui mourut en 1699, résida peut-être très-peu dans son bénéfice? Parmi les pierres tombales encore éparses dans le chœur de l'église, nous n'avons rien découvert qui se rapportât à lui. Les inscriptions relativement anciennes (il y en a une de 1G19) que nous avons déchiffrées indiquent le lieu oii reposent deux prieurs claustraux. C-eux-ci, on le sait, dirigeaient souvent les monastères en l'absence des abbés mondains.

TriKLLF. MiillALE. '21^

son. Nous ignorons de qui est colle pièce. Il y avail du courage, peut-èlre même do rimprudence à s'en faire le traducteur. Corneille surtout eût pu s'en abstenir. On se souvient que la tragédie cVŒdijje avait été composée sur l'invitation du surintendant Fouquet, et que le poêle Ten avait publiquemeilt remercié avec effusion. Les ennemis de Corneille ne manquèrent pas, après la chute do Fouquet, d'exploiter contre l'auteur d'Œdijie cette parlicularité. Le plus acharné d'entre eux, d"Aubignac, alla jusqu'à soutenir que les encouragements reçus par l'écrivain dramatique constituaient une véritable complicité de dilapidation ; il demanda, en consé(pienco, que les sommes touchées fussent rapportées au trésor. Cotte ridicule accusation n'eut aucune suite et fut accueillie par le dédain univ^ersel. Néanmoins le souvenir de P^ouquot était de ceux qu'il est sage de laisser sommeiller. Corneille ne pensa pas ainsi, puisqu'il traduisit l'épître à Pellisson. Il est vrai que cette épître félicitait Pellisson des bontés du roi, et insistait sur d'imporlanles fonctions que celui-ci venait de lui confier. Toutefois, il était impossible de glorifier l'ancien servi leiu^ et ami de Fouquet sans louer, comme elle méritait de l'être, sa fidélité inébi-anlable. L'auteur de la pièce latine n'avait pas cherché à décliner celte ol)ligation. Corneille no s'y déroba point davaniage :

280 CORNEILLE LXCONNU.

En vain pour ébranler ta fidèle constance,

On vit fondre sur toi la force et la puissance ;

En vain dans la Bastille on t'accabla de fers:

En vain on le flalta sur mille appas divers

Ton grand cœur, inflexible aux rigueurs, aux caresses,

Triompha de la force et se rit des promesses ;

Et comme un grand rocher par Forage insulté

Des flots audacieux, méprise la fierté.

Et sans craindre le bruit qui gronde sur sa tête.

Voit briser à ses pieds l'efïort de la tempête:

C'est ainsi, Pelisson, que dans l'adversité

Ton intrépide cœur garda sa fermeté,

Et que ton amitié constante et généreuse,

Du milieu des dangers sortit victorieuse.

Mais c'est par ce revers que le plus grand des rois

Semblait te préparer aux plus nobles exploits,

Et qu'admirant dans toi l'esprit et le courage.

De la Bastille au Louvre il te fil un passage.

Eu dépit de qiii'hjues accès d"luiineur, de quelques boutades sur lesquelles on aurait tort de le juger, Corneille n'était rien moins qu'un homme d'impulsion spontanée, d'entraînement irréfléclii. Il avait des principes très-arrêtés. Les enseignements de ses premiers maîtres s'étaient complétés dans son esprit par le spectacle de la vie, par l'étude et la méditation. On sait que dans la lutte entre les jansénistes et les jésuites, ces derniers avaient pris en main la cause du libre arbitre menacé par une interprétation erronée des doctrines de la grâce. Elevé chfv. les jésuites de Rouen, Corneille accepta

très-volontiers une solution qui était parfaitement conforme à ses plus vivaces, à ses plus indéracinables tendances. Tout son théâtre est un hommage éclatant au libre arbitre, une protestation contre la fatalité. Aussi, lorsque dans le cours de son œuvre, le poëte rencontra ce sujet A'Œd'vpe^ où la fatalité s'exerce et domine d'un bout à l'autre, il ne put s'empêcher de laisser éclater son indignation contre une doctrine ([ui enlève à l'effort intérieur, cet effort tant préconisé par lui, son mérite et son efficacité. A l'heure où la polémique entre les deux écoles était plus vive que jamais, il mit dans la bouche de Thésée cette magnifique tirade qui fut alors un événement, qu'on citait encore avec honneur au dix-huitième siècle et que nous ne devrions pas avoir oubliée :

Quoi ! la nécessité des vertus et des vices D'un astre impérieux doit suivre les caprices, Et Delphes, malgré nous, conduit nos actions Au plus bizarre effet de ses prédictions ? L'ame est donc toute esclave : une loi souveraine Vers le bien ou le mal incessamment l'entraîne. Et nous ne recevons ni crainte ni désir De celte liberté qui n'a rien à choisir. Attachés sans relâche à cet ordre sublime, Vertueux sans mérite, et vicieux sans crime. Qu'on massacre les rois, qu'on brise les autels. C'est la iaute des dieux et non pas des mortels. De toute la vertu sur la terre épandue,

282 (URNEILLE INCONNU.

Toul le prix à ces dieux, toute la gloire est due ; Ils agissent en nous quand nous pensons agir : Alors qu'on délibère on ne fait qu'obéir, Et notre volonté n'aime, hait, cherche, évite Que suivant que d'en haut leur bras la précipite. D'un tel aveuglement daignez me dispenser, Le ciel, juste à ijunir, juste à récompenser, Pour rendre aux actions leur peine ou leur salaire. Doit nous offrir son aide, et puis nous laisser faire. N'enfonçons toutefois ni votre œil ni le mien Dans ce profond abîme où nous ne voyons rien.

Ce langage est celui d'un penseur, et, en elVel, an meilleur sens du mol, Corneille esL un pfiilosoplie. Il ne s'arrête point aux surfaces d"un sujet, il Tapprofondit et le soumet au contrôle d'un examen attentif. Celte consciencieuse pratique de son art. à laquelle jamais il ne dérogea, ('tait chez lui le fruit, la conséquence d'une tliéori(^ qui s'étail peu à peu formulée dans son esprit. Le poëte ne bornait pas ses méditations à la découverte, à Tapplicalion de ces secrets du métier qu'il était loin d(^ dédaigner, mais qui ont pris de nos jours une importance démesurée. La moralité de son art, les rapports du théâtre avec la société, avec les bonnes mœurs, avec la religion, le préoccupaient constamment. Sa piété, môme, très-soutenue et très-fervente, était maiY^uée au cachet de la réflexion el toute pénétrée de lumière. Pour chacune des parties de sou existence, pour chaipie branche de son

activité, pour les divers ordres de travaux et de pensées, Corneille s'était proposé un but, s'était formé un idéal. Ces différentes conceptions s'unissaient^ se fondaient dans un idéal plus élevé qui mérite bien qu'on essaye de le saisir et de l'interpréter avec précision. C'est en étudiant dans Corneille le critique, le moraliste, Thomme de bien, le poëte religieux, le chrétien éclairé, sincère, que nous achèverons de dégager son génie des obscurités qui le voilent encore. On pourra ainsi se rendre compte ({ue, par la noblesse des aspirations, par la hauteur des vues, il n'a cessé à aucune époque de sa vie de porter dignemeiil le nom de jjrand Corneille.

Page 1