QUATRIÈME PARTIE
la tkaiut.tion uk « limitation; » son c.aractkke phatioie.
— mknagk kt financks du poètk. — la pal'vreté
d'un chrétien.
L(ir.--(|iic, wu'.s le [)i'uiLeiii[)s do [(Vo-. ('.urueille se relira dans sa ville natale, persuadé ([u'il avait iTjmpu. sinon poui' toujours, au moins pour de Ioniques années avec les séductions et les amertumes , les tourments continuels et les joies passagères de la jti'oduction dramalicpie. il se proposait de consacrer Tactivité de son esprit et de son àme à l'accom- })li3sement de deux tâches ti'ès-sërieuses, très-importantes. Poursuivre et achever la traduction en vers français de Vlmitfition de Jésus-Chrhf ^ donner de ses œuvres complètes une édition à peu près irréprochable, scrupuleusement corrigée en ce qui avait rapport à la langue et au style, enrichie de consciencieux Ej:ai}iens. placés en tète de chacune des pièces, précédée d'une série de Disroi'/s sur les principes de l'art théàti-al : tel était le double
288 l'uKXEILLK LNL'UNNL'
but, lulle la double auibiliuii de l'illurflre poêle chrétien rentrant dans ses foyers.
Ces années de recueillement, de méditation furent en effet employées sans relâche ni trêve à la réalisation des deux desseins conçus par Fhomme de génie qui joignait à la haute pénétration du critique la volontaire simplicité du croyant. Les vingt premiers chapitres de V Iinitatloa traduite avaient paru en novembre IGol ; la cinquième et dernière partie fut publiée en 1G5G. Le traducteur ne s'était accordé aucun répit avant que l'œuvre terminée attestât qu'il avait loyalement tenu sa promesse intérieure. Quanta l'édition des Œuvres complètes. l'imprimeur était en mesure de la livrer au public le 31 octobre 1000.
La traduction de \ Lultatlon fut accueillie avec un véritable enthousiasme. Il se fit de la première partie seulement trente-deux éditions, et le produit de la vente, môme dans les mauvaises conditions de la librairie d'alors, dut monter à un chitTre assez élevé, si nous en croyons un contemporain de Corneille. « Je lui ai ouï dire, écrit Gabriel Guéret, ({ue son Imitation lui avait plus valu que la meilleure de ses comédies, et qu'il avait reconnu, par le gain considérable qu'il y a fait, que Dieu n'est jamais ingrat envers ceux qui travaillent pour lui. » Voltaire, que cette grande vogue de V Imitation avait le privilège de mettre de mauvaise humeur,
« L'JMlTATliJ.N V TllAULlTi;. 289
s'est efforcé, non pas de la contester, ce qui était impossible, mais de Tamoindrir en Texpliquant d^me manière dérisoire.
(( Il y a, fait observer charitablement ce bon apôtre, une grande différence entre le débit et le succès. Les jésuites, qui avaient un très-grand crédit, firent lire le livre à leurs dévoles et dans les couvents; ils le prônaient, on Tachetait et on s'ennuyait. x\ujourd'liui ce livre est inconnu. Ulinitatioii de Jésus n'est pas plus faite pour être mise en vers qu'une épître de saint Paul. »
Malice à part, il y a du vrai dans cette dernière remarque. Le ton d'intimité délicate et su])lime dans lequel est écnie^V Imitation uq se prête guère aux allures toujours un peu compassées de la versification française dans le genre noble. Ce murmure discret d'une ànie tendre et recueillie, à peine fait pour être entendu des oreilles humaines, perd beaucoup de son accent pénétrant, de son charme souverain, lorsque la rectitude de notre forme poétique le contraint à devenir une parole vibrante, sonore, fortement articulée. Le talent naturellement pompeux de Corneille n'a pas su toujours triompher de la difficulté que lui opposaient les nuances infinies du modèle en leur gracieuse et profonde spiritualité. Il serait injuste cependant de croire Voltaire sur parole et de s'imaginer que la lecture de cette traduction condamne celui qui s'y
290 CitUNKILLK INCnNXI'
engage à la latigue, à l'ennui. Ce sérail coinmeUrc une erreur grave. Corneille, clans \ Imitation, comme dans \&è Hynines h sainte Genevitve et dans V Office (le la stiiate Vierge, a le souffle lyrique et se maintient généralement à une grande hauteur. I.a majesté du langage correspond chez lui à une émotion réelle. Aussi, malgré la noblesse soutenue et un peu tendue de la forme, la pureté, la sincérité du sentiment religieux éclate avec une évidence irrésistible dans ces larges et mâles interprétations. L'auteur du Cid a beau ne se reconnaître de supériorité incontestable qu'au théâtre^ il possède au plus haut degré la faculté lyrique, et trouve à chaffue instanl. dans la vivacité de sa foi, les plus heureuses inspirations. Cette appréciation est également celle d'un crititpie de talent, fervent compatriote et adudrateur éclairé du grand p;»ëte :
« Corneille, quoi qu'il en pùtdire, écrit M. Eugène Xoël', avait si bien le génie lyrique qu'au théâtre il y a recours et emploie quelquefois les stances régulières (tout le monde sait par cœur celles de Rodrigue et de Polyeucte) ; mais il ne les emploie qu'aux moments solennels où l'àme, frappée à la fois de quelque catastrophe et de quelque grande
1. \<il>ic siij- pierre Ciji'ncillc. ûixns les Poêles frauraii de iM. Crépcl. t. II.
LlMlTATIUX » TRADUITE. i><ll
.passion, s'élève, dans la solitude, à celte forme musicale. C'est une sorte de recueillement intérieur et presque de prière (pii devait, non pas se dire, mais se chanter, comme ces m('lopées du théâtre anticfue, qui fut aussi un théâtre lyrique. Ces chants sont véritablement VOcle. Corneille, dans ces strophes, égale Malherbe pour la beauté du rhythmc et pour l'harmonie, et il le surpasse par la poésie et par le sentiment. C'est véritablement ici une àrae qui s'épanche, et dont la plainte ou la joie semble trouver des échos dans toute la nature. Quelques-uns de ces puissants effets se retrouvent dans Vliaitatioa, dans les Louanges de la Vler/je, et, parfois, dans les psaumes en vers.
« Oui se lasserait d'admirer, dans ces chants religieux, la variété du rhythme? On ne peut les lii'c sans se sentir, dès les premières cadences, saisi d'une sorte d'inspiration musicale. Le lyrisme est tel, que ces vers, d'eux-mêmes, vous imposent le cliant. »
Bien des pages dans cette traduction viennent à l'appui des paroles si judicieuses et si nettement affirmatives de M. Noël. Quoi de plus touchant, par exemple, et de plus conforme à l'esprit du textc^ que ces stances sur la i)ureté du cœur rt la simplicité de l'intention' ?